Que penser des penseurs salariés?

YSENGRIMUS   Bon, parler directement des minus institutionnels en les nommant explicitement, c’est pas trop mon truc. Ça donne rien de plus au fond des débats et ça leur alloue, à eux, ces minus, des bâtons pour me battre, en mobilisant leur petit système judiciaire pour plouto-baillonneurs de merde. C’est pour ça que, comme Montesquieu, comme Voltaire, moi j’affectionne particulièrement les romances ruritaniennes. En plantant ton histoire dans un passé lointain, dans un duché montagnard improbable, dans une Turquie de fiction, ou dans un Orient de toc, tu dis tout ce que tu as à dire, bien à l’abri des lâches, des pense-petit et des enquiquineurs.

Une honnête romance ruritanienne pour le genre de description du monde contemporain à laquelle je vous convie aujourd’hui, c’est encore le monde du passé pré-tertiarisé. Royaume de France, première moitié du dix-neuvième siècle. Nous sommes sous la Monarchie de Juillet. S’industrialisant rapidement, la France est en plein progrès social mais son pouvoir politique est en pleine réaction. Et l’université, dominée par la Philosophie de l’Éclectisme de Victor Cousin, sert docilement ses maîtres réacs. Un petit franc-tireur de bretteur de philosophie politique du nom de Joseph Ferrari écrit, puis publie tout juste après la chute de Louis-Philippe, un pamphlet rageur intitulé Les Philosophes salariés. Sa réflexion, toute prosaïque, consacre le grand remplacement savant, pas trop surprenant au demeurant, des valeurs de conviction par les valeurs d’argent. Impuissant à faire des prosélytes, l’éclectisme en créa de vive force par la grâce du salaire. Il confisqua l’école normale, il confisqua les concours d’agrégation, il siégea au conseil de l’université; il forma une faction à l’Institut, et la perfide combinaison de ces quatre mesures accapara toutes les places, et assura à l’éclectisme le revenu net d’un million et demi. Aucun sentiment, aucune considération n’arrêta l’éclectisme: il sacrifia Bac réduit au désespoir du suicide; il mutila Jouffroy, qui se réhabilita en mourant. (Joseph Ferrari, Les Philosophes salariés, p 161). Quoi de nouveau sous le soleil, hein, hein?

Alors patatras. J’ai pas besoin de vous faire un dessin. Opérons la transposition contemporaine dans les sciences universitaires subventionnées du moment, où nos petits carriéristes égomanes, noyautés par les industries, pétrochimique, militaire ou autre, publient ou périssent en se tirant dans les pattes les uns les autres… et goûtons la suave transmissibilité de l’ire et des constats de notre philosophe politicailleur tirailleur d’autrefois.

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Hommes de collèges, hommes de salaires, que voulez-vous que je dise de vous? J’ai parcouru vos thèses, vos préfaces et vos commentaires; depuis de longues années, vous vous êtes consacrés à la philosophie, aux frais de la France. Qu’avez-vous fait? Vous avez été impuissants et stériles; avouez-le, le maître et la place vous ont tué. Pas un éclectique qui ait tendu la main à une théorie proscrite, pas un éclectique qui ait défendu un collègue frappé par un ministre; l’école a toujours manœuvré à l’unanimité contre les vaincus. Les plus libéraux parmi les professeurs se sont réunis pour nourrir une revue qui s’intitule: La Liberté de penser. Quelle en est la pensée? Quelle en est la liberté? J’y ai lu toutes les pensées rétrogrades qui ont préparé la réaction.

Ferons-nous l’honneur à l’éclectisme de le comparer aux doctrines qu’il combat? Ce serait comparer la mort à la vie. Saint-Simon, dans la misère, inspirait toute une société d’hommes nouveaux: il écrivait, et l’on prodiguait des millions à la propagande de son idée. Vingt hommes d’élite se jetaient dans le mouvement: arrêté de mille manières, le mouvement se propageait encore, et conduisait la France à la révolution de février. Charles Fourier vit dans la pauvreté; il est victime d’une théorie qui le subjugue par les hallucinations de la folie. Mais il est convaincu, et la conviction seule fonde à elle seule toute une école. Le maître la compromet, et l’école redouble de ferveur pour joindre avec son drapeau le saint-simonisme dans la révolution de février. Buchez crée d’autres convictions; sans intrigue, sans argent, il compte comme une puissance. Lamennais veut être seul; il se suffit. Pierre Leroux inspire George Sand, le grand poëte de la démocratie; il éclaire par la lumière qui jaillit de son cœur. Il faut que toute la bourgeoisie se coalise pour imposer silence à Proudhon; sa voix ébranle la société. Qui l’a payé? Quelle est l’intrigue qui lui a donné des disciples? Quel est le salaire des proudhoniens? Ce salaire, dira-t-on, c’est la révolution. Restons dans la science. La philosophie allemande a fait plus pour l’humanité en cinquante ans, que toute la philosophie officielle de France depuis trois siècles. Où était sa force? Dans les ministères, dans les gouvernements? C’est à peine s’ils la toléraient, et la vérité créait des légions de prosélytes; elle dictait mille travaux d’histoire et d’érudition; elle renouvelait l’Encyclopédie toute entière, depuis les sciences physiques jusqu’à la vie de Jésus Christ.

Ne nous étonnons pas de voir l’éclectisme si stérile; on l’a payé pour se taire, et il s’est tu; on lui a dit de marcher en silence et il a formé une bureaucratie philosophique; on lui a dit d’exposer, de compiler, de commenter, il a exposé, compilé, commenté. Le maître tenait les engagements pris avec le juste milieu; les disciples tenaient les engagements contractés avec le maître. Ils ont été admirables de discipline, d’obéissance; ils ont formé une confrérie plus exemplaire, plus unanime que celle des jésuites; ils ont été tous inaccessibles à la double révolution du socialisme français et de l’idéologie allemande.

(Joseph Ferrari, Les Philosophes salariés, Slatkine Reprints, 1980, Collection Ressources [ouvrage paru initialement en 1849], pp 116-117)

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Notre université ruritanienne de jadis fut donc l’usine à saucisses des conformismes et des soumissions scolastico-politiciennes. Encore une fois: quoi de neuf, docteur Boniface? Le boursouflement parasitaire actuel est un peu nouveau, peut-être. Les penseurs salariés d’autrefois étaient payés par l’état et travaillaient servilement pour l’état. C’était presque cohérent. Aujourd’hui, les penseurs salariés sont payés par l’état mais le résultat de leur travail docile est chapardé par l’entreprise privée qui se l’accapare ouvertement, au nez et à la barbe des administrations universitaires, et aux frais du contribuable. Faiblardes et timorées, les facs s’émeuvent de plus en plus des conflicts of commitment de leurs corps enseignants. Notre petit prof de pétrochimie est payé à 70% par sa fac et à 30% par l’entreprise qu’il sert… et ce, pour une implication aux pourcentages diamétralement inverses, vu qu’il trouve toutes les combines pour ne jamais se présenter devant ses étudiants et pour passer le clair de son temps dans son labo d’usine.

Les penseurs salariés sont au jour d’aujourd’hui toujours des suppôts. Ils servent de front leur arrivisme académique et les entreprises qui les noyautent (cette double priorité carriériste et entrepreneuriale ne fait tout simplement qu’un, dans leur esprit). Ce double service de forbans se fait au détriment du public (contribuable) et des étudiants qui eux, se tapent les chargés de cours, le cyber-enseignement, les supports de cours cryptiques, les TP absurdes, et les amphis surchargés. Le monde universitaire est, aujourd’hui plus que jamais, un monde de soumission veule et de conformisme feutré. Un aréopage de ronds de cuir aux pratiques confidentielles. La foire aux esquives devant la société civile. La cornue fumante du capital.

Mais si le parasitisme institutionnel ceinturant les penseurs salariés s’aggrave, se provigne, son principe intellectuel de fonctionnement, lui, reste parfaitement stable, dans cette version modernisée de notre temps. Les penseurs salariés sont des petits rouages d’entreprises payés avec de l’argent public. Ils se couvrent le cul, vivent sous la houlette patronale, ne font pas de vagues, n’innovent pas, tremblent comme des feuilles. Ils exposent, ils compilent, ils commentent. La tyrannie putative du patron s’est simplement substituée à celle du maître d’autrefois. Les écoles de philosophie de Victor Cousin sont devenu les écoles d’administration de monsieur ou madame le Ministre de la Conformité Économique et du Plan Industriel Aplani.

Conséquemment, le pronostic est relativement infaillible. Aujourd’hui comme autrefois, rien de vif, de novateur, de radical ou de révolutionnaire ne sortira du monde universitaire. Cette machine à fagoter du conformisme et de la soumission va continuer de ronronner, sans intermittence. Une telle moissonneuse laminoir a d’ailleurs ses effets directs sur le militantisme étudiant contemporain. Observez effectivement le militantisme de campus. Toutes ces causes réformistes sociétales semi-fachisées à base de moi-je et de ma-cause-est-plus-louable-que-la-tienne. De la concurrence publicitaire en tenue de ville. Il n’y a rien là de vraiment distinct ou démarqué par rapport au consensus sociétal contemporain AINSI QU’au ronron machinal et dociliste du tout du monde universitaire même. L’autorité victimaire a maintenant ses chaires universitaires. Et on se polochonne comme des bons pour s’asseoir dessus. Carriérisme victimaire ou carriérisme entrepreneurial: même combat. On ne lutte plus pour changer la société mais pour altérer le regard de la société envers ego. Ego sert le capital mais voudrait tellement qu’on l’adule comme dépositaire du souverain bien.

Alors, que penser des penseurs salariés, actuels ou futurs? Ce qu’on voudra, tiens. Mais… pas ce qu’ils pensent d’eux même en tout cas. Et pour ce qui est de les juger, ça, bien, l’histoire l’a déjà fait. Conférer Les Philosophes salariés, 1849…

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Ysengrimus

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