Qu’est-ce que la conscience (2) ?

cerveau

 

CAROLLE ANNE DESSUREAULT :

Je suis heureuse de vous présenter le dernier article de la série Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner.

Patrice Van Eersel, rédacteur en chef du magazine Clés, l’instigateur de ce livre dont l’objectif visait à nous donner un aperçu des nouveautés scientifiques les plus frappantes, nous laisse le mot de la fin.

Nous avons vu récemment que l’esprit existait dès la première bactérie, même pour une archéobactérie d’il y a 3,8 milliards d’années. L’esprit correspondrait à la volonté de survie. Et ‘esprit existe dans toute vie, bien avant l’apparition du moindre neurone. On terminait avec une question à laquelle aucune réponse n’a été donnée : « Comment la densification quantitative de nos neurones a-t-elle abouti à la révolution qualitative de l’émergence de la conscience ?»

La conscience est-elle produite par le cerveau ou existe-t-elle en soi ?

À ce sujet, Antonio Damasio parle de deux expériences qui apportent des réponses contradictoires.

LA PREMIÈRE a fait couler beaucoup d’encre mais demeure irrésolue. C’est celle du neurophysiologisite Benjamin Libet de l’université de San Francisco.

Le Dr Libet voulait savoir si c’était bien le fait de décider d’un geste – par exemple plier un doigt – qui initiait cette action. En mesurant au millième de seconde les temps d’action des différentes zones corticales concernées, il a découvert que le cerveau envoyait toujours ses ordres trois à quatre dixièmes de seconde AVANT que le sujet prenne consciemment sa décision. Bien des conclusions en ont été tirées. Par exemple, que la conscience est capable de remonter le temps ou que la conscience se situe dans une dimension hors temps … mais la conclusion la plus courante des neurologues est que le cerveau prend ses décisions « seul » et que notre conscience, produite ou pas par les neurones, n’est pas grand-chose : juste une façon d’observer, après coup, leur action.

LA SECONDE expérience a été menée en 1998 par le neurologue Matthew Botvinick, de l’université de Princeton. Imaginons qu’on camoufle notre bras droit sous la nappe et qu’à côté de notre main gauche posée sur la table, on place une fausse main droite en caoutchouc, que quelqu’un caresse, tandis que, sous la table, on caresse aussi la main cachée. Au bout d’un moment, semble-t-il, nous aurions la sensation que la main en caoutchouc est à nous – au point de ressentir quelque chose quand on ne caresse qu’elle.

Encore : en décembre 2011, Lorimer Moseley de l’université d’Adelaïde a révélé que ce ressenti illusoire faisait chuter l’immunité du bras caché, autrement dit que celui-ci n’était plus considéré par le cerveau comme une partie du corps ! Notre aptitude à différencier le moi du non-moi, base de notre conscience, peut donc être influencée par un trompe-l’œil. Finalement, si une subjectivité pure peut tromper le cerveau, n’est-ce pas que la conscience est indépendante de celui-ci ?

Pour d’autres approches, la conscience n’est pas produite par le cerveau, mais constitue une réalité plus absolue que lui !

Pour les deux fameux bouddistes, Thich Nhat Hanh et surtout Matthieu Ricard – aussi passionné de neurologie que son ami le dalaï-lama – pour eux, la conscience est la nature ultime du réel et le cerveau peut momentanément la canaliser dans un moi temporaire …

Nos deux naissances – le « saut de la conscience »

Nous serions tous nés deux fois : le jour de notre naissance biologique, dont nous n’avons aucun souvenir et le jour de notre naissance à la conscience que nous nous rappelons par définition.

Quand on remonte à ses plus anciens souvenirs, on a des flashs : un sourire, une odeur, une lumière, une ambiance … et soudain jaillit une globalité souvent vers quatre-cinq ans. Le Dr Philippe Presles a mené une grande enquête en cherchant des indices signalant le « saut de la conscience ».

Presles a trouvé six indices qui convergent vers l’âge de cinq ans :

-nous devenons conscients quand s’instaure en nous un dialogue intérieur avec notre alter ego ;

Les six indices signalant le « saut de la conscience »

– notre corps mémorise tout, mais notre conscience réflexive ne se souvient de rien avant un certain âge – même des pires souffrances ;

– aucun autre petit mammifère ne demande à son père ou à sa mère : « C’est vrai que tu vas mourir ? » Pour Presles, cette question de l’un de ses enfants fut le choc qui le poussa dans cette enquête;

– la conscience arrive avec la découverte de la nudité ;

– pour le bambin, même les objets ont des intentions; peu à peu, il distingue ce qui est conscient ou pas et vers cinq ans, comprenant que l’autre a son propre moi, il accède à l’humour … et au mensonge ;

– la conscience morale s’enracine dans l’imitation (fondatrice de l’empathie) et dans l’obéissance (aux parents et au groupe).

Presles a aussi dressé une liste d’obstacles à notre lucidité :

devenir insensible et rationalisant ;
préjuger de la pensée des autres ;
se laisser piéger par l’excitation ou par le succès personnel ;
se comparer à autrui ;
négliger sa santé ;
Presles résume : « Tout se passe comme si nous oubliions que notre conscience, c’est notre cerveau, et que notre cerveau, c’est notre corps.»

Conséquemment, notre conscience serait d’abord physique.

L’unicité du réel – l’hyper-conscience

Si notre conscience nous aide à vivre au quotidien, la conscience peut aussi nous faire connaître des états totalement extra-ordinaires. Surtout lorsqu’interviennent les maîtres bouddhistes qui expérimentent « l’hyper-conscience ».

Ce domaine va de l’expérience de mort imminente aux extases des grands sportifs, en passant par les expériences d’accidentés qui ont vu soudain le temps se ralentir et de malades « miraculeusement » sauvés par une voix intérieure – le Dr Presles est d’autant plus intéressé par cette dernière forme d’état de conscience qu’elle l’a sauvé un jour d’une électrocution qui aurait dû être mortelle …

Les bouddhistes en désignant l’hyper-conscience parlent d’un quatrième temps qui ne serait ni le passé ni le présent ni le futur. Ce temps s’atteindrait en s’exerçant à vivre la pleine conscience le plus souvent possible, et ce, en respirant, en marchant, en mangeant, etc. Cet état connaît son pic dans la méditation dont la pratique régulière est recommandée. Une approche qui sans contredire les découvertes des neurosciences les fait basculer à l’envers.

Un voyage au-delà du cerveau

Y a-t-il un rapport entre notre cerveau et les états de « conscience cosmique » ? Une neurologue américaine, Jill Bolte Taylor, a vécu une expérience extraordinaire qui aurait pu très mal se terminer mais qui a transformé sa vie … histoire qu’elle racontera dix ans plus tard dans un livre Voyage au-delà de mon cerveau. Elle se dira reconnaissante d’avoir vécu un AVC qui lui a permis de connaître l’expérience mystique qui l’a changée complètement.

Depuis l’enfance, elle se consacrait à l’étude des dérèglements du cerveau afin d’aider son frère schizophrène. Elle devint une brillante neuro-anatomiste à Harvard. Des années plus tard, à l’âge de trente-sept ans, en 1996, alors qu’elle se réveille, elle est victime d’un accident vasculaire cérébral. La neurologue a été capable, pendant plusieurs heures, d’observer sa conscience quitter peu à peu son cerveau gauche, l’endroit où l’hémorragie s’était produite. Rappelons que notre néocortex de l’hémisphère gauche coordonne nos fonctions conscientes supérieures, soit langage, calcul, analyse, réflexion, discernement, sentiment du moi … Peu à peu, elle voit toutes ces capacités l’abandonner.

Au paroxysme de la douleur, elle tente d’appeler à l’aide, sans succès, car chaque fois qu’elle s’approche du téléphone son cerveau rationnel la quitte et elle ne sait plus qui elle est ni ce qu’elle fait. À mesure que l’hémorragie s’étend, elle réussit néanmoins, zone corticale après zone corticale, à comprendre pourquoi ses perceptions changent. Le plus étonnant est que sa mémoire gardera la trace des différents épisode  notamment celui de son extase…

Malgré la douleur qui la déchire, Jill Bolte Taylor constate, ahurie, que si son cerveau gauche se trouve peu à peu neutralisé, le droit, lui, continue à fonctionner, et même mieux que d’habitude, n’étant plus entravé par le gauche qui habituellement le contrôle.

Le nécortex de notre hémisphère droit coordonne nos fonctions subconscientes supérieures, soit sensibilité, intuition, sens de l’esthétique et de la synthèse, sentiment océanique de participation au monde. Ces fonctions occupant désormais tout l’espace de sa conscience, Jill connut un véritable satori ! Sa souffrance se trouvait effacée par une formidable sensation d’amour cosmique. Une sorte de NDE, expérience de mort imminente. Une immense euphorie l’envahissait à mesure que son moi s’évanouissait et qu’elle se sentait fusionner avec le « tout ». De plus, de temps en temps, son cerveau gauche se remettant à fonctionner un instant, elle comprenait rationnellement ce qui lui arrivait.

Elle expérimenta sur elle-même ce que les neurologues commençaient à l’époque à découvrir en équipant d’électrodes les crânes de moines bouddhistes en train de méditer ou de nonnes chrétiennes en train de prier. Chez des sujets entraînés, la méditation ou la prière ont pour effet de réveiller et d’exacerber la vigilance et la présence mais aussi d’endormir les zones corticales nécessaires pour distinguer et séparer le moi du reste du monde. Je trouve ce dernier point particulièrement intéressant. Ainsi, les expériences d’hyper-conscience au cours de profondes méditations ou d’états de réceptivité (devant la nature par exemple), des expériences d’unité, trouvent leur cause dans le sommeil momentané de certaines zones corticales responsables de la distinction et la séparation du moi du reste du monde.

Pour en revenir à l’expérience de Jill, elle était habitée par un sentiment d’extase si puissant qu’il lui fallut fournir un effort immense pour réussir à composer un numéro de téléphone et parvenir à pousser un grognement, lequel fut heureusement décrypté comme un appel au secours. Paralysée, la jeune femme passa près de la mort cependant que jamais une partie de sa conscience ne cessa de tout noter, par curiosité intellectuelle, et dit-elle, dans l’espoir d’aider et de prévenir les innombrables victimes potentielles d’un AVC.

La scientifique, extrêmement diminuée, mettra dix années à récupérer ses capacités physiques et mentales, au prix d’efforts quotidiens, démontrant à son tour à quel point le cerveau humain est plastique et adaptable.

Ainsi se termine cette série de quinze articles sur la plasticité du cerveau.

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Carolle Anne Dessureault

Née au Québec, Carolle Anne Dessureault a occupé plusieurs postes en administration, dont celui de vice-présidente dans un parc technologique de la province. Elle est auteure de plusieurs ouvrages. Médaillée d'argent en art oratoire chez Toast Masters, elle a donné des centaines de conférences sur le bien-être intérieur. Elle a voyagé dans une trentaine de pays. Elle croit profondément dans l'épanouissement de la personne par la pratique de l'attention vigilante : la pleine conscience.

2 pensées sur “Qu’est-ce que la conscience (2) ?

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    25 novembre 2016 à 5 05 43 114311
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    Bonjour,

    Il est certains que la confusion ne permet pas la compréhension.

    La définition de la conscience est « le sens de l’action en conséquence de la connaissance ». C’est donc une relation de causalité, donc, qui évolue en chaine de relations de causalités et c’est là que réside sa difficulté apparente de compréhension.

    Ce qui suppose, entre autres, de distinguer très clairement l’acquis de l’innée et non de les amalgamer, car alors, il est effectivement impossible de comprendre ce qu’est la conscience, car on se retrouve toujours face à la contradiction entre l’acquis et l’innée.

    Ainsi, autant l’acquis que l’innée font parties de la conscience et c’est leur relation qui définit (en partie) ce qu’est la conscience.

    Il est un pseudo paradoxe qui consiste à vouloir réduire la complexité à un raisonnement simpliste et de compliquer à l’excès un processus simple. Ceci, pour pouvoir continuer à nier la prise de conscience qu’exige l’évolution de la société humaine.

    Bref, comprendre la conscience n’est pas difficile en soi pour l’humain actuel, ce qui lui est très difficile, c’est de continuer à rester dans sa propre ignorance, une ignorance volontaire, par peur des conséquences de la prise de conscience de la réalité du monde, issu de sa propre volonté de connaissance.

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    1 février 2017 à 16 04 23 02232
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    Fourny alias « heliolineaire »
    Le web du passé m’a fait retourner un instant sur le site 7 du Québec.
    Un sujet qui me branche. D’où vient cette conscience qui nous anime, l’éternelle question ! Après avoir parcouru le sujet que vous évoquez. J’ai noté ce petit paragraphe, qui fait similitude à mon égard !
    « Un voyage au-delà du cerveau
    Y a-t-il un rapport entre notre cerveau et les états de « conscience cosmique » ? Une neurologue américaine, Jill Bolte Taylor, a vécu une expérience extraordinaire qui aurait pu très mal se terminer mais qui a transformé sa vie … histoire qu’elle racontera dix ans plus tard dans un livre Voyage au-delà de mon cerveau. Elle se dira reconnaissante d’avoir vécu un AVC qui lui a permis de connaître l’expérience mystique qui l’a changée complètement. »

    Vous pourrez le vérifier sur la préface du livre : lien : http://www.heliolineaire.fr
    Suite à cet AVC je suis devenu un mystique ! Le mathématicien évolue avec des inconnues dans l’espace pour résoudre son équation. En ce qui me concerne la divinité c’est l’inconnue reconnue dans ce vide spatial. Donc ce vide est un élément vivant comme l’eau est un élément vivant pour le poisson
    La conscience ne se trouve pas dans notre cerveau, elle se trouve à l’extérieur c’est- à-dire dans se vide mystérieux qui nous enveloppe. L’intelligence une et indivisible du génie créateur s’inscrit dans cette troposphère qui alimente l’épiderme de notre planète. Notre cerveau est un capteur ! (une image un peu vulgaire, les maisons sont devenues intelligentes depuis que les hommes ont inventés les antennes de télés. C’est l’évolution ! Il est vrai que ce n’est pas forcément la qualité de l’antenne qui donne une bonne image). Et bien pour le genre humain c’est la même chose. Il va outiller son cerveau pour capter et être le plus performant possible par l’instruction et le savoir de l’école. Il cultivera le temporel et ensuite le matérialisme, il inventera l’intelligence artificielle.
    Dieu a dit « tu seras mémoire avant d’être poussière » Tu seras moi avant d’être toi ! Donc tout ce que vous pensez est déjà inscrit dans le vide divin. C’est l’âme…
    J’en conclu que l’homme est le seul animal qui a hérité d’une intelligence par défaut. Tout le reste du vivant (faune et flore) c’est Dieu en personne. De par cette situation l’homme sera tributaire d’un certain recule et Dieu lui dit « observes et j’arrive ! » Depuis l’homme est mi- dieu et mi- animal. Cette intelligence par défaut c’est la conscience. Quel qu’il soit, l’être humain possède trois mains une main gauche, une main droite et la main conscience. Celle-ci s’induira dans l’une ou l’autre main et deviendra divine. Imaginer un homme qui possède deux mains sans sa conscience il serait un animal.
    Voilà une allégorie très raccourcie qui mériterait plus de temps…

    heliolineaire

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