Révolution ou évolution avant la cinglante (sanglante) réaction?

Par Khider Mesloub et Robert Bibeau. Le 8.04.2019. Sur le webmagazine Les7duQuébec.com.

 

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Chacun y va de sa complainte pour nous seriner que l’Algérie vit une sereine révolution. Une révolution (on ne connaît pas encore ni la couleur ni la fleur) imposée par de pacifiques balades balisées, canalisées, banalisées, sur fond de débonnaires revendicatives inoffensives (changer le visage de la réaction au pouvoir).

 

Ainsi, le noble vocable « Révolution » est associé à toutes les déflagrations politiques, particulièrement celles qui s’apparentent à des pétards subversifs mouillés (ceci afin de calmer la rue surexcitée pour d’autres motifs plus compromettants). Afin de contrer des désordres politiques outranciers, rapidement étouffés par des manœuvres machiavéliques habituellement employées par les classes dominantes. Notamment par le recours aux élections (mascarades électorales) connues pour leurs pouvoirs dissolvants, euphorisants et leur puissance de fourvoiement, des vertus politiques soporifiques.

 

Dans l’histoire récente, on a eu droit à l’expression de « révolution de velours« , pour désigner la transition de pouvoir entre la dictature stalinienne tchèque et la dictature capitaliste, autrement dit entre le capitalisme totalitaire d’État et le capitalisme libéral d’État. On a eu droit à l’expression de «révolution orange», pour désigner le mouvement politique de protestation contre le truquage des élections survenues en 2004 en Ukraine. On a eu aussi droit à la «révolution de jasmin», pour désigner la transition entre le pouvoir dictatorial libéral de Ben Ali et la dictature démocratique islamiste tunisienne.

 

Aujourd’hui, en Algérie, en cette période agitée par de phénoménales manifestations-parades récurrentes, nous avons droit à l’expression de « révolution joyeuse » et pacifique, pour désigner la transition de pouvoir entre l’ancienne clique au pouvoir et la nouvelle même clique au pouvoir. Entre les récents ministres discrédités biberonnés au sein du FLN et les anciens apparatchiks du FLN exhumés de leur tombale retraite.

 

Force est de constater que les mobilisations massives de millions d’Algériens n’ont aucunement ébranlé le régime. Il faut reconnaître qu’il résiste à l’assaut du peuple algérien en révolte. C’est même un paradoxe que plusieurs journées de mobilisation drainant des millions de manifestants n’ont nullement déstabilisé le régime, toujours aussi fortement installé dans ses treillis protégeant son palais présidentiel et ses autres institutions étatiques. A l’exception anodine du départ forcé du président Bouteflika, les mêmes dirigeants gouvernent encore le pays. Serait-ce là la preuve qu’il ne s’agit absolument pas d’une révolution, mais d’une simple révolte citoyenne, appelée à rapidement s’essouffler quand la nouvelle garde aura été intronisée ? Le scénario actuel plaide en faveur de ce dénouement dénué de toute réforme « révolutionnaire » (sic). À moins d’un sursaut inattendu du prolétariat algérien auto-organisé, ne pourrait-il nous préparer d’heureuses surprises (?)

 

En tout état de cause, ceux qui usent du terme Révolution nous abusent. À l’évidence, cet usage immodéré du vocable Révolution vise à modérer l’usage de la révolution. À rendre usagé le recours à la vraie Révolution. À travestir le sens de la  révolution. À dénaturer la compréhension de la révolution. Paradoxalement, ce sont les mêmes qui fustigent les authentiques Révolutions (1789, 1871, 1917), condamnées pour leur radicalité, ravalées à l’état de coups d’État, qui encensent les transitions politiques réputées pour leur innocuité, rehaussées complaisamment au rang de révolutions.

 

Pour quelle raison inavouée et inavouable les médias s’empressent-ils de qualifier tout remaniement gouvernemental violemment imposé par la Rue de « Révolution » ? Sinon dans le dessein de disqualifier la véritable Révolution. Celle qui détruit l’État et ses institutions pour les remplacer par une nouvelle forme de gouvernance innovante, portée par la nouvelle classe émergente révolutionnaire, souvent à la suite d’une période marquée par une situation de double pouvoir et d’incapacité de l’État bourgeois. Celle qui détruit l’ancien mode de production pour instaurer de nouveaux rapports sociaux de production sur des fondements économiques radicalement différents.

 

Quoi qu’il en soit, dans tous les cas énumérés plus haut, il s’est agi d’un simple transfert du pouvoir au sein de la même classe dominante capitaliste. D’une révolution de palais. En effet, dans ces pays précités (particulièrement les fumeuses « révolutions arabes » qui furent parfois, on l’admettra, des insurrections mâtées), non seulement l’État et ses institutions administratives et répressives (armée et police) demeurent intacts entre les mains de la même classe dominante-oligarchique, mais surtout le même mode de production capitaliste continue à régenter l’économie, à régner dans ses pays, à les appauvrir. Le prolétariat a été tenu à l’écart de ces bouleversements politiques factices, souvent soit commandités par les puissances impérialistes, soit ourdis par un clan des caciques au pouvoir. Qui plus est, peuple utilisé uniquement comme chair-à-manifester, chair-à-voter, chair-à-martyriser  souvent pour/par les mêmes politiciens, ou, dans le cadre d’une opération de lifting soigneusement prise en charge par les puissances financières internationales, pour une nouvelle élite constituée d’intellectuels ou de personnalités bourgeoises issues du sérail, tout aussi assoiffée de pouvoir, attirée uniquement par les prébendes offertes par les sinécures gouvernementales et parlementaires.

 

Au reste, pour les peuples de ces pays précités, notamment la Tunisie et l’Égypte, leurs conditions sociales n’ont connu aucune amélioration. Bien au contraire : elles ont subi une vertigineuse dégradation. Quoi qu’il en soit, certes, en Algérie, il s’agit de l’ouverture d’une nouvelle ère marquée par un soulèvement inédit contre le système. Contre la minorité des dirigeants du régime despotique qui contrôle le pouvoir et s’accapare les richesses. Mais, au-delà du rejet de la clique au pouvoir, on n’observe aucune volonté de transformation radicale de la société algérienne, sinon la revendication de changement de la classe politique. La tenue d’élections libres (sic) libre de quoi au juste? Libre de la mainmise de la classe possédante ?  Or les élections ont pour rôle de désamorcer la crise, de garantir la paix sociale, donc d’imposer le maintien de l’ordre établi. Ordre dominé par le même système économique capitaliste et le même mode de représentation électorale dans le cadre de la république (laïque ou islamiste) bourgeoise. L’histoire récente (Égypte, Tunisie, etc) nous enseigne que, quelle que soit l’issue du suffrage, l’élection est toujours remportée par des candidats qui demeurent des politiciens au service du capital.

 

En tout état de cause, les causes profondes du soulèvement actuel, quoique étouffées paradoxalement par les doléances politiques du « dégagisme », demeurent sociales et économiques ; et elles sont insolubles dans le cadre du maintien du système capitaliste : chômage, production atone, logement, précarité, salaire de misère, inégalités sociales, oppression, exploitation des classes travailleuses.

 

En Algérie, il faut souligner l’absence de la double dimension qui étaient présentes dans les précédents soulèvements populaires en Tunisie et en Égypte : l’exigence démocratique populaire assortie de radicales revendications économiques et sociales subversives. En Algérie, cette dernière dimension économique et sociale est occultée par la pseudo requête politique limitée à la sommation de la fin du régime FLN. Toutefois, par « fin du régime FLN », il faut entendre la fin du régime politique dominant actuel et son remplacement par un nouveau régime oligarchique – populiste tournée vers l’impérialisme occidental plutôt que vers l’impérialisme russo-chinois – aucun bénéfice pour le prolétariat algérien – tout bénéfice pour la petite-bourgeoisie algérienne.

 

Au reste, une perspective réellement révolutionnaire de renversement du système économique capitaliste se heurterait immédiatement à la réaction violente et unanime de toute la classe dominante algérienne, soutenue et appuyée par toutes les puissances capitalistes du monde (orientales ou/et occidentales). Le général Gaïd Salah n’a pas manqué de le rappeler dans une de ses nombreuses déclarations comminatoires  : « L’armée est la colonne vertébrale de l’Algérie et elle est garante de la stabilité et de la sécurité de la patrie. L’armée « partage » avec le peuple algérien « les mêmes valeurs et principes ». « Se rejoignent (…) entre le peuple et son armée (…) tous les fondements d’une vision unique du futur de l’Algérie »… capitaliste (!)

 

En termes politiquement plus explicites : en cas de changement de régime, la nouvelle classe politique de l’opposition devra respecter la même unique vision en matière de fondements économiques en cours en Algérie. Aussi, dans la perspective de la rédaction d’une nouvelle Constitution, la nouvelle classe politique devra s’astreindre à ne pas outrepasser le seuil des réformes acceptables dans le cadre du système économique capitaliste autorisant la remise en cause du gouvernement, mais jamais celles des institutions étatiques et du pouvoir économique. Sinon l’armée, colonne vertébrale de la classe dominante patriote, se chargera de rappeler la source de tout pouvoir étatique (qui en réalité ne réside pas dans la Constitution mais dans la force de l’armée aux ordres). L’exemple de l’Égypte et de la Tunisie illustre amplement cette réalité des limites assignées au fonctionnement normatif de l’État de droit bourgeois. Faute de quoi l’armée se chargera de le rappeler au peuple en révolte, comme aux partis politiques tentés par des transformations sociales radicales.

 

La partie n’est pas gagnée en Algérie révoltée. Le régime n’a jamais désarmé. L’impotence du pouvoir ne présume en rien de sa détermination de réaction. Comme en Égypte, au Venezuela, au Nicaragua, et même dans la France «démocratique» qui mitraille les Gilets jaunes en révolte, où ces régimes aux abois ont prouvé de quelle férocité répressive ils sont capables, tout laisse présager que le régime algérien n’aura d’autre solution de sortie de crise que la répression. Il revient au peuple algérien révolté contre le système capitaliste d’éviter cette sanglante perspective par la radicalisation de sa lutte au moyen de son auto-organisation politique, sociale et économique à l’échelle nationale, lui accordant ainsi une force collective de résistance inébranlable et invincible.

 

Aussi pourrait-il éviter le sort réservé aux peuples tunisiens et égyptiens trahis par leurs nouveaux dirigeants politiques au service du capital, toujours écrasés par la misère et la répression, dominés et opprimés, au nom de la défense de la patrie en danger, par de nouveaux-vieux régimes despotiques soutenus par les puissances impérialistes.

 

3 pensées sur “Révolution ou évolution avant la cinglante (sanglante) réaction?

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    9 avril 2019 à 10 10 32 04324
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    Si cet article nous apporte des éléments intéressants sur ce qui se passe en Algérie pour qui ne savait pas que l’Occident impérialiste était à la manoeuvre, lui qui n’a jamais supporté l’idée d’une Algérie indépendante et proche de Moscou, je peux aussi y relever une certaine imprécision sur ce qu’est une révolution. D’un côté il est écrit « Dans l’histoire récente, on a eu droit à l’expression de « révolution de velours« , pour désigner la transition de pouvoir entre la dictature stalinienne tchèque et la dictature capitaliste, autrement dit entre le capitalisme totalitaire d’État et le capitalisme libéral d’État. »

    Même si les médias et politologues nous parlent de la chute du mur (de Berlin) et non de révolution, c’est bien un passage du capitalisme totalitaire d’État vers le capitalisme libéral d’État auquel nous avons assisté lors de l’effondrement de l’URSS et du Comecon.

    D’un autre côté il est écrit « ce sont les mêmes qui fustigent les authentiques Révolutions (1789, 1871, 1917), condamnées pour leur radicalité, ravalées à l’état de coups d’État, qui encensent les transitions politiques réputées pour leur innocuité, rehaussées complaisamment au rang de révolutions. »

    Donc la question qui se pose est de savoir comment nous sommes passés d’authentiques Révolutions comme celle de 1917 à du capitalisme totalitaire d’état. Kropotkine nous livre une analyse intéressante. Il s’était insurgé contre le fait que Lénine avait profité de la guerre qui succéda à la révolution de 1917 pour instaurer une dictature du parti dans laquelle les conseils ouvriers des soviets mis en place en 1917 se retrouvaient sans pouvoir. Il prédit que cet effort pour construire une république communiste sur la base d’un état communiste fortement centralisé et placé sous la loi d’airain d’une dictature du parti est condamné à échouer. La suite lui a donné raison, Staline n’est pas tombé du ciel, il a repris le régime dictatorial mis en place par Lénine et a continué à le développer. L’URSS a ainsi suivi le chemin de toutes les sociétés (ou civilisations) centralisées jusqu’à sa chute. Kropotkine dans son oeuvre oppose centralisation et entraide, et il montre qu’une société centralisée ne peut être qu’une dictature et qu’elle ne peut à terme que disparaître dans les oubliettes de l’histoire.

    Son parcours de biologiste l’a conduit à s’opposer à l’interprétation généralement faite de Darwin. Kropotkine a été le premier scientifique de renom à montrer que l’entraide joue un plus grand rôle dans l’évolution que la compétition, point sur lequel de plus en plus de biologistes s’accorde avec lui.

    https://www.marxists.org/reference/archive/kropotkin-peter/1910s/19_04_28.htm
    http://pzacad.pitzer.edu/Anarchist_Archives////////kropotkin/Kropotkinarchive.html

    Depuis beaucoup d’eau a passé sous les ponts et une donnée fondamentale à changé: nous savons que le progrès industriel, loin de faire le bonheur des peuples, est en fait une catastrophe sociale (le travail industriel est hautement hiérarchisé et cette hiérarchie renforce les hiérarchies préexistantes basées sur la richesse et le pouvoir) et une catastrophe environnementale (chaque nouvelle technologie industrielle s’ajoute aux anciennes et contribue ainsi à accélérer l’extermination finale du vivant par notre mode de vie industriel de consommation, d’exploitation et de destruction de masse). Ces deux faits têtus suffisent pour montrer le rôle réel de la gauche productiviste: empêcher qu’une vraie révolution puisse advenir.

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    9 avril 2019 à 16 04 23 04234
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    Depuis 1962 c’est l’armée qui tient le pays, un carnage est à prévoir. Le nombre de 100 000 morts est estimé pour les émeutes de 1991 à 1995.

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