RICK MERCER REPORT (2004-2018)

YSENGRIMUS   Le RICK MERCER REPORT va baisser pavillon après quinze saisons (2004-2018). Animé par l’humoriste terre-neuvien Rick Mercer, ce programme de numéros humoristiques s’est voulu le grand promoteur de la ci-devant joyeuse et polymorphe réalité canadienne. Maître incontesté de la cascade bouffe, reporter-aventurier impliqué jusqu’au cou dans les activités qu’il investissait, Rick Mercer savait littéralement tout faire: courir, plonger, nager, patiner, sauter à ski, tirer du flingue, danser la claquette, se faire flotter dans tous les harnais imaginables, conduire des camions, des carrioles à chevaux, des traîneaux à chiens, des locomotives, des grues, des aéroglisseurs et j’en passe… Ce bouffon impayable excellait dans l’art de donner l’image du faux citoyen ordinaire découvrant tout ce qui peu impliquer une cascade aventureuse au Canada. Je dis faux citoyen ordinaire parce que ce petit bonhomme tonique et badin avait des capacités athlétiques indéniables (les athlètes olympiques qu’il a eu en entrevue ont souvent eu un discret sursaut admiratif). Simplement il dissimulait soigneusement lesdites capacités pour faire peuple et pour rehausser au mieux ses effets baratineurs.

En quinze années intensives, Rick Mercer s’est placé dans les situations les plus mirobolantes, en compagnie des instances suivantes (liste largement NON-exhaustive):

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Rencontre avec des corps constitués: police portuaire, garde civile, Collège militaire de Saint-Jean, sauveteurs en mer ou en forêt, pompiers forestiers, rangers nordiques, corps d’armée spécialisés, corps policiers urbain de plusieurs grandes villes, armée canadienne de terre, mer, air, Snowbirds, police rurale et/ou nordique, cadets parachutistes, escouades héliportées, Gendarmerie Royale du Canada. Etc…

Cabotinage en institutions publiques et parapubliques: Monnaie Royale Canadienne, Gouverneur Général du Canada, Chambre des Communes, Sénat, hisseur du drapeau de la Tour de la paix, lieutenants gouverneurs provinciaux, commissaires territoriaux, ambassadeurs étrangers au Canada, tous les hommes et femmes politiques canadiens imaginables (souvent placés dans d’abracadabrantes postures de cascades ou de cabotinage), des musées nationaux en pagaille, un grand nombre d’institutions hospitalières et de facultés universitaires, Société des Chemins de Fer, Ballet National du Canada. Etc…

Cascades diverses auprès d’organisations sportives: école d’escrime, glisseux sur fils de fer, meneurs et meneuses de claques, hockeyeurs (sur glace et sur gazon), footballeurs, baseballeurs, joueuses de balle molle, joueurs de cricket, joueurs et joueuses de soccer, de rugby, sirènes nageuses, plongeurs et nageurs olympiques, volley de plage olympique, tir à l’arc, alpinisme en montagnes ou sur glaciers, ski acrobatique (y compris en entraînement estival avec plongeons à ski en eau lacustre), patinage de course, planche à neige, courses de canot sur glace, rodéos, compétitions de bûcherons, danse sociale compétitive, et même le pelletage ordinaire des citoyens bénévoles de l’Île-du-Prince-Édouard. Etc…

Entreprises: culture du caviar, soufflage de verre, élévateurs à grain, usines de production de croustilles, de sucettes glacées, les commerces florissants de Fort McMurray, des plates-formes de forage pétrolier, les grands marchés et espaces commerciaux, l’hôtel Château Laurier, tous les baratins touristiques imaginables, festival de la vigne et du vin, festival des trappeurs, festival des voyageurs de Saint Boniface, festival des écossais, parades des irlandais, nouvel an chinois, Carnaval de Québec, Stampede de Calgary, diverses cabanes à sucre, la compagnie Blackberry, les travailleurs de l’acier, les perceurs de tunnel sous les chutes Niagara, le Cirque du Soleil. Etc…

Le monde merveilleux des animaux: concours de beaux chiens, superchiens qui font des tours, les chiens d’aveugles, l’escouade canine (chiens policiers méchants qui attaquent les bandits), les chiens de traîneaux, les chevaux de course, les chevaux d’attelage, les chevaux et taureaux de rodéo, le sanctuaires des baudets, les vivariums, les aquariums, les dauphins, les bélugas (marsouins), les baleines dans leur habitat naturel, les ours bruns forestiers, les ours blancs du grand nord, les nouveaux ours hybridés de brun et de blanc, les troupeaux de moutons, les poissons sauvages ou d’élevage, un essaim d’abeilles (se collant sur lui), les gros insectes de l’Insectarium de Montréal. Etc…

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Dans tous ces cas, Rick Mercer payait de sa personne. Il essayait tout et il est indéniable qu’il était un cascadeur incisif et gonflé qui, en plus, donc, ne la ramenait l’un dans l’autre pas trop comme athlète, ce qui rendait ses interventions de bousilleur méthodique particulièrement sympathiques. Reçu partout, accepté en tous lieux, il faisait un peu figure de clown-reporter canado-universel. Inutile de dire que la dimension instructive de l’exercice était largement subordonnée à sa dimension bateleuse et humoristique. Turbulent, remuant et gaffeur, Rick Mercer était particulièrement connu pour couper la parole à ses invités quand ceux-ci devenaient trop sérieux ou didactiques, afin d’orienter le tout de sa présentation-prestation vers le divertissement spectaculaire, bouffon et cocasse. Une dimension intéressante du RICK MERCER REPORT résidait dans sa capacité particulièrement sentie et fine à faire découvrir que des hommes et des femmes participent de façon sensiblement égale à cet ensemble complexe et bringuebalant d’activités spécialisées, au Canada. Les hommes et les femmes étaient mis en valeur uniformément, sans ostentation féministe particulière, dans le RMR. Aussi, je vois en Rick Mercer un acteur discret mais empiriquement efficace de la promotion de l’égalité entre les hommes et les femmes, dans toutes les sphères d’activité. Ce n’est pas là son moindre mérite.

Rick Mercer et le RICK MERCER REPORT ont aussi fait époque pour leurs différentes interventions de satire politique. Propagandiste consensuel discret mais indubitable, fou du roi tapageur faussement séditieux, Rick Mercer était connu pour son fameux coup de gueule (rant) éditorial, parfois passable, parfois douteux, et ses entrevues complices avec des personnalités du monde de la politique conventionnelle. Le RICK MERCER REPORT est un véritable portrait-robot satirique du Canada anglais politicien et institutionnel début de siècle. Je dis Canada anglais parce que la réalité sociale originale du Québec est discrètement mais soigneusement atténuée par nos bons amis du RMR. Les canadiens français sont ramenés au stéréotype habituel de carnavaleux à ceintures fléchées, buvant du caribou et faisant trois petits tours en leur temps, avec un joli accent. Il s’agissait bien de perpétuer l’image d’un pseudo-interculturalisme et d’une diversité distordue des classes sociales sous solide tutelle anglo-bourgeoise. Implacablement conformiste et assimilateur dans son essence, le RICK MERCER REPORT ne se gênait pas pour bien nous faire comprendre qu’il est toujours parfaitement possible de mobiliser tant «nos» onctueuses lourdeurs politiciennes que la brutalité feutrée de «nos» corps d’élite, pour bien garder en contrôle «nos» troupeaux de moutons et «nos» bancs de béluga… si vous voyez ce que je veux dire.

Néo-colonialisme lancinant, discret dédain de classe façon CBC et inévitable déception déculturante canadienne rouge et blanche mis à part, voici, sans rancune et sans nostalgie, mes quatre numéros préférés du RICK MERCER REPORT (ayant vécu vingt ans à Toronto, disons que j’ai vu un certain nombre de ses prestations et en ai sereinement tiré les conclusions requises):

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De la neige à Toronto: Rick Mercer et sa troupe de cabotins et cabotines présentent une petite chute de neige (20 centimètres) à Toronto comme un cataclysme national majeur reconfigurant durablement l’unité canadienne par le drame. Nous avons été frappés… par la neige. Ironie particulièrement savoureuse et mordante sur la posture guindée et nunuche de la petite bourgeoisie torontoise. L’humour pince-sans-rire anglo-canadien à son meilleur. Hurlant. Irrésistible.

Le Ballet National du Canada et le Chapelier Fou: Rick Mercer exemplifie ici sa façon à la fois mutine et amie de faire connaître (superficiellement mais comiquement) l’institution qu’il visite. Ici, il va nous asséner sa version personnelle du rôle du Chapelier Fou, dans la production du ballet Alice au Pays des Merveilles par le Ballet National du Canada. Comme c’est un rôle de danse à claquette, il va d’abord devoir s’entraîner en compagnie de l’acteur-danseur qui joue le vrai Chapelier Fou. Il va ensuite se costumer en compagnie du personnel spécialisé (costumière et perruquier). Comme souvent, on se dit que, s’il était moins foufou et niaiseusement touche-à-tout, il y arriverait et ce, malgré un évident manque de sérieux.

Une découchette chez le premier Ministre Stephen Harper: Le premier ministre Stephen Harper, personnage habituellement austère et peu amène, prend Rick Mercer en découchette (sleep over) à sa résidence officielle du 24 Sussex Drive (Ottawa). Rick Mercer joue alors en pyjama avec les enfants du premier ministre avant d’aller au lit se faire lire un projet de loi soporifique par le premier ministre, qui veille à son chevet. Ce cabotinage insensé doit beaucoup à Harper lui-même, que j’ai alors découvert comme un humoriste pince-sans-rire très passable. Tu sais ce que je fais quand je n’arrive pas à m’endormir? Je compte des circonscriptions électorales. Étonnant numéro humoristique avec une fort jolie qualité critique car, en plus, Mercer y échantillonne son solide sens de l’autodérision journalistique.

Les meneurs et les meneuses de claques: Un exemple représentatif de Rick Mercer rencontrant des sportifs jeunes, toniques et vigoureux. Ici, ce sont des meneurs et meneuses de claques (cheerleaders). Ces animateurs collectifs sont devenus, au fil des années, de véritables acrobates pratiquant un sport chorégraphique parfaitement autonome et spécifique. Leurs prestations sont impressionnantes. Le tout de la recette RMR est concentré dans ce reportage. Admiration sentie pour les athlètes de haut niveau, valorisation égalitaire des hommes et des femmes, Rick Mercer jouant le jeu et payant de sa personne en s’essayant au sport dont il nous cause. Il nous montre ici aussi, en plus, un sens fin de l’entretien avec les enfants. Son interaction avec les gamines meneuses de claques lui montrant comment faire des culbutes et comment porter leur petite boucle-coiffe au sommet de la tête est à la fois particulièrement charmante, respectueuse et bouffonne.

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Ysengrimus

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2 pensées sur “RICK MERCER REPORT (2004-2018)

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