Trop pressés

Publié aussi sur Louispréfontaine.com

« On ne doit jamais penser à la distance, quelle qu’elle soit, qui nous sépare de la vertu. »
– Confucius

La décision du SPQ-Libre de continuer à militer au sein du Parti Québécois constitue une autre déception pour ceux qui, comme moi, espéraient voir ce qui reste de l’aile social-démocrate du Parti Québécois s’organiser au sein d’un autre parti. Il s’agit, encore une fois, de l’erreur classique de gens qui, trop pressés d’obtenir des résultats, négligent de réfléchir à leurs possibilités réelles et qui, sous prétexte de se rapprocher d’un idéal aussi usé que le parti qu’ils défendent malgré leur rejet, pilent sur leurs principes et gaspillent leurs énergies dans une cause perdue.

Ces pressés affirment à qui veut encore les entendre qu’il vaut mieux militer au sein d’un parti qui a « une chance » de prendre le pouvoir, plutôt que de rejoindre un parti plus marginal ou de créer son propre parti. Or, qu’est-ce que l’histoire du PQ elle-même nous apprend? Exactement le contraire! Quand René Lévesque a quitté le Parti Libéral de Jean Lesage, en 1967, il a sacrifié toute emprise sur le pouvoir pour se lancer dans le vide. Il a décidé que ses principes n’étaient pas à vendre et qu’il valait mieux manger son pain noir durant quelques années que de vivre avec la honte de voir chacun de ses idées battues à chaque fois. Neuf ans plus tard, il était premier ministre. Voilà la force d’une conviction.

En fait, en continuant à oeuvrer au sein d’un parti qui a rejeté à la fois les idéaux sociaux-démocrates avec son nouveau programme économique calqué sur les Libéraux et ses idéaux indépendantistes lorsqu’il a rejeté l’idée d’un référendum rapide, le SPQ-Libre lance le message que ces idéaux n’étaient, sommes toutes, pas si importants. Si vraiment ceux-ci représentaient la population, étaient la solution, on se sort tout simplement de l’Histoire en refusant de leur donner le respect qu’ils méritent. Si René Lévesque avait agi ainsi, il aurait probablement affirmé, en 1967, que le Parti Libéral constituait le « meilleur véhicule », car il était le plus à même de gagner les élections. C’est de courage qu’il faut. Et le SPQ-Libre – tout comme les autres sociaux-démocrates qui demeurent au parti en se pinçant le nez – se sont mis à genoux devant le PQ. On a fait passer le véhicule avant les valeurs qu’il défend.

Or, ces valeurs doivent être la raison d’être de n’importe quel parti politique. On ne peut pas parasiter une organisation sous le prétexte qu’elle risque de nous amener quelque part. On ne peut pas, après un Lucien Bouchard et ses « conditions gagnantes », un Bernard Landry et son « assurance morale de gagner » et une Marois qui ne veut rien savoir d’un référendum sur la souveraineté, continuer à croire que les valeurs défendues par le Parti Québécois sont celles du SPQ-Libre et des sociaux-démocrates. On ne peut pas non plus croire qu’il est possible de s’attacher à un bazou rouillé qui, à défaut d’être capable de proposer une alternative au libéralisme économique actuel, suit le courant et fait de la petite politique à la semaine en espérant atteindre le pouvoir. On ne peut pas faire cela sans devenir soi-même des prostitués du pouvoir, des individus qui renient leurs convictions profondes, leurs idéaux, pour devenir exactement ceux qu’ils dénoncent: des carriéristes prêts à vendre leur mère pour continuer à s’abreuver aux mamelles du pouvoir.

Andrée Ferretti, auteure et militante indépendantiste de la première heure, l’a pourtant bien expliqué: « qui ne fait pas l’indépendance, la combat »1. En réaction à la mise à la porte du SPQ-Libre par le PQ en fin de semaine dernière, elle n’a pas mâché ses mots:

[L’objectif du PQ] n’a jamais été de réaliser l’indépendance nationale, mais celui d’exercer le pouvoir provincial. Avant-hier et hier, dans une véritable intention d’améliorer le sort du peuple québécois. Aujourd’hui, dans le seul but de prendre le pouvoir et, à l’instar du Parti libéral, de l’exercer au profit de la classe dominante.

Cette critique rejoint celle de Jacques Parizeau qui, dans son dernier livre, parlait de tous ces « déclinologues » (les Lucides) que le PQ écoute aujourd’hui avec tant de soins et de la nécessité de ne pas attendre pour agir lorsqu’on atteint le pouvoir et de préparer le référendum bien avant. Véritable fuite en avant, le PQ n’écoute plus ces sages conseils, tout comme le Parti Libéral, en 1967, n’a jamais voulu entendre les plaintes de ceux qui voulaient se doter d’un pays.

Combien d’énergie, combien de talents, combien d’années utiles gaspille-t-on ainsi dans un parti pour qui le pouvoir semble devenu la seule raison d’être? Pensons à tous ces honnêtes militants, ces citoyens qui achètent leur carte de membre, qui s’illusionnent sur les principes sociaux-démocrates et indépendantistes du PQ, qui croient vainement qu’en participant à des colloques et à des tables rondes ils arriveront à faire monter leurs chaudes idées dans l’air gelé du statu quo péquiste? Tous ces gens, ne seraient-ils pas beaucoup plus utiles ailleurs?

Robert Laplante, véritable expert de la question politique, expliquait que le cycle de la Révolution tranquille avait pris fin avec la loi de la clarté, après le dernier référendum, qui mettait, aux yeux du Canada anglais, un point final aux revendications politiques et identitaires québécoises:

Le Parti québécois, s’il a paru s’en affranchir un moment, a fini par retomber lui, aussi, dans les ornières de cette vieille culture politique façonnée par l’Indirect rule. C’est celle qu’imposent les catégories mentales sous-jacentes à la gestion provinciale et qui consiste à gouverner en se convainquant soi-même de la nécessité de prévenir les débordements d’un peuple qui, laissé à lui-même, pourrait se laisser aller à des gestes estimés radicaux. C’est la politique de la moindre audace qui confond la fermeté et le radicalisme, la détermination et l’entêtement.

Ce parti politique, c’était le Parti Québécois de Lucien Bouchard, celui de Bernard Landry, d’André Boisclair, et de Pauline Marois aujourd’hui. On ne parle plus d’échéancier pour l’indépendance (trop radical) ou de redistribution de la richesse (trop radical). On se contente de laisser voguer la bateau en espérant que l’usure du pouvoir battra, à elle seule, le gouvernement Charest. On n’a jamais voulu comprendre que la fin du dialogue canadien, avec la loi sur la clarté, ne devait pas signifier la fin de l’idée d’indépendance, mais plutôt sa radicalisation et sa redéfinition, devant le refus canadien d’assumer son rôle d’interlocuteur.

On peut comprendre le SPQ-Libre et de nombreux militants sociaux-démocrates et indépendantistes d’être pressés. Malheureusement, quand on veut faire les choses trop vites, on les fait souvent mal. Quand on fait passer le véhicule avant les idées, quand on se convainc soi-même de se pincer le nez et de voter pour un parti qui ne représente plus du tout nos idées, on se condamne à oeuvrer à son propre abrutissement, à travailler à sa propre disparition, et à donner crédibilité aux forces qui souhaitent notre propre disparition.

Créer un nouveau parti ou tenter d’en modifier un, comme Québec Solidaire, dont les valeurs au niveau économique peuvent éventuellement se rapprocher de celles du SPQ-Libre, c’est difficile. Ça peut prendre du temps. Mais l’action est essentielle, que ce soit QS ou un autre parti. Rome ne s’est pas bâtie en un jour, et si l’urgence de nos vies fuyantes nous pousse à nous presser, il peut être bon de se rappeler qu’à l’échelle d’un peuple, quelques années, voire quelques décennies supplémentaires, ne sauraient nous couler.

Le mouvement nationaliste a pris près de soixante ans à se développer avant d’atteindre le pouvoir. Il ne faut pas espérer, face à un monde en mutation où les identités nationales sont soumises à une énorme pression anglicisante et multiculturelle, sauver le Québec dès demain matin. Il faudra rebâtir le discours, accepter quelques échecs électoraux, et lutter, au corps à corps, et sans compromis, pour la défense de nos valeurs sociales et identitaires. Il faudra accepter l’idée de concentrer nos forces non pas à infiltrer un vieux rafiot rouillé comme le Parti Québécois, mais à se construire, idée par idée, le navire qui portera la prochaine génération vers ses rêves.

L’Histoire nous regarde, et c’est à nous que revient la nécessaire tâche d’être courageux et de laisser à ses soins un parti qui a été important dans l’histoire de l’affirmation identitaire et sociale du Québec, mais qui ne peut plus rien faire pour nous aujourd’hui.

Ce courage, les pressés du SPQ-Libre et tous les militants péquistes croyant à l’indépendance et à la social-démocratie, en ont manqué.

Cruellement.

Louis Préfontaine

9 pensées sur “Trop pressés

  • avatar
    18 mars 2010 à 20 08 46 03463
    Permalink

    Le PQ est mort. Il en aura fallu du temps pour qu’on mette le corps en terre ! Il aura fallu la Châtelaine de Bizard qui aura été notre Gorbatchev, et la trahison des syndicalistes dans un monde où syndicat veut dire magouille plus souvent que solidarité… il aura fallu que les purs deviennent simplement les nostalgiques.

    L’indépendance, dans le monde actuel, est devenue un piège à cons. Elle a perdue presque toute importance et on nous la donnera quand elle ne voudra plus rien dire du tout. Nous aurons, dans 10 ans, l’indépendance qui restera à la France dans l’Europe.

    Mais ce n’est plus ce qui nous fera vibrer. Nous, Québécois, devons nous trouver un autre idéal. À gauche ou dans une autre dimension. Vite, sinon nous cesserons de signifier quoi que ce soit. La relève, ce sera des gens comme toi, Louis, et l’avenir ce que vous déciderez qu’il soit.

    Pierre JC Allard

    Répondre
  • avatar
    19 mars 2010 à 0 12 21 03213
    Permalink

    @ PJCA

    Votre commentaire était sur la liste des «commentaires récents» avant que le billet ne soit accessible. Étiez-vous trop pressé ? 😉

    Quant au billet, je ne peux que l’approuver, sauf sous un aspect. QS a son propre créneau, où les questions sociales l’emportent sur la question nationale, sans la négliger pour autant. Je trouve cela très bien comme cela.

    Le PQ était dès le départ une alliance temporaire, un peu contre nature, avec même un créditiste comme Gilles Grégoire comme membre fondateur. Plus de 40 ans après, les questions sociales sont encore tassées pour réunir tous les indépendantistes, sans succès. Je n’aimerais vraiment pas que ce genre de compromission vienne contaminer QS.

    Répondre
  • avatar
    19 mars 2010 à 3 03 07 03073
    Permalink

    @ Darwin:

    C’est moi qui ai mis le billet de LP en ligne ce matin, heure des Philippines. J’en ai profité pour mettre mon commentaire et les regles du site ne permettent de faire apparaître le billet qu’à 12h01 heure de Montreal, pour ne pas couper le « temps d’antenne » de l’auteur précédent…

    « Je n’aimerais vraiment pas que ce genre de compromission vienne contaminer QS « … Je partage votre opinion, mais j’en ai tiré depuis longtemps la conclusion logique que l’indépendance ne se ferait pas et qu’un Québec démocratique resterait sagement à osciller entre la droite et le centre-droit

    PJCA

    Répondre
  • avatar
    19 mars 2010 à 9 09 21 03213
    Permalink

    bonjour ,hello .le destin ce fait par les actes que nous commettons,par l exactitude de ce que nous savons,savoir que de faire ceci ou cela par ce qui a été décidé vous mènerez a une erreur ,le feriez vous?. il faut du temps au temps pour certain, comprendre pour d autres. votre seul guide est la liberté. Vouloir bien faire.JP Giroux Paris

    Répondre
  • avatar
    19 mars 2010 à 11 11 36 03363
    Permalink

    @PJCA

    > L’indépendance, dans le monde actuel, est devenue un piège à cons.

    Nous sommes d’accord. :mrgreen:

    Qu’ajouter d’autre brievement au billet du jeune Louis ?

    Qu’il faut gérér le long terme bien sur mais aussi le court terme. Que l’émiettement des partis a ces limites et ces inconvénients avec un système électoral majoritaire à UN seul tour.

    Que du temps de Levesque il y avait pas QS et le parti de Mario Dumont. Dumont qui a essayé de refaire le coup de Levesque et s’est planté.

    Que dans 60ans, il est probable qu’on parle chinois ou indien a Toronto comme 2e ou 1ere langue. 😆

    En clair, il faut avoir une vision mais pour être élu il faut qu’elle colle un peu aux aspirations majoritaire des electeurs.

    Répondre
  • avatar
    19 mars 2010 à 11 11 57 03573
    Permalink

    @PJCA

     »Nous aurons, dans 10 ans, l’indépendance qui restera à la France dans l’Europe. »

    Dans 10 ans, c’ est vrai qu’il sera trop tard, mais pas qu’il vont nous donner l’indépendance, car sa naura pas d’importance,
    il ne nous la donnerrons certainement pas plus :

    VA FALLOIR LA PRENDRE, ET AVANT LE NWO.
    LA SOUVERAINETÉ NE SE QUÉMANDE PAS, ELLE SE PREND.

    Une fois la mondialisation complétée, il sera trop tard. Ne croyez surtout pas quil vont nous la donner, on va se faire assimiller complètement par le multiculturalisme bien avant.

    @ Louis Préfontaine

    Plutot ironique tout ca. La désilliusion que vous offrez coincide avec des sondages mettant PauPau au pouvoir, sachant bien qu’elle ne ferait pas la souveraineté. Charest lui peu bien prendre des vacances a l’international : les élections sont dans plus de 2 ans et les québécois sont réputés pour avoir mémoire courte.  »Je me souviens » ouais, c’est ca…. Ti-Jean va jusse nous faire des belles promesses 6 mois avant l’élection, les répéter jusque la, pis les ti-vieux qui reste de TCherbrooke vont encore aller voté pour lui a l’avance OU il va se la couler douce pendant les 2 ans et prendre sa retraite après avoir laissé sa place a une autre limace

    Marc Laviolette et un collectif du SPQ libre ont publié un article dans le devoir moins d’une semaine avant leur renvoi du PQ.
    Ils expliquaient le plus beau projet de société que le Québec pourrait réaliser : Une 2ieme grande électrification du Québec. Voitures et autobus électrique, trains, tramway. Juste cela, c’est assez symbolique et grandiose pour faire du Québec une puissance mondiale reconnue pour son peuple unique et innovateur. Imaginez, 1er grand producteurs de voitures électriques, fin de la dépendance au pétrole, paiement de la dette en moins de temps qui nen faut pour le calculer ;P

    Voila Un VRAI projet de société. Une semaine après cet article: renvoi SPQ-Libre

    La seule solution que vous donnez (a moitié) est Québec Solidaire.
    QS est maintenant a 10%
    je ne crois pas quil puisse être au pouvoir, jamais.

    Je ne peux donc vous laisser dénigrer le PQ, constituant pour l’instant, le seul vrai parti capable de remplacer les libéraux en 2012.
    Le  »Statut Quo » est tout de meme mieux de notre  »frisou voyageur »

    Et vous oubliez le Bloc, sans eux, Harper serait majoritaire.

    Ce qu’il faut est un nouveau chef au PQ
    Quelqu’un capable d’aller chercher tout le monde,
    de les rassembler autour de CE projet de société
    Et de faire marcher cette foutu machine POUR le peuple.

    Oui, j’aime bien rêver.
    Et si nous Rêvons tous le même Rêve, il deviendra Réalité

    Bon Rêve!

    Répondre
  • avatar
    19 mars 2010 à 12 12 04 03043
    Permalink

    Le parti québécois me fait penser au parti socialiste en France, un truc complétement sclérosé, avec des vieux dinosaures au sommet qui ont bossé fort toute leur carrière politique pour arriver aux échelons finals qui les déposent au pouvoir de leur parti ou de la province…

    Question HS : A partir de quel taux d’abstention une élection est elle annulée ???

    Répondre
  • avatar
    19 mars 2010 à 12 12 24 03243
    Permalink

    merci… t’as une source pour ça svp ? J’ai fait une recherche, rien trouvé, et c’est pas très clair, ça dépend des pays, me souviens de l’invalidité d’une élection en ..Pologne (?) quand les gens n’avaient pas bougé pendant deux tours consécutifs …

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *