Ukraine: Solve et coagula….

PIERRE JC ALLARD:

Dans quelques jours, sera publié lié le neuvième et dernier tome de la collection Nouvelle Société, lequel traite de la gouvernance et de l’administration de l’Etat, Coincidence, un chapitre de ce volume traite précisémnent du problème que posent  à la democratie des appartenances qui s’imbriquent comme des « poupées russes »… Vraiment russes aujourd’hui, en Ukraine, mais le probléme de ces appartenances-gigognes va bientôt surgir partout.  Je pense utile de publier ici un extrait de ce volume.

***

Le but premier de la création d’un État, c’est sans doute qu’en soit exclu, au profit d’un arbitrage, l’usage de la force pour y régler les conflits et les différends. Exclu entre les parties, s’entend, puisque la force est toujours là, au niveau de l’État : c’est cette force qui impose l’arbitrage. Cela, jusqu’à maintenant, était vrai et l’ordre relativement facile à imposer; mais l’individu a maintenant le pouvoir de contester efficacement toute décision de l’État qui ne lui plait pas, en créant autour de lui le désordre. Une ataxie partielle, qui devient totale si le nombre des mécontents atteint un seuil critique. Un seuil qui devient de plus en plus bas….

Évidemment, plus un ensemble est hétérogène, plus grand est le risque de devoir y prendre des décisions qui ne plairont pas à tous. Un État global, quand on parviendra à l’instaurer, n’aura donc pas la force de simplement imposer son arbitrage. Il ne pourra gouverner efficacement qu’en s’appuyant sur un très large consensus. Même quand l’État global sera en place, le maintien en sera toujours précaire, car il ne sera plus jamais profitable de retenir les gens contre leur gré dans un ensemble de gouvernance. L’État n’aura pas la force d’imposer son arbitrage par la force et devra agir par consensus

Un État global est souhaitable. On va le créer et on veut qu’il dure. il faut donc s’assurer qu’on ne lui confie que les mandats qui font l’objet d’un large consensus et seulement les pouvoirs qui sont essentiels à la satisfaction de ces mandats. L’objectif concret est de ne ramener au palier d’un gouvernement mondial que les décisions ESSENTIELLES à tous. Il est possible de créer un consensus universel pour qu’elles soient confiées à un État global, si on s’en limite au plus grand dénominateur commun et que le champ des compétences qu’elles recouvrent reste donc minimal.

Un consensus pour les lui confier ne présume ni n’exige que chaque décision de l’État global soit ensuite accueillie avec enthousiasme, seulement qu’elles le soient toutes par tous avec tolérance, acceptées sans discussions parce que la gouvernance qu’elles expriment est reconnue par TOUS comme un avantage net.  Tous ceux, disons, qui dans une foule et ayant la force de le faire, choisiraient d’empècher le quidam à leur côté de dégoupiller une grenade.  Appelons ce consensus celui de la survie. Cette zone de consensus peut être élargie, mais n’est possible que si tous conviennent que ce qui en excède ne doit pas être décidé au palier de l’ensemble hétérogène, mais à un palier intermédiaire… dont le champ de compétence doit faire consensus.

Ce sur quoi il n’existe pas un consensus au palier de l’ensemble doit être laissé à la décision d’instances gouvernant les populations plus homogènes de sous-ensemble définis justement en fonction de cette homogénéité. Une homogénéité qui facilite que l’on obtienne, au sein de ces sous-ensembles, les consensus nécessaires mais suffisants pour y attendre les objectifs qu’on s’y est fixés

Des consensus impossibles à obtenir au palier de l’État global – l’ensemble de référence ayant la charge de procurer ce qui correspond aux besoins essentiels de tous –  peuvent être obtenus au palier des sous-ensembles, puisque ceux-ci n’ont pour mission que de répondre aux désirs apparentés de ceux qui appartiennent à l’un ou l’autre de ces sous-ensembles plus homogènes… définis  justement par la similitude des désirs qui y prévalent. 

On peut ainsi créer un État global qui réponde aux exigences de la gouvernance par consensus. Mais on voit que son émergence est conditionnelle à l’existence préalable de ces instances plus homogènes qui puissent en constituer les sous-ensembles, chacune disposant légitimement au départ aussi bien des pouvoirs qu’elle accepte de céder à l’État global en choisissant d’en être partie que des autres pouvoirs qu’elle souhaite se conserver.

Constituer ces sous-ensembles ne sera pas pas facile, puisque l’appartenance de chaque individu est la resultante de diverses combinatoires et que les forces qui s’exercent sont parfois implicites et jamais quantifiées…  Mais on devra être pragmatiques et  faire pour le mieux.  L’important est que la chaîne de consentements qui va de l’individu à l’État global ne soit pas brisée.  il faut que les citoyens de chacune des instances qui constituent les paliers de gouvernance sous l’État global en gestation – et qui transmettront à celui-ci le pouvoir de consensuel minimal dont il a besoin – soient aussi disposés à maintenir un consensus au palier de leur propres sous-ensembles. Il faut, en considération des avantages qu’ils en retirent, que les entités participantes à tous les niveaux consentent aux sacrifices que peut leur imposer le respect des décisions majoritaires qui y sont prises.

C’est là que les choses se complexifient. Les instances qui constituent le palier de gouvernance immédiatement sous l’État global en gestation, ce sont les  197  États membres des Nations Unies  – ou tant qu’il y en aura le jour ou la musique s’arrètera. Or, peu de ces États sont aussi homogènes qu’ils devraient l’être, parce qu’ils ne se sont pas formés en fonction de l’homogénéité, mais selon les caprices de l’Histoire et au hasard des conquêtes. Étant eux-mêmes hétérogènes, ces États n’inspirent pas tous chez leurs citoyens respectifs un profond sentiment d’appartenance. Les consensus y sont fragiles.

La gouvernance, dans ces États, n’est pas toujours, non plus, consensuelle ni même démocratique. Le pays réel de la société globale est donc parsemé, ici et là, de minorités qui sont souvent victimes, parfois rebelles, presque toujours un peu mécontentes. Ces États ne sont pas des modules solides qu’on peut utiliser sans réserve comme éléments de confiance dans la construction de l’État global. Les blocs sont trop friables. Avant de s’investir dans l’État global, il faut vérifier la résistance des matériaux.

On ne peut donc pas simplement créer l’État global en partageant les pouvoirs avec ces États souverains actuels et espérer qu’il en sortira une structure de gouvernance consensuelle. On n’hériterait que d’un consensus illusoire et d’une légitimité de gouvernance viciée ab initio. Avant de se commettre à un État global, il va falloir rationaliser la chaîne de gouvernance.

On ne peut obtenir de la population le consensus qui devient essentiel à sa gouvernance que si les pouvoirs sont scrupuleusement repartis, le long de la chaîne de gouvernance qui va de l’État global à l’individu, en les laissant toujours par défaut au palier le plus près de l’individu et en ne déléguant à une instance de niveau supérieur que ceux qui, selon le consensus de la population, DOIVENT lui être délégués

Cette chaîne de gouvernance n’est satisfaisante que si elle constitue une pyramide de gouvernance consensuelle ainsi bâtie de bas en haut. Malheureusement, cette construction de bas en haut semble bien utopique dans la réalité, car il y a des situations de fait et des droits acquis, de mauvaises habitudes, aussi, qui ne permettent pas qu’on fasse table rase des entités de gouvernance en place. C’est donc « à l’envers », de haut en bas, qu’il faut rationaliser la gouvernance, en émulant, dans toute la mesure du possible, ce que l’on aurait fait si l’on avait dès le départ procédé « à l’endroit »,

Le défi le plus exigeant, pour ceux qui aujourd’hui mènent le monde, comme pour tous ceux qui contestent le Système, mais veulent néanmoins un gouvernement mondial démocratique, le progrès, n’est donc pas de constituer l’État global. Le vrai défi est de rendre possible la démocratie planétaire en gestation en réorganisant toute la structure de gouvernance mondiale pour qu’elle devienne cohérente et consensuelle. Cela exige que, tout en tenant compte des États actuels, on s’efforce de les modifier pour créer de nouvelles entités qui correspondent vraiment à une distribution intelligente de l’autorité et du pouvoir. Il faudra le faire….

Pierre JC Allard

 

Une pensée sur “Ukraine: Solve et coagula….

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    5 mai 2014 à 6 06 51 05515
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    Réflection solide sur l’état de la gouvernance actuelle en opposition à ce qui devrait être, en toute justice, par enthousiame, selon votre texte.
    Les peuples se doivent une analyse profonde au delà des réactions belliqeuses des enragés de la révolution, façon Marat, ou des cupides libertariens, façon Tea Party. Celui qui veut tout déconstruire sans offrir de nouveaux objectfs sérieux et actuels, adaptés aux réalités de notre construction civilisationelle, manque totalement de sens des responsabilités nécessaire à une refondation du monde.
    Répéter ad nauseam les reliquats du marxisme et des anarcho-capitalistes du dix-neuvième siècle est complètement stérile et contribu à la dissolution des consciences par la division des solidarités. La vie de tous est trop importante pour faire place aux égos de ceux qui veulent se faire un trône dans l’Histoire, par vanité personnelle, hurlant en copiés/collés de vieux slogans sur les classes révolutionnaires. L’Histoire c’est la littérature du passé, non celle du présent et de l’avenir.

    DG

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