Un narcissisme masochiste, ou plutôt un… un hédonisme contraint

YSENGRIMUS   Nous vivons des temps narcissiques. Les femmes ont beaucoup à y voir et les hommes emboîtent ouvertement le pas. Jadis elle se faisait belle pour lui. Maintenant elle construit le tonus, le costume, le décors de beauté qui lui plait à elle, et lui, eh bien, il en fait partie du mieux qu’il peut… ou pas. Nous sommes entré(e)s à l’époque où la femme s’occupe d’elle-même et il n’y aura pas de retour en arrière. Les nostalgiques de la femme soumise resteront inexorablement sur le bord de la route vers l’Urb. Cela se joue désormais entre la femme et son miroir. Même si elle croit encore qu’elle se façonne ainsi pour le bénéfice et la joie de l’homme comme autrefois, elle se leurre. Il faut la décrire sans partager l’illusion qu’elle entretient sur elle-même. La corde phallocrate est cassée. La frustration des instances masculines à l’ancienne est de plus en plus tangible, face à cette nouvelle culture ordinaire en émergence. La meilleure preuve imaginable du fait que l’homme ne dicte plus le ton des choix des femmes, c’est justement qu’il emboîte le pas, un peu à la traîne. L’homme commence à s’installer devant le miroir aussi, hanté par cette batterie de nouvelles priorités. Les angoisses de l’apparence commencent à sérieusement le gagner aussi. La culture intime des femmes remporte un certain nombre de joutes. L’une d’entre elles est celle de la généralisation et du partage de ses angoisses. Et pourquoi pas? Pourquoi les femmes seraient-elles les seules à se polluer l’existence avec ces questions d’apparence? Il faut partager le fardeau, en quelque sorte, le répartir également (en attendant de le jeter par terre). C’est de bonne tenue. Qui plus est, la morale archaïque qui jugeait négativement le narcissisme est totalement hors-jeu. Ce type vieillot de culpabilisation, personne n’en veut plus et à raison. Pensons-y froidement: qu’y a-t-il de mal à s’aimer soi-même. Qu’y a-t-il d’inadéquat à voir l’estime de soi comme un fondement de l’estime des autres? Notre temps répond: rien, et il a en partie raison, devant la logique ancienne. L’estime de soi n’a pas toujours été une valeur fondamentale. C’en est une maintenant. L’estime de soit fut longtemps subordonné à la soumission à la famille, à l’employeur, au pays. Ce n’est plus le cas. Le narcissisme pourrait être la grande pulsion libératrice de ce temps… s’il se contentait de jubiler et de jouir.

Or le narcissisme contemporain est hautement masochiste. Que voit la femme obnubilée dans son miroir? Une autre femme, qui n’est pas là parce qu’elle se pavane, faussement nonchalante mais en fait hautement manufacturée, sur les couvertures de revues et dans le déroulement des bandes d’actualité. Une autre femme que notre contrite au miroir juge, unilatéralement et sans vérification bien précise, mieux faite, mieux construite, mieux proportionnée, plus apte à faire émaner la beauté, à transmettre la jouissance. Les hommes suivent toujours. Ils suivent de plus en plus cette culture intime exacerbée et cruelle de la compétition et de la terreur de la perte de l’image propre, adéquate, conforme. Ils ne la dominent plus mais la confirment toujours, y compris de par leurs sottes éructations. Narcisse avait au moins la décence d’aimer inconditionnellement le personnage qu’il voyait se refléter dans le lagon, qu’il prenait pour une femme d’ailleurs. Ici Narcisse se hait. Il ou elle se trouve trop ceci ou trop cela. On ne se contemple pas pour jouir de soi, on se contemple pour se subir, pour souffrir, pour chercher à se modifier. Où est-il passé le temps où Fonzi, le petit macho sans complexe de Happy Days, se plantait devant son miroir peigne en main pour se coiffer et… renonçait ostensiblement à le faire, jugeant sa crête de coq inaltérablement parfaite. C’était lui le narcissisme jubilant, apanage masculin suranné. Il accompagnait le phallocratisme dans sa période dorée. C’est terminé. Aujourd’hui, c’est la compétition exacerbée des corps, des normes, des mesures, des modèles. Les femmes se déchirent entre elles. Elles dénoncent ledit modèle comme on attaque le plus virulent des adversaires et, en même temps, elles aspirent à rencontrer des normes axiomatisées, abstraites, tyranniques, émanant du même adversaire. Elles se dénigrent entre elles, se démentent, se dénoncent, se contredisent, se tirent dans les pattes. Elles veulent et ne veulent pas se modiffier pour rencontrer l’axiome. Le double message se hurle dans la douleur des chairs. Si je ne me reconfigure pas (chirurgicalement ou autrement), on ne va pas m’aimer. Si je me reconfigure (chirurgicalement ou autrement), ce ne sera plus vraiment moi qu’on aimera. Paradoxe insoluble pour une sortie abrupte de la joie de vivre, sinon de la vie. Mais lancinant paradoxe d’une époque aussi. Maximale haine de soi répercutée en l’autre. Combien de nos Narcisses contemporains se sont retrouvé(e)s à hurler de frustration devant leur miroir, allant jusqu’à griffer ou à frapper à coups de poings rageurs la partie corporelle qui ne leur plait pas. L’individualisme contemporain aurait pu créer un vivier favorable et plaisant pour l’amour de soi. La compétition commerciale et l’obsession des modes et des conformités convertissent le tout en la plus cuisante des souffrances normatives. L’enfer de l’égocentrisme, c’est bel et bien toujours les autres…

D’ailleurs parler de masochisme est partiellement fautif. Le masochisme a au moins la décence –si je puis dire- de tirer du plaisir de contacts physiques cuisants. C’est, l’un dans l’autre, une forme de sensualité, abrupte, brutale et surprenante, pas à la portée de tous les épidermes certes. Mais il reste que le masochisme est joyeux et assouvissant chez ceux et celles qui l’assument ouvertement. Ce que je décris ici est triste, rageur, frustré, dépité, morbide, malheureux comme les pierres. Je crois finalement qu’on a affaire à un hédonisme contraint. C’est la jouissance truquée par excellence de notre modernité de toc. Désormais, il faut faire dans le sexy, dans le (pseudo) sensuel, dans le séduisant, dans le pulpeux et l’onduleux, dans l’enviable, dans le prostitutionnel, quitte à se faire gonffleter les lèvres, les pectoraux ou la poitrine pour y parvenir. Les hommes absorbent toute sortes de substances suspectes pour se faire monter une soufflette d’Adonis manqué (ces pratiques, désormais, ne sont pas restreintes aux gyms et salles de musculation, il s’en faut de beaucoup). Les femmes, on n’en parle pas… la cruauté chirurgicale envers leur corps culmine, en nos temps comme jamais. Hédonisme de poseurs et de poseuses, sensualité de théâtre de carton pâte. Faux plaisir, jouissance absente. Frustrer et faire des jaloux et des jalouses est plus important que de ressentir un plaisir effectif. Ce n’est pas une orgie, c’est un défilé de mode, contrit et souffreteux. N’avez-vous donc jamais constaté que, dans un défilé de mode, absolument personne ne s’amuse?

Narcissisme sans amour de soi. Masochisme qui souffre non pas pour jouir mais pour paraître et se refaire à l’image imagée de l’image imaginaire impossible. Hédonisme contraint (ce qui est une rude contradiction dans les termes). La libération sexuelle est une faillite. Elle nous a libéré de notre soumission de bouvillons et de génisses face au hobereau cultivateur et obtus de jadis, pour nous livrer, nu(e)s et désemparé(e)s, à la compétition urbaine, cynique, envieuse, insensible et exacerbée du capitalisme commercial et au vedettariat truqué de l’égocentrisme néo-inquiet… Pour le coup, la jouissance, le plaisir, la beauté toute simple, la vraie séduction du cœur, ce sera pour un autre jour…

femmeaumiroir

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Ysengrimus

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24 pensées sur “Un narcissisme masochiste, ou plutôt un… un hédonisme contraint

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    11 octobre 2013 à 5 05 56 105610
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    En tant que femme, ce texte me touche très très profondément. Grand merci, Paul.

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    11 octobre 2013 à 8 08 51 105110
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    Je suis le plus beau, le plus intelligent, le plus sexy, le plus séducteur, le plus désirable, le plus merveilleux quoi. Vous êtes, tous, rien à comparer à mon moi narcissique. Essayer de contester mes affirmations c’est prouver que vous n’avez rien compris à l’être fabuleusement unique que je suis. Allez, écrivez le, vous êtes tous jaloux de ce que je suis, c’est à dire mieux que vous tous, dans tout ce qui est le domaine de l’Être.

    Mon regard narcissique domine tout l’étant du monde et vous êtes dominé par la pensée unique de l’univers marchand, ce qui est une preuve de ma supériorité. Je suis immortel, vous n’êtes que des éphémères donc je suis divin.

    Humain, trop humain.

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    11 octobre 2013 à 9 09 33 103310
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    Ysengrimus,

    Vous hurlez fort sur le monde ce matin.

    Question : tous ces effets sont causés par quoi ?

    Affectivement.

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    11 octobre 2013 à 12 12 31 103110
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    Je trouve l’expression « narcissisme masochiste » assez heureuse !

    🙂

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      11 octobre 2013 à 12 12 35 103510
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      Plus heureuse que celles qui en sont tributaires… dont je suis, hélas…

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  • Ping : Un narcissisme masochiste, ou plutôt un… un hédonisme contraint « Le Carnet d'Ysengrimus

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    12 octobre 2013 à 6 06 00 100010
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    Ah, si vous pouviez me donner un moyen de me sortir de ce cercle infernal. Vous le décrivez si bien. mais que faire?

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    12 octobre 2013 à 12 12 37 103710
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    @Ysengrimus

    Encore une fois, Paul, vous nous avez servi un grand cru!

    «Narcissisme sans amour de soi et masochisme qui souffre non pas pour jouir mais pour paraître… » … c’est là que nous en sommes. Il nous reste à apprendre à redécouvrir la beauté toute simple. Pas facile de voir au-delà des apparences, c’est le mal du siècle.

    CAD

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      12 octobre 2013 à 14 02 39 103910
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      Beauté toute simple… ah, si c’était pas si compliqué. Je suis pas capable de sortir pas maquillée. Pourtant je me regarde dans le miroir après la douche et je me trouve bien, pas pâle ou rien. Je suis pas une complexée. Mais c’est comme un conditionnement d’animal dressé, vraiment plus fort que moi. Je sais pas si c’est de l’hédonisme mais contraint, ça, ce l’est, en tout cas.

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        12 octobre 2013 à 15 03 17 101710
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        Si vous avez la chance de vous trouver bien dans le miroir, il est alors temps de faire un essai. Ou juste un soupçon de maquillage, un peu de mascara, ou poudre légère s’il le faut. C’est beau une femme au naturel. On le constate de plus en plus dans les films et séries télévisées où les personnages principaux sont souvent moins lourdement maquillées qu’avant, surtout aux yeux. Pour l’éclat de la peau, c’est différent. Les maquilleurs professionnels possèdent des astuces pour illuminer un teint. Tout est là : le teint.

        Bonne journée Emma

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    13 octobre 2013 à 5 05 20 102010
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    La beauté est un pouvoir dont on peut parfaitement mésuser, et par-là-même chuter dans des suites de conflits interminables. C’est souvent la beauté qui nous possède, je veux dire qu’une belle personne peut être incapable de ne pas agir selon les prérogatives que sa beauté lui donne, parce que la société lui donne trop de valeur. Et les suites sont toujours défavorables en matière d’estime de soi. Tout n’est donc pas si simple.

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