Une pensée pour Mandela, un homme d’exception


 

CAROLLE ANNE DESSUREAULT  Un humaniste géant, aimé et respecté. Même de son geôlier. Son parcours de vie impressionne. Sa force de caractère surtout. Son intégrité. Sa vision.

Nelson Mandela, bâti dans la robustesse, repose aujourd’hui dans un état critique, sous respirateur artificiel. Cet homme resté beau en vieillissant aura quatre-vingt-quinze ans dans moins d’un mois, le 18 juillet. Présentement, sa vie est menacée par la faiblesse, les infections, l’épuisement. L’Afrique du Sud prie son héros. De partout, des messages de sympathie et de respect sont transmis à sa famille qui l’accompagne dans son combat contre la mort.

Depuis plusieurs années, il souffrait d’infections pulmonaires qui seraient liées aux séquelles d’une tuberculose contractée pendant son séjour sur l’île-prison de Robben Island, au large du Cap, où il a passé dix-huit de ses vingt-sept années de détention dans les geôles du régime raciste de l’apartheid.

Je me souviens de mon émoi et des larmes de joie versées lorsqu’on annonça en 1990 sa libération d’une captivité de vingt-sept années! Un frémissement parcourut le monde entier. Ce n’est pas tous les jours qu’un homme inspire la bienveillance et fasse l’unanimité entre tous.

Quand on prend connaissance du parcours politique de Nelson Mandela, de sa sincère implication, il en ressort un idéal en lequel il n’a jamais cessé de croire et auquel il a consacré sa vie. D’ailleurs, sa déclaration pour sa défense devant la Cour Suprême de l’Afrique du Sud à Pretoria en 1964 résume bien cet objectif ultime qu’il vise pour que chacun, qu’il soit noir ou blanc, puisse vivre librement et démocratiquement :

«Toute ma vie je me suis consacré à la lutte pour le peuple africain. J’ai combattu contre la domination blanche et j’ai combattu contre la domination noire. J’ai chéri l’idéal d’une société libre et démocratique dans laquelle toutes les personnes vivaient ensemble en harmonie et avec les mêmes opportunités. C’est un idéal pour lequel j’espère vivre et agir. Mais, si besoin est, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir.»

Toute sa vie, il a travaillé pour la réalisation de cet objectif. Il ne voyait qu’une réconciliation comme possibilité, sinon, c’était des camps opposés retranchés dans la violence et le pouvoir.

Son parcours, très brièvement tracé ici, en montre les grandes lignes.

Issu d’une famille royale Thembu de l’ethnie Xhosa, il voit le jour en 1918 ce Rolihlahla Mandela et devient le premier membre de sa famille à fréquenter une école. Le premier jour, son institutrice lui attribue un prénom anglais Nelson, comme c’était la coutume chez les Africains à cette époque. Nelson reçut une éducation à la fois africaine et européenne.

Il perd son père à l’âge de neuf ans. Le régent Jongintaba au trône Thembu devient son tuteur. Plus tard, il rejoindra  la seule université qui accepte les Noirs, celle de Fort Hare. Il découvre le nationalisme afrikaner et adhère à la doctrine de non-violence prônée par Gandhi, qui y voit une occasion de lutter contre l’oppression et le colonialisme.

Plus tard, de retour de Fort Hare, Jongintaba annonce qu’il a organisé un mariage arrangé pour lui et son frère. Les deux jeunes s’enfuient à Johannesburg, car Nelson Mandela a des vues sociales beaucoup plus larges que celles de son peuple.

En 1944, il rejoint le Congrès national africain (ANC) qui connaît une nouvelle vigueur sous la direction d’Alfred Xuma pour lutter contre la politique de la minorité blanche et la ségrégation raciale menée par celle-ci. Il participera à la lutte non-violente contre les lois de l’apartheid.  Nelson se marie quelques mois plus tard. L’année suivante, Xuma introduit pour la première fois l’exigence du suffrage universel non racial «one man one vote», une évolution majeure.

Il faut dire que durant cette période, une succession de lois interdisait aux Noirs d’être propriétaire de terres en dehors des «réserves» indigènes existantes qui représentaient 7 % de la superficie totale de l’Union sud-africaine (zone qui sera élargie quelques années plus tard jusqu’à 13 %.) La ségrégation résidentielle s’installe permettant aux municipalités de créer des quartiers réservés aux Noirs et de limiter leur urbanisation. Les Noirs sont supprimés des listes électorales communes de la province du Cap.

En 1948, une victoire, celle du Parti national – parti afrikaner – entraîne la mise en place d’une nouvelle politique de ségrégation connue sous le nom d’apartheid. En 1952, Tambo et Mandela se distinguent comme les deux premiers avocats noirs de Johannesburg. Mandela est élu président de l’ANC en 1952 du Transvaal et vice-président national. Il mène avec l’ANC, la defiance campaign qui prône la désobéissance civile contre les lois considérées injustes. Une manifestation se tiendra à la date du 300e anniversaire de la fondation du Cap et de la première installation des Blancs en Afrique du Sud. Suivra une période d’arrestations, d’emprisonnement à cette période où sévit le port obligatoire de laissez-passer pour les Noirs. Le congrès du peuple en 1955 adopte la Charte de la liberté qui donne les bases fondamentales du mouvement anti-apartheid, sous la direction de Albert Lutuli. Pendant ce temps, Nelson Mandela et son ami Oliver Tambo dirigent un cabinet d’avocats Mandela & Tambo. Ils fournissent un conseil juridique gratuit aux Noirs qui n’ont pas les moyens de se payer un avocat.

L’ANC souffrira d’interdiction en 1960, la lutte pacifique n’ayant pas apporté de changements notables. Nelson brûlera son passeport intérieur, rendu obligatoire pour les hommes noirs par le régime politique de l’apartheid. Le géant fonde alors la branche militaire de l’ANC Umkhonto we Sizwe prônant l’action armée. En mai 1961, il lance une grève générale où les grévistes restent à leur domicile, obligeant le gouvernement à faire intervenir la police et l’armée. Il coordonne des campagnes de sabotage contre des cibles : installations publiques et militaires. Le sabotage qu’il favorise n’entraîne aucune perte en vie humaine et ménage les chances aux relations interraciales.

Il est arrêté en 1963 par la police sud-africaine sur indication de la CIA. Il est condamné à la prison et aux travaux forcés à perpétuité. C’est alors qu’il devient un symbole de la lutte pour l’égalité sociale et qu’il bénéficie d’un soutien international qui ne cessera d’aller en croissant.

Dans sa déclaration pour sa défense devant la Cour Suprême de l’Afrique du Sud à Pretoria, Nelson Mandela expose les raisons qui l’ont fait recourir à la violence comme tactique. L’ANC avait toujours utilisé des méthodes pacifiques pour résister à l’apartheid, sans succès. La déclaration de Mandela résume en quelques lignes toute la philosophie de son combat et l’objectif ultime qu’il vise pour que chacun, qu’il soit noir ou blanc, puisse vivre librement et démocratiquement : (texte du haut reprit ici)

«Toute ma vie je me suis consacré à la lutte pour le peuple africain. J’ai combattu contre la domination blanche et j’ai combattu contre la domination noire. J’ai chéri l’idéal d’une société libre et démocratique dans laquelle toutes les personnes vivaient ensemble en harmonie et avec les mêmes opportunités. C’est un idéal pour lequel j’espère vivre et agir. Mais, si besoin est, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir.»

Durant ses années dans l’île prison de Robben Island, sa notoriété s’étend au niveau international. Sa vie sur l’île est dure, il est contraint à effectuer des travaux forcés dans une carrière de chaux. Les prisonniers y sont victimes de kératite, due à la poussière et à la lumière. Mandela se fera opérer le canal lacrymonasal plus tard. Quand ils ne vont pas à la carrière, Mandela et les autres détenus cassent des cailloux dans une des cours de la prison.

On s’en doute, les conditions de vie dans la prison sont extrêmement rudes. D’abord, les prisonniers sont séparés selon leur couleur de peau. Les prisonniers noirs reçoivent les plus petites rations. Les prisonniers politiques dont fait partie Nelson Mandela sont séparés des criminels de droit commun et ont encore moins de droits. Mandela était classé D, la plus basse des classes, et n’avait droit qu’à un visiteur et une lettre tous les six mois, quand le courrier était à temps et n’était pas rendu illisible par la censure de la prison. Il se lavait avec de l’eau de mer froide et dormait dans une toute petite cellule. Il profite de son temps de détention pour apprendre l’histoire des Afrikaners et leur langue afin de comprendre leur mentalité et de pouvoir établir un dialogue avec eux. Mandela déclarera que l’Afrikaner est un Africain au même titre que n’importe lequel de ses codétenus noirs.

Au bout de sept ans, Nelson Mandela quitte la carrière de chaux pour être transféré au ramassage du guano. La même année, l’Assemblée générale des Nations unies en séance plénière déclare l’apartheid crime contre l’humanité. Pendant toute la durée de l’emprisonnement de Mandela, la pression locale et internationale sur le gouvernement sud-africain se fait toujours plus forte. En 1985, il est le premier lauréat du prix Ludovic-Trarieux pour son engagement en faveur des droits de l’homme. Étant en captivité, c’est sa fille qui reçoit le prix en son nom.

En 1989, alors que l’état d’urgence règne depuis quatre ans, Nelson Mandela écrit à Pieter Botha, en omettant pas de faire remarquer que «la question de sa libération n’en est pas une»; «face au spectre d’une Afrique du Sud coupée en deux camps hostiles se massacrant mutuellement» il veut faire négocier les deux principales organisations du pays, le gouvernement et l’ANC. Comme points à traiter, il suggère : 1) la revendication de la règle de la majorité dans un État unitaire; 2) les inquiétudes de l’Afrique du Sud blanche face à cette demande.

Un entretien a lieu le 5 juillet 1989 dans la résidence de Botha. Le 15 octobre 1989, de Klerk libère sept dirigeants de l’ANC qui ont chacun passé vingt-cinq ans en prison. En novembre, Nelson Mandela dit de de Klerk qu’il est «le plus sérieux et le plus honnête des leaders blancs» avec qui il ait pu négocier. De Klerk annonce la libération de Nelson Mandela en février 1990.

Puis après la libération, c’est le voyage à Cuba dans les années 1990 où il rencontre Fidel Castro qui dira de Mandela : «Nelson Mandela est connu et de plus admiré et chéri par des millions innombrables de personnes dans le monde entier.» Il disait aussi «si on veut avoir un exemple d’un homme inébranlablement ferme, vaillant, héroïque, serein, intelligent, capable, cet exemple et cet  homme est Mandela. Je le reconnais comme l’n des symboles les plus extraordinaires de cette ère.»

En 1993, il a reçu le prix Nobel de la paix (conjointement avec le dernier président du régime de l’apartheid, Frederik de Klerk) pour avoir évité une guerre civile qui semblait pourtant inévitable, mis fin au régime d’apartheid et jeté les bases d’une nouvelle Afrique du Sud démocratique.

Sa vision traversait les mesquineries, dépassait les frontières établies. De sa vision, est sortie une jeune démocratie multiraciale sud-africaine dont on lui accorde la paternité. Pour la première fois, la majorité noire a obtenu le droit de vote en 1994. Après une transition cahoteuse, il devient le premier président noir d’Afrique du Sud. Il va encourager une politique de réconciliation nationale entre Noirs et Blancs, lutter contre les inégalités économiques. Il se retire de la vie politique active en 1999.

Par la suite, il poursuit sa lutte contre la pauvreté et le sida. Même si le pays restera confronté à de graves problèmes d’inégalités économiques et sociales, il est reconnu pour avoir créé une Afrique du Sud multiraciale et pleinement démocratique.

Enfin, j’aimerais souligner plusieurs adjectifs cités par Fidel Castro quand il parlait de Mandela : ferme, inébranlable, vaillant, héroïque, serein, intelligent, capable …». Il y a dans ces qualificatifs un équilibre de valeurs humaines et personnelles, un affranchissement de la faiblesse. Nelson Mandela n’a pas été seulement un grand homme d’État charismatique, un leader, il a mêlé à ces qualités des valeurs humaines, sans doute devons-nous y voir là ce qui fait sa différence!

Déjà, un regard trouble sur l’héritage qu’il laissera

Les humains sont ce qu’ils sont. Ils ne sont pas tous taillés dans la même fibre que celle de Mandela.

Il n’est pas encore mort, mais déjà deux de ses filles et trois de ses amis s’affrontent en justice pour le contrôle d’une partie de son patrimoine, ce qui n’est pas rien, puisqu’on parle de fonds de placements d’une valeur de 1,3 millions d’euros.

Mais avant, laissez reposer l’homme en paix jusqu’à la fin.

Après, c’est une autre légende qui débutera.

Carolle Anne Dessureault

 

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Carolle Anne Dessureault

Née au Québec, Carolle Anne Dessureault a occupé plusieurs postes en administration, dont celui de vice-présidente dans un parc technologique de la province. Elle est auteure de plusieurs ouvrages. Médaillée d'argent en art oratoire chez Toast Masters, elle a donné des centaines de conférences sur le bien-être intérieur. Elle a voyagé dans une trentaine de pays. Elle croit profondément dans l'épanouissement de la personne par la pratique de l'attention vigilante : la pleine conscience.

2 pensées sur “Une pensée pour Mandela, un homme d’exception

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    27 juin 2013 à 6 06 34 06346
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    Merci pour ce rappel historique de l’engagement de Nelson Mandela au service d’une humanité sans discrimination et respectueux des droits de chaque personne. Ses nombreuses années en prison ont donné consistance aux convictions profondes qui l’inspiraient et qui n’ont cessé de marquer ses engagements politiques et humains.
    Il est de ceux qui respire le « vrai », le « juste », le « bon ». Il ne fait pas partie de ces opportunistes qui se couvrent de ces vertus pour mieux servir leurs ambitions et leur cupidité. Nelson Mandela est un monument d’humanité.

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    27 juin 2013 à 9 09 12 06126
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    Très bel éloge.

    Un diamant humain, quoi.

    Merci.

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