Vieillir

 

CAROLLE ANNE DESSUREAULT :

J’ai choisi cette semaine de vous présenter un texte assez touchant sur le vieillissement, un extrait tiré de son très beau livre Les mots de ma vie, écrit par M. Bernard Pivot.

M. Pivot est journaliste et animateur de télévision (émissions culturelles).

« Vieillir, c’est chiant. J’aurais pu dire : vieillir, c’est désolant, c’est insupportable, c’est douloureux, c’est horrible, c’est déprimant, c’est mortel.
 Mais j’ai préféré « chiant » parce que c’est un adjectif vigoureux qui ne fait pas triste.
 Vieillir, c’est chiant parce qu’on ne sait pas quand ça a commencé et l’on sait encore moins quand ça finira. 
Non, ce n’est pas vrai qu’on vieillit dès notre naissance.
 On a été longtemps si frais, si jeune, si appétissant.
On était bien dans sa peau.
 On se sentait conquérant. Invulnérable. La vie devant soi. Même à cinquante ans, c’était encore très bien. Même à soixante. Si, si, je vous assure, j’étais encore plein de muscles, de projets, de désirs, de flamme.
 Je le suis toujours, mais voilà, entre-temps, j’ai vu le regard des jeunes, des hommes et des femmes dans la force de l’âge qu’ils ne me considéraient plus comme un des leurs, même apparenté, même à la marge. J’ai lu dans leurs yeux qu’ils n’auraient plus jamais d’indulgence à mon égard. Qu’ils seraient polis, déférents, louangeurs, mais impitoyables.
 
Sans m’en rendre compte, j’étais entré dans l’apartheid de l’âge. Le plus terrible est venu des dédicaces des écrivains, surtout des débutants. “Avec respect”, “En hommage respectueux”, “Avec mes sentiments très respectueux”. Les salauds!  Ils croyaient probablement me faire plaisir en décapuchonnant leur stylo plein de respect? Les cons!  Et du « cher Monsieur Pivot » long et solennel comme une citation à l’ordre des Arts et Lettres qui vous fiche dix ans de plus !

Un jour, dans le métro, c’était la première fois, une jeune fille s’est levée pour me donner sa place. J’ai failli la gifler. Puis la priant de se rasseoir, je lui ai demandé si je faisais vraiment vieux, si je lui étais apparu fatigué.
– “Non, non, pas du tout, a-t-elle répondu, embarrassée. J’ai pensé que”…
– Moi aussitôt : «Vous pensiez que…? 
– “Je pensais, je ne sais pas, je ne sais plus, que ça vous ferait plaisir de vous asseoir”. 
– “Parce que j’ai les cheveux blancs”? 
– “Non, c’est pas ça, je vous ai vu debout et comme vous êtes plus âgé que moi, ça été un réflexe, je me suis levée”…
 — “Je parais beaucoup beaucoup plus âgé que vous”?
 – »Non, oui, enfin un peu, mais ce n’est pas une question d’âge”…
 — “Une question de quoi, alors?”
 – “Je ne sais pas, une question de politesse, enfin je crois”…»

J’ai arrêté de la taquiner, je l’ai remerciée de son geste généreux et l’ai accompagnée à la station où elle descendait pour lui offrir un verre.
 
Lutter contre le vieillissement c’est, dans la mesure du possible, ne renoncer à rien. Ni au travail, ni aux voyages, ni aux spectacles, ni aux livres, ni à la gourmandise, ni à l’amour, ni au rêve.
 Rêver, c’est se souvenir tant qu’à faire, des heures exquises. C’est penser aux jolis rendez-vous qui nous attendent.  C’est laisser son esprit vagabonder entre le désir et l’utopie.
 La musique est un puissant excitant du rêve. La musique est une drogue douce. J’aimerais mourir, rêveur, dans un fauteuil en écoutant soit l’adagio du Concerto no 23 en la majeur de Mozart, soit, du même, l’andante de son Concerto no 21 en ut majeur, musiques au bout desquelles se révéleront à mes yeux pas même étonnés les paysages sublimes de l’au-delà.
 Mais Mozart et moi ne sommes pas pressés.
 Nous allons prendre notre temps. Avec l’âge, le temps passe, soit trop vite, soit trop lentement. Nous ignorons à combien se monte encore notre capital. En années? En mois? En jours? Non, il ne faut pas considérer le temps qui nous reste comme un capital. Mais comme un usufruit dont, tant que nous en sommes capables, il faut jouir sans modération. Après nous, le déluge? Non, Mozart.

 Voilà, ceci est bien écrit, mais cela est le lot de tous, nous vieillissons !…
Bien ou mal, mais le poids des ans donne de son joug au quotidien.

 Vieillir, la plus grande injustice parce que l’on en n’est pas responsable et, en même temps, la plus grande justice car aucune femme et aucun homme n’y échappent !
  »

avatar

Carolle Anne Dessureault

Née au Québec, Carolle Anne Dessureault a occupé plusieurs postes en administration, dont celui de vice-présidente dans un parc technologique de la province. Elle est auteure de plusieurs ouvrages. Médaillée d'argent en art oratoire chez Toast Masters, elle a donné des centaines de conférences sur le bien-être intérieur. Elle a voyagé dans une trentaine de pays. Elle croit profondément dans l'épanouissement de la personne par la pratique de l'attention vigilante : la pleine conscience.

8 pensées sur “Vieillir

  • avatar
    13 février 2014 à 7 07 17 02172
    Permalink

    Ce que je vis en ce moment avec mon père et ma mère me place en plein au centre de cette réflexion. Bon sang que c’est poignant.

    Merci pour ce texte, Carolle Anne.

    • avatar
      13 février 2014 à 10 10 18 02182
      Permalink

      Je sympathise avec vous. Pas facile de voir dépérir ceux qu’on aime. On sait intellectuellement qu’on ne peut échapper au vieillissement et à la mort, le vivre c’est différent.

      Il n’y a pas de bienfaits à vieillir, sauf celui de découvrir la beauté de la vie, sa force. En vieillissant, j’apprends à connaître l’importance de chaque moment. Je réalise aussi que j’ai perdu beaucoup de moments à m’en faire inutilement. J’apprends à vivre le moment présent.

      Carolle Anne Dessureault

  • avatar
    13 février 2014 à 10 10 01 02012
    Permalink

    C’est dure d’accepter l’idée que l’on vieillit, que notre corps ne répond plus aussi rapidement à l’action, que notre pensé devient lente et parfois sinon de plus en plus souvent confuse. Au début du mois de mars prochain j’aurais 60 ans et je sais que je deviens vieux et usé. La seule solution, d’après moi, c’est de l’accepter sans regretter ce qui est passé. Beaucoup essaient de le nier, certain m’ont dit « Bob, t’est encore jeune, voyons! » . Mais bonne nouvelle je ne suis pas le seul à vieillir, donc je ne me sens pas seul sur cette terre, Je peux encore me faire des amis puisqu’il y a beaucoup de Baby-boomers de mon âge dans mon cartier. Il y a beaucoup d’activités que nous les personnes âgées pouvons faire, ne nous décourageons pas parce que nous vieillisons, la vie a encore de belle chose à nous faire vivre.

    Bob Lepine

    • avatar
      13 février 2014 à 10 10 21 02212
      Permalink

      Bonjour Bob,

      Vous avez raison de dire que la solution au vieillissement est de l’accepter sans regretter ce qui s’est passé. Vous me semblez avoir une attitude saine envers la situation, ce qui va vous permettre d’extirper le meilleur de ce qui vous sera offert et que vous vous attirerez.
      Bonne journée,

      Carolle Anne Dessureault

  • avatar
    13 février 2014 à 11 11 04 02042
    Permalink

    Pour chaque situation il y a un côté négatif et positif, le vieillissement ne fait pas exception.
    Il y a quelques années, un jour je prends conscience d’avoir un bruit de cigale dans la tête, paniqué je consulte et après examen le verdict est acouphène. Première question qu’est-ce que je peux faire? Réponse RIEN. Solution l’ACCEPTATION et voilà comme par magie tout a disparu à l’exception du moment présent ou j’écris ces lignes, je réalise que j’en suis encore atteint mais dans quelques instants j’en serai inconscient.
    L’humain est doté d’un pouvoir EXCEPTIONNEL qui a pour nom ACCEPTATION.
    Vieillir est le plus beau cadeau que la vie m’a apporté, car maintenant je peux profiter de la vie car j’ai le TEMPS. A preuve il est 6hre am avec un petit café vu l’intérêt de ce sujet,
    J’AI oui J’AI décidé de retarder mon départ pour le centre de conditionnement parce que J’AI décidé de commenter cette article.
    Je ne suis pas forcé d’être dans le trafic du matin et la beauté de cette journée est que je n’ai AUCUN PROGRAMME elle va se dérouler comme toutes celles qui me reste aux grés de mon humeur.
    A un certain moment de ma vie OUI J’ÉTAIS PLUS JEUNE mais, j’avais 65 employés, 1,500 clients, 2 gérants de banque, un comptable, 3 enfants aux études et tout ce que je possédais était hypothéqué à l’os.
    Souvent je me suis réveillé au milieu de la nuit et que je n’étais pas capable de me rendormir et que dire de la fin de semaine quand tous étaient autour de la piscine et s’amusaient, moi j’étais étendu sur une chaise et pensait au rendez-vous du lundi avec le gérant de banque pour le convaincre d’augmenter ma marge de crédit…………..
    Je ne regrette absolument rien c’était MON CHOIX j’avais la force et le désir, j’étais heureux. Maintenant je suis rendu au stade de la récolte pourquoi serais-je MALHEUREUX ou nostalgique?
    Quant à vous bande de chanceux 🙂 qui n’avez rien d’autre à faire que de lire ce commentaire, rappelez-vous qu’il n’y a pas si longtemps quand vous étiez PLUS JEUNE, oui plus jeune mais vous n’aviez aucun contrôle sur VOTRE TEMPS.
    Excuser moi mais JE VIENS DE DÉCIDER d’aller au centre de conditionnement

    • avatar
      13 février 2014 à 11 11 10 02102
      Permalink

      Excusez moi vous auriez beaucoup d’autres choses à faire mais c’est la là beauté VOUS AVEZ LE CHOIX chanceux 🙂

      • avatar
        13 février 2014 à 14 02 37 02372
        Permalink

        @Poivre de Cayenne

        On gagne à vous connaître, Poivre de Cayenne. Plus vous nous révélez votre façon de pensée, et plus je découvre une personne humaine épanouie, qui se connaît, et qui tire le maximum de la vie.

        Très touchant votre propos sur la période de vie où vous aviez beaucoup d’obligations et tout ce que vous aviez à gérer.

        Vous êtes un bon exemple d’une personne qui connaît l’art de vivre, savourer chaque instant, DÉCIDER …

        Merci de m’enrichir,

        Carolle Anne Dessureault

        • avatar
          13 février 2014 à 14 02 51 02512
          Permalink

          C’est simplement un retour d’ascenseur 🙂 un clin d’oeil serait plus approprié

Commentaires fermés.