Dans les coulisses de l’Arabie saoudite

UN ŒIL SUR LE MONDE MUSULMAN
Adam Mira

Le roi Salman de l’Arabie saoudite a fait un coup d’état blanc, c’est à dire sans verser une goutte de sang. Il a instauré un régime saoudien à sa guise et a ouvert la voie à la nouvelle génération des princes, les neveux du roi Abdelaziz le fondateur de la dynastie Al Saoud. Ces derniers peuvent donc accéder au pouvoir  et le roi actuel sera le dernier des fils du  bâtisseur de ce pays riche en pétrole.

D’un seul coup, au moment où l’armée saoudienne mène une guerre contre le Yémen et participe dans la coalition contre l’EI, l’Agence saoudienne de presse reçoit à l’aube du 29 avril dernier un communiqué du palais royal, dans lequel le roi annonce l’acceptation de la démission de son prince héritier, son demi-frère Muqrin de son poste. Et, dans le même communiqué, il désigne son fils, le ministre de la défense Mohamed âgé de 30 ans, comme  deuxième héritier.

Le changement radical a fait couler beaucoup d’encre. Même que l’on peut dire qu’il a ébranlé le royaume et a poussé certains princes à annoncer leur mécontentement à propos de ces changements.

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Le conflit silencieux:

Lorsque le roi Abdallah est mort le mois de janvier, et avant  son enterrement, le nouveau roi  Salman a désigné plusieurs personnes à des postes clés, dont son fils préféré Mohamed en tant que ministre de la Défense et son chef du cabinet. Salman a rapidement limogé les fils du roi défunt sauf l’un d’entre eux Miteb qui reste à la tête de la Garde nationale. Par ailleurs, il a viré aussi Altwaijri, le  chef du cabinet du roi décédé.  D’un coup de maître, il a effacé les traces de son demi-frère défunt afin de préparer la scène pour son deuxième coup d’État blanc.

La négociation entre le clan du roi défunt Abdallah et le nouveau roi a  commencé pendant que ce premier était à l’hôpital, il avait l’intention de désigner son fils Miteb comme deuxième héritier. Et, pour réaliser ce souhait, il a nommé son demi-frère Muqrin pour qu’il prenne le relais après lui et préparer le terrain pour son fils Miteb afin qu’il accède par la suite au pouvoir sans souci.

Le plan était soigneusement préparé, mais d’un seul coup le nouveau roi Salman a changé d’avis et a éliminé le clan du roi défunt tout en conservant Muqrin pour le deuxième round.

Muqrin, qui est le deuxième héritier sur la liste de succession, manque de charisme et de soutien. En effet, sa mère étant une concubine yéménite de roi fondateur, le roi défunt Abdallah savait très bien que Muqrin aurait besoin de l’appui de son clan via son fils Miteb. Salman a profité et a saisi cette opportunité afin de liquider son demi-frère Muqrin et s’emparer du pouvoir et désigne son fils préféré Mohamed comme successeur bien qu’il soit le cadet de ses frères.

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 Une révolte étouffée:     

Tout de suite après que les médias aient diffusé le communiqué royal du changement de succession, le prince Talal(1), le demi-frère du roi, diffuse un communiqué dans lequel il dénonce ce coup d’État. Ce pourquoi, il invite les princes à une réunion d’urgence pour discuter des nouvelles décisions de Salman et refuse même de prêter serment d’allégeance aux nouveaux héritiers.

En fait, personne ne s’intéresse à Talal qui vit depuis des années en Grèce après sa démission en 2011 de son poste comme un membre du conseil qui désigne le nouveau roi. D’un âge avancé, 84 ans, il fait partie du clan des anciens, celui des fils du roi fondateur qui viennent à disparaitre afin de laisser la place à la nouvelle génération : les neveux d’Al Saoud.

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Moujtahed le prince mystère(2):            

Le litige entre les princes se règle toujours dans les coulisses, avec quelques milliards de dollars on peut franchir tous les obstacles.  La famille au pouvoir n’aime pas les médias et déteste lire des articles qui parlent de leurs conflits et de leur avidité de pouvoir.

Avec la nouvelle technologie personne n’échappe de se trouver sous la  loupe  des médias, dont même la famille royale. Mais, cette fois-ci, les fuites ne viennent pas de l’extérieur. En effet, celui qui parle d’eux est un prince nommé Moujtahed qui possède un compte sur tweeter et qui raconte dans des tweets les conflits entre les princes qui se disputent le pouvoir.

Selon Moujtahed le coup d’état a été  soigneusement préparé avant d’envoyer le communiqué du 29 avril à la presse. On lit sur son compte :

« Tout a commencé pendant la soirée de mardi 28 avril, où chaque semaine le prince héritier Muqrin invite les princes chez lui avec un invité d’honneur qui était le premier ministre néerlandais Mark Rutte. Après la rencontre habituelle, le roi Salman a convoqué son prince héritier, en le remerciant d’avoir rempli sa mission et il lui a suggéré de laisser sa place pour la nouvelle génération.

Muqrin, âgé de 70 ans, a accepté la requête sans hésitation. Pendant que le roi était avec le prince héritier, les deux nouveaux héritiers Mohamed Bin Nayef (le premier prince héritier) et Mohamed Bin Salman le fils du roi (le deuxième prince héritier) appellent inlassablement les autres princes afin d’avoir leur appui et les informer en même temps.

Les appels étaient une course contre la montre, parce qu’ils essayaient de faire passer le message avant que quelqu’un ne glisse la nouvelle aux médias. D’ailleurs, c’est pour cette raison que le communiqué du palais est arrivé à l’agence de presse saoudienne à l’aube du mercredi 29 avril(3). »

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Conclusion:

Les répercussions de ce geste sont très significatives dans un Moyen-Orient qui bouillonne depuis quelques années. De plus, on assiste à la montée fulgurante en puissance de l’Iran qui assiège actuellement l’Arabie saoudite par plusieurs de ses frontières (Yémen et Irak) à travers ses acolytes chiites.  Dans les pays arabes du Golf la peur d’hostilités avec l’Iran est palpable surtout que cette dernière ne cache pas son ambition d’étendre ses tentacules dans la région et de s’afficher comme policier de cette zone stratégique. Il est à remarquer que l’Iran se verra beaucoup plus forte après la levée des sanctions occidentales à la suite de l’accord signé sur son armement nucléaire.

Par ailleurs, les pays du Golfe manquent d’un élément important dans l’hypothèse d’éventuelles hostilités avec Iran : il s’agit du facteur humain.

En effet, leurs armées constituées de peu d’effectifs sont formées essentiellement d’étrangers, par contre  l’armée iranienne est considérée parmi les plus sophistiquées au Proche-Orient.

Cette décision de changement dans la succession saoudienne apporte un vent de fraicheur en Arabie saoudite, en donnant l’opportunité à la nouvelle génération de jouer un plus grand rôle dans la politique du Moyen-Orient face à l’Iran.

D’ailleurs, après la réussite au Yémen et l’appui à l’opposition syrienne, cette dernière a gagné dans les derniers jours plusieurs batailles contre le régime baathiste soutenu par l’Iran et ces victoires donnent plus de force moraux aux saoudiens.

La nouvelle génération a pris actuellement la direction de la politique en Arabie saoudite, elle est décidée à prendre l’initiative d’être plus offensive, et de ne pas rester dans les coulisses afin de résoudre les litiges. Le changement en Arabie saoudite a marginalisé radicalement le rôle qatari, car le jeu maintenant est entre deux dignitaires du même âge.

Les mois qui viennent pourront être décisifs ; pas seulement pour le Moyen-Orient, mais aussi pour tous les pays arabes afin de  désigner l’Arabie saoudite comme le nouveau leader d’un monde arabe à qui manque une personnalité charismatique depuis la mort de Gamal Abdel Nasser en 1970.

Un coup d’état blanc dans un pays riche et stratégique pourrait changer les pions sur l’échiquier du Moyen- Orient.

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Référence :

1-       http://www.bbc.co.uk/arabic/middleeast/2015/04/150430_saudi_royal_comment_talal

2-        http://www.amad.ps/ar/?Action=Details&ID=71521

3-        Ibid.

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Un oeil sur le monde musulman

Je médite l’Islam parce que ce phénomène historique, intellectuel et émotionnel durable, influençant plus d’un milliard d’humains, compte. Je le fais en athée et en philosophe matérialiste mais avec toute la déférence requise. Je ne suis pas un iconoclaste. Je ne suis pas un hagiographe non plus mais je m’intéresse à cette vision du monde pour ce qu’elle dit de l’humain et de son contexte culturel. Salut, solidarité et respect, dans la différence. - Paul Laurendeau (Ysengrimus)

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