IRAK : LES POMPIERS-PYROMANES

Titre original :  Entrevue  de Gilles Munier à La Nouvelle République : « A Bagdad, un régime de pompiers-pyromanes… » Par  Chérif Abdeldaïm.  Les7duQuebec.com  5.03.2016

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Dans la continuité de notre dossier sur l’Irak, La Nouvelle République s’est rapprochée  de Gilles Munier, analyste indépendant et secrétaire général des Amitiés franco-irakiennes. Pour rappel Gilles Munier, qui est un spécialiste de l’Irak, est également  l’auteur du « Guide de l’Irak », « Les espions de l’or noir », « Zabiba et le roi » et  « Les Yézidis, ceux que l’on appelait les Adorateurs du Diable ».  

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La Nouvelle République : Récemment, le ministre Jaafari a estimé que le soutien international et régional n’est pas à la hauteur des défis auxquels fait face l’Irak. D’une part, quels seraient ces défis dont par le ministre irakien ; et d’autre part, quelles seraient les attentes du gouvernement irakien en matière de soutien international ?   Gilles Munier : En Irak, quand un dirigeant prend position, il faut commencer par se demander qui il est. Ibrahim al-Jaafari, actuel ministre des Affaires étrangères – de son vrai nom al-Eshaiker, une famille originaire d’Arabie  – représentait le parti Al-Dawa à Londres du temps de Saddam Hussein. Il a été choisi par les Américains et les Britanniques – donc aussi par la CIA et le MI6 –  pour présider le Conseil de gouvernement mis en place dès la chute de Bagdad en 2003. La coalition l’a ensuite nommé vice-président du Gouvernement intérimaire, puis Premier ministre. Un homme de confiance donc, jusqu’à ce que George W. Bush qui ne supportait pas ses timides récriminations le remplace en 2007 par Nouri al-Maliki, jugé – à tort – plus arrangeant. Afin de se rester dans la course au pouvoir, Jaafari a alors créé un parti concurrençant Al-Dawa. Pour lui, le principal défi de l’Irak est – cela va de soi – le maintien de son intégrité territoriale. Mais, y croit-il vraiment ? Est-ce bien son but ? Il est bien placé pour savoir ce que son ami Joe Biden attend de lui. Le vice-président des Etats-Unis, ordonnateur de sa carrière, est un des artisans du projet de démembrement de l’Irak. Autre défi – cela va aussi de soi – la stabilité du pays. Mais Jaafari est aussi bien placé pour savoir que le confessionnalisme a totalement déstabilisé l’Irak… puisqu’il y contribue depuis 2003 ! L’Irak, par la faute de Jaafari et consort, est à feu et à sang. Ce sont des pompiers-pyromanes. Le mur de sécurité qu’ils construisent autour de Bagdad symbolise leur échec,  d’où leurs « attentes »: un accroissement du soutien étranger – occidental, russe et iranien – à leur régime toujours plus d’armes, la formation de miliciens chiites camouflés en militaires ; le bombardement des zones sous contrôle de l’Etat islamique.   La Nouvelle République : L’éclatement de l’Irak a été le plus grand bouleversement stratégique au Moyen-Orient, dans la deuxième moitié du XXe siècle. Il a déstructuré la politique régionale et internationale au Moyen-Orient. D’un Etat que les Américains considéraient comme Etat-voyou, nous nous trouvons maintenant avec un Etat défaillant. Ce que souhaitent nombre de puissances régionales et notamment la Turquie et même une partie des leaders politiques américains, le dépeçage de l’Irak et sa division en trois entités chiites, sunnites et Kurdes. D’après-vous, y -aurait-il une possibilité pour les Irakiens de déjouer ce plan ?   G.M : Je crains que la situation soit irrattrapable. Le régime de Bagdad n’a rien fait pour déjouer le plan de partition du pays. Il en fait partie. Les Américains – et les Britanniques qui ont une grande expérience en matière de manipulation des ethnies et des communautés religieuses – savaient ce qu’ils faisaient en portant au pouvoir des individus connus pour leur sectarisme. Nouri al-Maliki a fait le lit de l’Etat islamique en refusant de partager le pouvoir avec les sunnites de la région d’Al-Anbar, en les réprimant sauvagement et en ordonnant la retraite de l’armée gouvernementale stationnée à Mossoul.  Son successeur Haïdar al –Abadi, qui vient de Manchester, n’arrive pas à se faire obéir dans son propre camp. En janvier dernier, il a dû envoyer des troupes et des chars à Bassora pour rétablir un semblant d’ordre. Il parle de reconquérir  Mossoul d’ici l’été. On verra. Mais cela signifie détruire la ville – comme cela a été le cas pour Tikrit et Ramadi – et peupler les camps du Kurdistan et de Turquie de centaines de milliers de nouveaux réfugiés. Pendant ce temps, Massoud Barzani annonce d’ici la présidentielle américaine un referendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien, un projet soutenu officiellement par Israël. S’y opposer déclencherait une nouvelle guerre arabo-kurde. .. Pour déjouer les manœuvres visant à partitionner l’Irak, il faudra d’abord que les chiites parlent d’une seule voix, celle d’un homme à poigne. Je ne vois que Hadi al-Amiri, chef de la Brigade Badr, qui puisse remplir ce rôle.   La Nouvelle République : Entre ceux qui instrumentalisaient un chaos contrôlé et ceux qui prêchaient les vertus d’un chaos constructif, on se trouve actuellement devant un chaos chronique en Irak dont les répercussions dangereuses dépassaient les frontières de ce qui était un Etat fort. Si jamais le plan de partition préconisé par certains réussissait, quelles seraient ses répercussions sur le plan régional, et notamment la Syrie ?   G.M : Sans les interventions militaires russe et iranienne, Damas serait tombée. Il n’est pas dit que Bachar al-Assad arrive à reconquérir le nord de son pays. Mais s’il y parvient : qui reconstruira les villes, villages et infrastructures détruits ? Avec quels moyens ? Quel sera l’attitude des millions de réfugiés à l’égard du régime ? Trop de questions demeurent en suspens. Rien n’est joué car la Turquie – et donc l’Otan – ne laisseront pas l’influence russe se développer aux portes de l’Europe. Qui sait si le projet de reconfiguration du Proche et Moyen-Orient ne comprend pas aussi la « dé-saoudisation » de l’Arabie, la partition de la Turquie et de l’Iran ? L’ayatollah Khamenei a raison de dire que les Gardiens de la Révolution combattent en Irak et en Syrie pour ne pas avoir à le faire un jour en Iran.   La Nouvelle République : En l’absence d’acteurs politiques transcommunautaires éliminés ou affaiblis par la politique américaine, le champ est resté entièrement libre aux partis et aux mouvements communautaires de tous genres. Pensez-vous que ces forces politiques arriveraient un jour à un consensus qui pourrait « replâtrer » l’Irak ? Dans ce cas précis, quelles sont les options pour l’Irak pour sortir de cette logique de l’unilatéralisme américain ?   G.M : Un consensus permettant de « replâtrer » l’Irak ? Un jour, peut-être, dans deux ou trois générations. Il n’y a rien à espérer des hommes politiques irakiens actuels. Pour sortir de la logique de l’unilatéralisme américain, les peuples de la région n’ont pas d’autre choix que de se tourner vers Moscou. L’Europe est un nain politique et la Chine prudente. Mais, attention danger ! Si la confrontation USA-Russie dérape en Syrie ou en Irak, il faut s’attendre au pire, y compris une guerre mondiale. Ce n’est pas moi qui le dit, mais Dimitri Medvedev, Premier ministre russe, il y a quelques jours…   La Nouvelle République : La guerre froide à laquelle nous assistons entre Ryad et Téhéran ne risque-t-elle pas de se répercuter sur la scène irakienne avec notamment un regain de violence entre chiite et sunnites ?   G.M : Elle se répercute sur la scène irakienne depuis 2003. Des centaines de milliers d’Irakiens sont morts ou ont été déplacés parce qu’ils étaient sunnites ou chiites. La violence sectaire a débordée en Syrie, au Liban, au Yémen, et même au Pakistan et au Nigéria. A qui la faute ? Aux Etats-Unis qui ont envahi l’Irak. Les Saoudiens obsédés par le « croissant chiite » et la « menace chiite safavide » jettent de l’huile sur le feu en permanence, tandis que l’Iran temporise. Le Proche et le Moyen-Orient semblent entraînés – contre le gré de ses peuples – dans une guerre sunnite/chiite. Si elle éclate – comme cela a été le cas de la guerre Iran-Irak – personne n’en sortira vraiment vainqueur.   La Nouvelle République : Quelle nouvelle configuration pour l’Irak pourrait-on envisager dans la période de l’après- Daech ?   G.M : En juin 2014, le parti Baas clandestin envisageait de déclarer à Mossoul la formation d’un « Gouvernement provisoire de la République irakienne » auquel auraient participé des représentants des organisations de la résistance anti-américaine, des tribus et des minorités religieuses et ethnies du pays. Daech l’en a empêché. Depuis, l’Etat islamique s’est structuré et fonctionne comme un véritable Etat. L’après- Daech n’est donc pas pour demain. Certes, les armées locales et étrangères stationnées dans la région et leurs aviations ont les moyens de raser la province d’Al Anbar, d’éliminer Abou Bakr Al-Baghdadi, mais pas celui de « reconquérir les cœurs et les esprits », faute de projet alternatif viable. C’est pourtant ce qui risque de se passer. Mais, l’occupation de la région de Ninive –  comme elle l’était par l’armée gouvernementale avant la prise de Mossoul par Daech – déboucherait sur un Daech II, avec la réactivation de toutes les organisations islamiques lui ayant prêté allégeance. Au Proche-Orient et dans le monde par voie de conséquence, le terrorisme a malheureusement encore de « beaux jours » devant lui. Pauvre Irak…   Entretien réalisé par Chérif Abdedaïm

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CONTRE-TEMPS  TURQUE !

                  Cela dit, en décembre dernier, certains faits sont venus mettre un terme, du moins momentanément, au rêve du dépeçage de l’Irak. Car, sur le plan politique, la bonne nouvelle en ce début d’année (2016) est que contrairement à ce que souhaitent nombre de puissances régionales et notamment la Turquie et même une partie des leaders politiques américains, le dépeçage de l’Irak et sa division en trois entités chiites, sunnites et Kurdes s’éloigne quelque peu. Plusieurs faits tendent à le prouver : En premier lieu, la provocation turque. Lorsque des troupes turques sont intervenues, le 3 décembre 2015, au nord du pays, près de Mossoul, à Bachika, sans la permission ou la connaissance du gouvernement irakien et sous prétexte de combattre Daesh, le gouvernement irakien a réagi vivement appuyé par l’opinion publique. Le premier ministre irakien Haider Al Abadi a alors lancé un ultimatum sommant Ankara de retirer ses troupes sous deux jours sinon l’Irak aurait recours à toutes les options disponibles pour y parvenir. La force de l’air irakienne a été enjointe de se tenir prête pour défendre « la patrie et protéger sa souveraineté ». En second lieu, symétriquement, conscientes du danger que représente le poids croissant de l’aide iranienne et des forces pro-iraniennes en Irak, une certaine coordination entre le premier ministre Al Abadi, le grand chef religieux de Najaf Ali Sistani et des partis politiques chiites comme le Courant Sadriste et le Conseil Islamique Suprême semble exister afin de réduire l’influence des courants chiites pro-iraniens, fidèles au guide de la révolution iranienne, Ali Khamenei. En troisième lieu, c’est l’Armée irakienne qui a libéré la ville Ramadi, chef-lieu du gouvernorat d’Al Anbar tombée aux mains de Daesh le 17 Mai. A l’offensive finale, ont pris part, aux côtés de l’armée irakienne, des combattants tribaux sunnites entrainés par les américains pour libérer les quartiers de Tamim, JamÏa et Hamira au sud de la ville. La bataille pour le centre-ville a été lancée le 22 décembre à partir du Sud-Ouest. Les forces irakiennes ont traversé la rivière Warar sur des ponts lancés par le génie. L’offensive a ainsi bénéficié d’un effet de surprise car Daesh avait orienté sa défense face au Nord où étaient massées la majorité des troupes irakiennes. Pour la première fois, l’armée irakienne y a utilisé des hélicoptères Apache pour frapper l’ennemi. Des images vidéo ont montré des habitants de la ville accueillant les soldats irakiens par des slogans disant : Sunnites et Chiites, tous ensembles. Le nettoyage de la partie Est de la ville se poursuivait début janvier car quelques centaines de combattants de Daesh, dont une majorité de kamikazes étrangers, s’y trouvaient retranchés avec une grande partie des habitants dont ils se servaient comme boucliers humains. Enfin,  et alors que sur le terrain, les forces Kurdes ont remporté deux victoires importantes à Sinjar en Irak et dans la région Hol en Syrie, Massoud Barzani s’accroche à son poste ce qui paralyse la vie politique du pays et gèle en quelque sorte les différends avec Baghdad. Cette situation et le fait que les manifestations de rues n’ont dégagé aucun leader nouveau fournissent quelques délais supplémentaires au premier ministre Haider Al Abadi pour réaliser les réformes attendues par les irakiens. Mais cette accalmie reste très fragile car, avec la baisse du pétrole et l’effort de guerre, le clivage social entre riches et pauvres ne cesse de s’approfondir. Si le projet réformiste du premier ministre n’aboutit à rien, l’Irak peut-être dans un avenir proche aux prises avec des évolutions violentes et dramatiques initiées, cette fois, par les Chiites et non pas les Sunnites. Chérif Abdedaïm

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