IRAK : LUTTER CONTRE DAESH

 

 Par Chérif Abdedaïm.  Les7duQuébe.com.  29.02.2016.  

 

 « LUTTER » CONTRE DAECH ?

 

 

Douze mois après cette proclamation d’un nouveau califat par le leader de Daesh, Al-Bagdadi, qu’en est-il de l’influence et de l’emprise réelle de cette organisation ? L’«État islamique » contrôle désormais une grande partie des territoires sunnites d’Irak ainsi que près de la moitié de la Syrie, après ses récentes conquêtes de Ramadi et de Palmyre. Selon Fabrice Balanche, géographe et spécialiste de la Syrie, l’EI aurait conquis au total 300 000 km2, ce qui correspondrait « au onzième pays arabe par sa superficie, derrière Oman, sur les vingt-deux que compte la Ligue arabe».

 

Toutefois, il convient de relativiser l’importance des zones contrôlées par Daesh. Celles-ci sont en grande partie désertiques, voire vides, et l’organisation « État islamique » est en réalité installée au sein des villes et villages qui se trouvent sur les axes de communication qui traversent ces régions. Il s’agit donc essentiellement d’une emprise urbaine. Il n’en demeure pas moins que les populations locales vivent depuis maintenant un an sous la coupe de ce régime délirant qui met chaque jour en application les principes de vie rétrogrades et archaïques qui guident son action. Daesh s’attache à créer un véritable État avec ses attributs classiques (monnaie, police, justice, armée, etc.). Et personne, en dépit des discours ambiants, ne semble véritablement décidé – pour le moment – à lui disputer les zones qu’il contrôle. Or, plus encore qu’Al-Qaïda, Daesh exerce sur les candidats au djihad un indéniable pouvoir d’attraction. Le Premier ministre irakien, Al-Abadi, a souligné la présence toujours plus importante d’étrangers dans les rangs des djihadistes. Jusqu’à fin 2014, les combattants irakiens représentaient environ 60% des effectifs, pour 40% d’étrangers.

Aujourd’hui, la proportion s’est inversée. Comment se fait-il qu’un an après sa création, ses déclarations de guerre au reste du monde et sa revendication d’actions terroristes, aussi peu ait été fait contre l’organisation « État islamique » ? En effet, les résultats obtenus par la coalition internationale emmenée par les États-Unis  ne semblent pas avoir d’impacts majeurs sur elle.

 

 

 

Retenue, incompétence et double-jeu

des forces en présence

 

Lorsque l’on analyse la situation, il est possible de constater que l’ensemble des acteurs engagés dans la lutte contre Daesh font preuve d’ambiguïté, de retenue, d’incompétence ou de double jeu dans leur action, ce qui favorise l’organisation terroriste, même si les coups portés sont parfois sévères et finissent peu à peu par affaiblir son système.

 

Premier acteur concerné, l’armée irakienne. Celle-ci donne régulièrement l’exemple, depuis plus d’un an, de l’étendue de son incompétence et de son manque de combativité. Les unités sunnites fuient systématiquement contre Daesh, même lorsqu’elles sont largement supérieures en nombre et en armement, abandonnant à leurs adversaires des quantités impressionnantes d’armes, de munitions et de matériels fournis par les Américains. A Mossoul, en juin 2014, 30 000 militaires irakiens ont fui devant un millier de djihadistes ; un an plus tard à Ramadi (mai 2015), 10 000 soldats de Bagdad se sont débandés face à l’attaque de 400 terroristes, laissant de nouveau derrière eux de très nombreux armements. En douze mois, les forces de défense et sécurité irakiennes ont ainsi abandonné aux combattants de l’Etat islamique plus de 2 300 Humvees. Ils ont également perdu plus de 40 chars M1A1 et plus d’une cinquantaine de pièces d’artillerie M198, sans parler de plus de 75 000 mitrailleuses et bien davantage encore d’armes individuelles avec leurs munitions.

 

Indirectement, les Américains et les Irakiens fournissent donc à Daesh tous les équipements et les armes dont il a besoin. Parallèlement, Washington continue à livrer de très nombreux équipements aux forces de Bagdad1, lesquelles ne sont guère plus combattives qu’il y a un an, comme l’a illustré la prise de Ramadi. Les généraux irakiens sont dépassés, d’un point de vue technique comme tactique, alors même qu’ils font face à des officiers aguerris, innovants et motivés. De plus, les forces armées et de sécurité irakiennes souffrent de graves lacunes en matière de renseignement, ce qui affecte profondément leurs performances face à leur adversaire. Elles se sont révélées incapables d’anticiper les attaques et de construire un réseau d’informateurs et d’agents derrière les lignes adverses, comme de recruter dans les rangs de Daesh.

 

Inversement, elles sont profondément infiltrées par l’organisation djihadiste et les autorités irakiennes se sont révélées incapables de lutter contre le terrorisme qui ensanglante régulièrement le pays. Le gouvernement irakien chiite reste par ailleurs très réticent à armer les sunnites contre Daesh, de peur qu’ils ne passent dans l’autre camp. Malgré le renvoi d’Al-Maliki, les autorités de Bagdad restent encore dans une logique de revanche vis-à- vis d’eux, suite aux exactions commises ces dernières années contre les chiites, ce qui ne permet guère aux sunnites anti-Daesh d’adhérer à sa politique. Généralement mal armés, ceux d’entre eux qui ont rejoint la lutte contre l’organisation « Etat islamique » sont à leur tour ciblés et décimés par elle… ou finissent par la rejoindre, contraints et forcés. Il est donc pour le moins paradoxal d’entendre les récriminations du Premier ministre irakien, Al-Abadi, à l’occasion de la réunion des représentants des pays membres de la coalition anti-EI, début juin à Paris. En cette occasion, il a déclaré sans rougir : « Je pense que c’est un échec de la communauté internationale. Concernant le soutien à l’Irak, il y a beaucoup de mots mais peu d’actions sur le terrain ». Par ailleurs, le chef du gouvernement irakien a affirmé que ses forces armées n’étaient pas suffisamment aidées, en particulier pour ce qui concerne les armes et les munitions. « Nous n’en avons pas reçu beaucoup, presque rien. Nous ne devons compter que sur nous-mêmes », a-t-il avancé. ».

 

Enfin, il a affirmé que « le soutien aérien n’est pas suffisant ». Sans doute – à l’image des propos tenus il y a quatre ans, par le général Abdel Fatah Younes, ancien ministre de l’Intérieur de Kadhafi ayant pris la tête des forces de la rébellion libyenne -, espère-t-il que les Occidentaux fassent le travail à la place des Irakiens…

 

Chérif Abdedaïm

 

 

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PAPIER 2/ DICOURS CONFUS

 

Contrairement à leur discours, les autres Etats du Moyen-Orient membres de la coalition (Turquie, Jordanie, Arabie saoudite, Qatar) ne luttent que mollement contre Daesh. Pire, presque tous entretiennent le phénomène en le soutenant directement ou indirectement. – La Turquie, dont le régime de plus en plus personnel et autoritaire du président Erdogan, membre des Frères musulmans, appuie les djihadistes en Syrie pour asseoir son influence régionale, mais aussi parce qu’il partage leur désir d’instauration du califat.

 

Rappelons que cet Etat est membre de l’OTAN et candidat à l’entrée dans l’Union européenne. Précisons également que les récentes frappes de l’armée de l’air turque contre Daesh, en réaction à un attentat de l’Etat islamique, ne changent en rien la position d’Ankara et de son président. Elles servent même à occulter, aux yeux de l’opinion internationale, les opérations similaires lancées contre les Kurdes. – Le Qatar et l’Arabie saoudite, soutiens idéologiques et financiers du salafisme et des Frères musulmans, laissent certains de leurs ressortissants fortunés appuyer Daesh.

 

Ces régimes arabes alliés de l’Occident sont les plus inégalitaires au monde. Ce sont des monarchies extrémistes, hypocrites et esclavagistes, bafouant les libertés politiques et religieuses, les droits de la femme et des étrangers, le droit du travail et soutenant massivement l’intégrisme religieux conduisant au djihad partout dans le monde, avec l’espoir illusoire que les créatures qu’elles ont enfanté ne se retournent pas un jour contre eux.

 

Ainsi, le soutien à Daesh se poursuit via de nombreux canaux en provenance du monde arabe. Les frontières de « l’Etat islamique » ne sont volontairement pas contrôlées, de nouveaux combattants peuvent ainsi y entrer, du ravitaillement peut y parvenir et de nombreux trafics de toute nature se développer.

 

Daesh est donc loin d’être asphyxié grâce à la bienveillance de ces Etats. Plus étonnant, de récents sondages montrent que la population de plusieurs pays arabes est favorable à une victoire et une extension de l’Etat islamique. Mais surtout, il est étonnant que seul un nombre extrêmement réduit d’observateurs aient mis en lumière le double-jeu de l’Arabie saoudite, révélé à l’occasion de son action armée illégale au Yémen. En effet, Ryad a engagé 150 000 hommes et réuni autour de lui une coalition1 afin de lutter contre les Houthis, lesquels ne représentent en rien une menace pour la sécurité du Moyen-Orient ni pour la paix mondiale. Ils se battent, non pour imposer au monde une vision violente, obscurantiste et sectaire de l’islam, mais pour retrouver une autonomie et une considération vis-à-vis du gouvernement d’Aden qui leur a été retiré en 1962.

 

Pourquoi les Saoudiens ont-ils déployés une telle armée, mobilisé leur garde nationale et battu le rappel de leurs alliés arabes, asiatiques et occidentaux pour lancer une offensive contre les tribus d’un pays voisin, alors que Ryad ne fait absolument rien contre l’Etat islamique ? Sans doute faut-il rappeler que les Houthis sont des zaydites, une secte de l’islam proche du rameau chiite. S’ils ont bien reçu un soutien de l’Iran et de ses services, il ne semble pas qu’ils aient représenté le moindre danger stratégique, ni manifester la moindre velléité d’expansion territoriale au détriment de leur voisin du nord ou de menacer les voies de circulation maritimes. Malgré l’importance des moyens engagés, l’armée saoudienne n’a connu aucun succès à l’occasion de cette opération. Au passage, notons que personne n’a dénoncé les importants dommages collatéraux que l’armée de l’air saoudienne a provoqué au Yémen – en dépit des renseignements précis transmis par ses alliés américains -, pas plus la presse internationale que les Etats occidentaux.

 

Cela laisse songeur si l’on compare avec la manière dont les médias traitent des événements en Syrie, en Israël et à Ghaza. Ainsi, l’Arabie saoudite, dans sa peur de l’Iran est en train de saboter la tentative d’accord 5+1 et fait tout pour multiplier les conflits locaux dans lesquels des forces iraniennes sont engagées afin de faire de chacun de ces théâtres un bourbier dans lesquels Téhéran soit de plus en plus engagé et s’enlise. Dans cette perspective, Daesh et Jabat Al-Nosrah sont les alliés objectifs et officiels de Ryad, dont les intérêts sont aujourd’hui de plus en plus aux antipodes de ceux des Occidentaux.

 

Chérif Abdedaïm

 

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