La déréliction ce n’est pas un changement de religion


UN ŒIL SUR LE MONDE MUSULMAN
Paul Laurendeau  

Maint commentateurs intempestifs de la question religieuse actuelle nous montrent de fait que la haine occidentale contre l’islam n’est, en définitive, que de la petite croisade chrétienne étroite, mal déguisée, et ne tenant aucun compte de l’héritage rationaliste moderne. L’islam intéresse au plus haut point l’athéisme en ce sens que l’islam se donne comme une continuité rectificatrice du monothéisme révélé. Les religions, dans leurs phases d’expansions, produisent toujours une critique savoureusement rationnelle des cultes antérieurs. On trouve des analyses très fines des limitations intellectuelles de l’animisme et du polythéisme chez les premiers zélateurs chrétiens. C’est souvent sidérant de sérieux rationnel et de précision. À chaque fois qu’une religion se raboute historiquement pour prendre la place d’une autre, l’athéisme tendanciel et une rationalité fruste mais juste lui sert habituellement de pelle à fossoyer. Or l’islam est le grand monothéisme rabouté et, conséquemment, la qualité rationnelle de sa critique du christianisme est lumineuse et, permettez-moi le mot, universelle. Elle s’applique d’ailleurs justement… à l’islam même, y instillant fatalement la perspective athée, la seule valide. Car excusez-moi, si, en vrai monothéiste puriste, on refuse à dieu tous les comportements humains ou terrestres, il devient bien inadéquat de prétendre qu’il a envoyé un ange (un être intermédiaire? Dieu est un, il devrait faire ses commissions lui-même) dicter le texte divin dans la langue de dieu, l’arabe (dieu parle une langue? Pas avec un appareil phonateur j’espère). La rationalité méthodique -et foncièrement valide- avec laquelle l’islam anéantit des croyances chrétiennes éclectiques et délirantes comme la trinité, la résurrection et la notion de «fils» de dieu, se retourne implacablement contre l’islam, et corrode avec force les notions d’«ange», de «prophète», de «parole de dieu», de «révélation» et de «prière». Pas de quartiers en rationalité. J’ai pas besoin de pesamment m’étaler. Dieu recule d’une autre grande coche. Il continue de s’abstraire, de se distancier, d’avancer dans les esprits vers la confirmation intellectuelle de son inexistence. C’est captivant et hautement stimulant pour l’athéisme, ces débats interconfessionnels (quand ils préservent leur qualité logique en ne basculant pas dans l’iconoclastie imbécile, dois-je insister là dessus). Voir de l’islamophilie nunuche et de l’antichristianisme primaire dans mon analyse des religions est d’un simplisme désarmant. La déréliction est une flamme qui fait brûler tous ses combustibles et, comme la flamme d’Héraclite, elle vit de cette course en avant qu’est sa propre mort. Le choc des religions fait pétiller des étincelles rationnelles et, ce, bilatéralement.

Alors partons donc, par exemple, de l’opposition Bible/Coran. Fondamentalement, le problème se résume comme suit. Si on dit à un Jesus-freak de n’importe quel tonneau que la Bible est en fait un ensemble éclectique de soixante-treize livres noués ensemble sur une période de deux mille ans, et que –par exemple- aux quatre évangiles reconnus s’en ajoutent plusieurs autres apocryphes que l’on édite et étudie pour trouver les éléments tardifs des évangiles reconnus, cela ne pose pas de problème particulier de foi. Jésus continue de mourir sur la croix, de tendre l’autre joue, de multiplier les pains et les poissons et de ressusciter trois jours trop tard, même si les rapports écrits sur son sujet sont brouillés par le flot bringuebalant de l’Histoire. Par contre, si on dit à un musulman: gars, c’est prouvé par l’analyse philologique effectuée par des gens fiables, la rédaction du Coran s’étale sur plusieurs siècles. On y dégage des textes anciens et des textes tardifs. Ces différents segments ne peuvent pas procéder d’un auteur unique. Oh ça, ça pose un gros problème de foi. C’est que, contrairement à la foi chrétienne, la foi musulmane PRENDS POSITION SUR LA FAÇON DONT LE TEXTE SACRÉ A PRIS CORPS. Dicté par Dieu dans la langue divine via un ange sur une période brève et consigné par un messager unique. Point barre. Le fricfrac philologique dans le Coran fait chier les musulmans autant que font chier les chrétiens, ces creuseux médiatisés qui trouvent la tombe d’un Christ bel et bien mort et enterré, marié à une Marie de Magdala qui repose avec lui et leurs enfants. C’est pour ça que bien des savants arabes s’irritent comme ça sur ces histoires de textes. La philologie coranique agresse leur foi de facto, implacablement, autant qu’une remise en question de la résurrection agresse la foi chrétienne. Et cela fait de la philologie coranique une démarche difficile, délicate, emmerdante et mal acceptée dans le monde musulman.

Maintenant, sur cette base, observons crucialement que changer de religion et abandonner toute pratique religieuse, ce sont là deux dynamiques parfaitement distinctes, et les amalgamer intempestivement, ma foi (farce), c’est de la pure malhonnêteté intellectuelle. Il y a déréliction dans le monde occidental (et même dans le monde en général) depuis un bon siècle et cette déréliction se poursuit, inexorable. Traiter la déréliction comme un “changement de religion”, comme le font tant de sectateurs, c’est perpétuer la brume religieuse et occulter le vrai phénomène, celui de la montée de l’athéisme, allant de concert avec l’augmentation des connaissances objectives, le recul des valeurs traditionnelles, le désintérêt pour le conformisme, le discrédit des autorités abstraites, le foutoir des doctrines, l’individualisme immanent, l’hédonisme, le déclin irréversible des vieilles peurs archaïques, et le retour serein des légendes à leurs dimensions de légendes. La religion n’est pas abattue comme un arbre vif, elle tombe doucement et se change en humus le temps venu, comme les feuilles mortes… Aussi, quand mon ex-chrétien se mettra à l’archéologie des tombeaux araméens (entre autres parce que l’islam lui aura fait comprendre que la croyance en une résurrection et en une paternité divine est nettement un relent superstitieux dépassé) et quand mon ex-musulman se mettra à la philologie de la langue coranique (entre autres parce que le christianisme lui aura fait piger que le culte du livre, c’est bel et bien un peu fétichiste quand même dans les coins), il y aura là une dynamique qui n’aura absolument plus rien de religieux, de mystique ou de mystifiant. Ces gens assureront alors l’intendance pacifique et savante d’un patrimoine ethno-culturel riche, intéressant, marrant et parfaitement inoffensif. Or aucun de mes deux gogos ici ne se sera converti à la religion de l’autre. Il y aura eu de fait déréliction dialectique et maïeutique par influence culturelle mutuelle, mais sans changement de religion. Et ce jour « béni » viendra… Il viendra, je le crois…

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Tiré de l’ouvrage de Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Un oeil sur le monde musulman

Je médite l’Islam parce que ce phénomène historique, intellectuel et émotionnel durable, influençant plus d’un milliard d’humains, compte. Je le fais en athée et en philosophe matérialiste mais avec toute la déférence requise. Je ne suis pas un iconoclaste. Je ne suis pas un hagiographe non plus mais je m’intéresse à cette vision du monde pour ce qu’elle dit de l’humain et de son contexte culturel. Salut, solidarité et respect, dans la différence. – Paul Laurendeau (Ysengrimus)

17 pensées sur “La déréliction ce n’est pas un changement de religion

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    17 octobre 2013 à 6 06 22 102210
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    Oui, qu’ils se parlent. C’est encore le meilleur moyen de leur faire discerner leurs erreurs mutuelles.

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      17 octobre 2013 à 13 01 12 101210
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      Moi, je leur dirais de s’asseoir avec Paul Laurendeau pour une mise à jour de leur programmation.

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    17 octobre 2013 à 13 01 13 101310
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    L’intelligence de la vraie analyse athée des religions…

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    17 octobre 2013 à 18 06 14 101410
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    Et le Québec vient de prendre exactement le virage autoritaire qui tourne le dos a cette approche…

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    18 octobre 2013 à 2 02 17 101710
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    Je suis un croyant humaniste qui parle moins de doctrines que d’engagements, inspirés, ceux-ci, par les grandes aspirations d’une humanité à la recherche de justice, de vérité, de solidarité, de compassion, de respect tant des personnes que des peuples. Ce sont ces engagements qui donnent consistance autant aux croyances que l’on proclame qu’aux idéologies que l’on fait siennes. Que le croyant et l’athée nous disent, par ce qu’ils font, la valeur de ce qu’ils sont. Tout le reste ne fait qu’alimenter des discussions sans fin. Le véritable combat est moins de faire disparaître la foi ou de rendre croyant qui ne l’est pas, mais de faire comprendre que dans un cas comme dans l’autre, le plus important est d’oeuvrer de manière à rendre l’humanité toujours plus humaine et les personnes que nous sommes toujours plus transparentes les unes par rapport aux autres. Avant d’être chrétiens, musulmans, juifs, athées, agnostiques, communistes, socialistes, capitalistes, etc., nous sommes des humains qui doivent s’assumer individuellement et collectivement. C’est en cela que nos différentes appartenances révéleront leur consistance et le niveau de leur crédibilité. Les fondements de ma foi me conduisent à oeuvrer en ce sens et je m’y trouve très confortable. Ceci n’empêche aucunement l’athée d’en faire tout autant et c’est tant mieux. D’ailleurs, je partage ce combat avec bon nombre de mes amis qui sont athées et qui m’inspirent par l’authenticité et la persistance de leur engagement. Sur le terrain, idéologies et croyances cèdent la place à l’action qui conduit à rendre notre monde toujours plus humain.

    Avec tout mon respect

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        18 octobre 2013 à 7 07 27 102710
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        Nous partageons l’humanisme au sujet duquel nous pouvons avoir beaucoup à dire et à échanger. Un seul regard ne suffit pas pour en couvrir toute la réalité. Le regard des autres nous est nécessaire pour s’en approcher. Comme signalé dans mon commentaire, mon regard sur l’humanisme s’inspire des grandes aspirations des hommes et des femmes de notre temps: la vérité, la justice, la solidarité, la compassion, le respect, etc. Quant à votre regard sur l’humanisme, je serai heureux d’en savoir plus. La passion commune de servir au mieux l’humanité qui se vit en chacun de nous et entre nous laisse bien loin en arrière ce qui peut nous séparer.

        Bonne journée à vous

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    18 octobre 2013 à 12 12 04 100410
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    Si l’athéisme est un bras le levier, pour Islamiser la planète, le Chrétien que je suis a du souci à se faire !…
    Les religions c’est comme le vent. Ça existe, ça ne se voit pas et c’est naturel. Ce vent a le pouvoir de rappeler à l’ordre et de rendre humble ! Ce n’est pas en construisant un édifice avec une toiture en athéisme pour protéger l’homme, que le problème sera résolu, et en plus ils ont une main-d’œuvre laïque à leur service ! Dès fois je me rends compte aussi, que j’en suis un artisan !
    L’homme n’a pas instruit les religions, il est tout simplement tributaire d’une seule et unique conscience ; et ça, il n’en est pas le maître !
     » Enfin qui veut commander dans la maison de Dieu ? »
    Ce n’est pas facile, parce que, apparemment ceux qui voudraient être les locataires ne veulent pas payer leur loyer ! Dieu a beau être amour. Mais là !…
    Dieu a dit ; vous prenez une feuille sphérique immaculée, et je vais vous faire faire une dictée !
    Alors, à vos crayons et soyez bien éveiller pour trouver un coin de cette feuille pour commencer !
    La dictée finit. Peu d’élus qui avaient osés faire leur devoir. Les autres, ne savaient pas où et quand commencer, ils cherchaient toujours un coin. Les quelques élus ; Abraham, David, Jésus, Mahomet et bien d’autres, pour ne citer que les noms qui résonnent le plus….
    Vous voyez c’est l’histoire stupide d’un mec qui crois dans le vent !

    Cordialement FC

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      19 octobre 2013 à 18 06 11 101110
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      « Si l’athéisme est un bras le levier, pour Islamiser la planète, le Chrétien que je suis a du souci à se faire !… »

      T’as rien compris, mon pauvre…

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    18 octobre 2013 à 13 01 49 104910
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    Moi, ce que j’aimerais savoir, c’est le pourcentage de personnes en faveur de la charte des valeurs qui est également favorable à Barack Obama.

    Je me pose cette question, juste comme ça, surtout depuis que l’on sait que Washington soutient des groupes liés à Al-Qaida en Syrie contre le gouvernement d’Assad.

    Aussi, Barak Hussein Obama, c’est un nom de quelle origine selon vous?

    La lumière commence-tu à allumer dans votre tête?

    Je parie qu’il a bien des Jeannette qui n’ont pas pensé à ça.

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    21 octobre 2013 à 8 08 29 102910
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    M. Fourny, vous avez compris, c’est tout à votre honneur. J’ai visité votre blog, très intéressant et original, même si je ne partage pas les mêmes visions que vous avez, je dois vous avouez que je suis positivement surpris. La science conventionnelle de l’homme ne décrit pas la Réalité dans sa totalité, ni la Nature, elle n’en est pas capable. Elle sert plutôt d’outil de volonté de puissance contre la Nature et de désirs de domination de la Réalité mais la Nature tout comme la Réalité ne se plient point à la volonté et les désirs de l’homme. Buffon s’est heureusement complètement gouré.

    Donc, conclusion: tous un champs d’essais à produire sur la Réalité, la Nature et l’Univers nous est ouvert. Bienvenue ceux qui oseront car ils seront les créateurs d’une nouvelle humanité à venir.

    Humain, trop humain.

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    21 octobre 2013 à 11 11 47 104710
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    « Le demi savoir triomphe plus facilement que le savoir complet: il conçoit les choses plus simples qu’elles ne sont, et en forme par suite une idée plus saisissable et plus convaincante. »

    Neitzsche.

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    21 octobre 2013 à 12 12 41 104110
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    « Les prétendus paradoxes de l’auteur dont se choque un lecteur ne sont souvent pas du tout dans le livre de l’auteur, mais dans la tête du lecteur. »

    Nietzsche.

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      21 octobre 2013 à 13 01 02 100210
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      @ J-F Belliard :

      C’est ça, faisons un concours de phrases alambiquées.

      ‘Rien n’abrège la vie comme les pas perdus, les paroles oiseuses, et les pensées inutiles.’

      Auteur inconnu.

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        21 octobre 2013 à 17 05 14 101410
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        Un système philosophique complet et parfait n’existera jamais dans l’esprit de l’homme, j’ai bien dit l’esprit de l’homme. Ma pensée avec variations aléatoires ne se réfère pas exclusivement à Nietzsche. De plus la pensée de Nietzsche (une vision du 19ième siècle) doit être dépasser, nous sommes au 21ième siècle.

        Je suis le nouveau Zarathoustra amélioré, oubliez l’ancien il est périmé.

        La vie est tellement courte, il faut s’amuser et l’internet en est la place idéal.

        Sophiste, trop sophiste.

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    23 octobre 2013 à 10 10 29 102910
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     » Don’t feed the troll. »

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