La liste alphabétique, bien courte et bien éclectique, des Républiques Islamiques

UN ŒIL SUR LE MONDE MUSULMAN
Paul Laurendeau

République et démocratie, on s’en avise plus que jamais aujourd’hui (notamment en occident), sont des choses bien distinctes qui se rejoignent uniquement dans certains contextes historiques spécifiques, habituellement fugitifs. Les confondre abstraitement est une généralisation risquée. De plus, la notion de république islamique ne renvoie absolument pas à un dispositif politique cohérent, comme on cherche implicitement à nous le faire croire par les temps propagandistes qui courent. Cette idée largement paradoxale, qui n’est même pas exactement un programme, regroupe éclectiquement quatre états s’étant assignés officiellement cette désignation, indépendamment les uns des autres, dans des circonstances parfaitement diverses, au cours de leur développement historique récent.

AFGHANISTAN (année de la proclamation de la république islamique: 2001). On oublie trop souvent que l’Afghanistan comprend plusieurs peuples. Les Pachtounes (ou Pathan) forment le groupe politiquement dominant. Les différentes tribus pachtounes se retrouvent à l’est et au sud-est, dans les montagnes faisant frontière avec le Pakistan. Les Tadjiks (que l’on retrouve aussi au Tadjikistan limitrophe, une ancienne république soviétique) habitent surtout le nord et l’ouest du pays ainsi que dans les villes. Ils parlent farsi (persan) et c’est le groupe le plus en contact avec la vie moderne, mais il est politiquement dominé par les Pachtounes. Il y a aussi, en Afghanistan, des Ouzbeks et des Turkmènes mais le groupe le plus défavorisé et opprimé est celui des Hazaras, qui se trouvent dans les montagnes du centre du pays. Toutes ces populations sont musulmanes et le régime le plus puissamment unificateur de leur histoire récente, le régime Taliban (1996-2001), se réclamait ouvertement de l’Islam fondamentaliste et de l’islamisme, en voyant bien cependant à ne pas instaurer une république (le nom officiel de leur État était: Émirat islamique d’Afghanistan). Aussi, les compradores pro-américains tenus à bout de bras par l’Occident, qui sont en place depuis la chute si coûteuse et si ruineuse des Talibans en 2001, n’ont pas trouvé mieux que de qualifier nominalement leur régime de république islamique dans un futile effort pour perpétuer un semblant de cohésion dans cette mosaïque centrifuge de peuples soutenant, d’autre part, activement les insurgés talibans, toujours puissants et mobilisés.

IRAN (année de la proclamation de la république islamique: 1979). Depuis la chute du régime du shah en 1978 et la proclamation, en mars 1979, de la République Islamique d’Iran, dirigée par les ayatollahs, les peuples qui ne sont ni perses ni chiites et qui se trouvent à la périphérie du pays résistent sourdement à un régime qui ne se soucie pas trop de leurs aspirations. Les Turkmènes, à l’est de la Mer Caspienne, se souviennent nettement de revendications territoriales remontant aux exactions du shah. Au nord-ouest, en Azerbaïdjan les Azéris (turcs) sont très conscients de leur force, mais ils sont chiites pour la plupart et nombre d’entre eux ont fait fortune à Téhéran. Au sud-est, les Baloutches, qui nomadisent aussi au Pakistan et en Afghanistan, sont en situation de rébellion endémique permanente. Dans les montagnes de l’ouest, les Kurdes, sont, du côté iranien, toujours solidement autonomistes. Enfin, au sud-ouest, dans la province pétrolière du Khuzestân, les populations arabes sunnites, notamment les ouvriers des grands centres industriels d’Abadan et d’Ahwaz, respectent la république, sans plus. L’Iran, dont la population n’est pas plus islamiste que cela au demeurant, est, par contre, la plus authentique république du quatuor. Ses institutions, profondes, implantées, issues d’une révolution anti-monarchique interne, vernaculaire, collective, sont encore dynamiques. Notons qu’au nombre de celles-ci figure la position de Guide, situé au dessus du premier ministre et du président et qui, à défaut de faire monarchiste, ne peut laisser de faire penser, mutatis, mutandis, à Cromwell, à Bonaparte, à Staline ou, dans un dispositif atténué, au vieux de Gaulle de la jeune cinquième république française.

MAURITANIE (année de la proclamation de la république islamique: 1958). Ancienne portion de l’Afrique Occidentale Française et instaurée nationalement en fonction de l’ancien découpage colonial plutôt que sur la base de frontières historiques effectives, la Mauritanie se caractérise par l’antagonisme, jusqu’à présent latent, entre des populations sédentaires négro-africaines du fleuve Sénégal et des nomades arabophones des steppes. Intéressant le néo-colonialisme occidental surtout pour ses mines de fer, ce pays désertique a longtemps eu maille à partir avec son puissant voisin du nord, le Royaume (ceci: NB) du Maroc, qui revendiqua longtemps la Mauritanie comme faisant partie intégrante de son territoire, point barre. Cela se joua notamment à l’époque des embrouilles compliquées et meurtrières impliquant le Front Polisario. Définitoirement (et un peu abstraitement) république islamique depuis son indépendance du colonisateur, la Mauritanie est, ouvertement ou insidieusement, dirigée, depuis 2008, par une junte putschiste. Cet autre signe de non cohérence de l’idée de république islamique, se complète des constantes habituelles: un clivage interne des peuples (assez similaire, du reste, à celui du Mali) dont le seul facteur, hautement illusoire, de cohérence collective est la soumission commune à la tradition de l’Islam sunnite. Inutile d’ajouter que la Mauritanie est un joueur mineur de la géopolitique mondiale contemporaine.

PAKISTAN (année de la proclamation de la république islamique: 1956). Le Pakistan rassemble, lui aussi, des ethnies fort différentes, Penjâbis au nord, sur le piémont de l’Himalaya, Sindhis au sud, dans le delta de l’Indus, Baloutches dans le désert de l’ouest et Pachtounes dans les montagnes occidentales. Les Penjâbis sont les plus nombreux et forment le groupe politiquement dominant. Toutes ces populations ont fait partie, jusqu’en 1947, de l’Empire des Indes, tenu par les Britanniques. Lors de l’indépendance, après une très meurtrière guerre civile, les populations du nord-est et du nord-ouest de l’Empire des Indes se sont séparées, selon une partition visant ouvertement à cliver les hindous des musulmans, pour former le Pakistan. Ce dernier a cherché à se donner une cohésion, que sa géographie fracturée désavantageait, en se définissant comme une république islamique dès 1956. Mais en 1971, les Bengalis (Pakistan oriental) se sont révoltés contre la domination du Pakistan occidental et sont devenus indépendants, avec le support militaire de l’Inde. Le Bengladesh (ancien Pakistan oriental) est aujourd’hui un régime parlementaire grosso modo de type Westminster et seul le Pakistan (ancien Pakistan occidental) se donne aujourd’hui comme républicain et politiquement islamique. Les pulsions exogènes, le potentiel d’arrachement de grandes portions du territoire national dont le Pakistan peut se vanter d’avoir vécu les coûts humains effectifs et profonds, se poursuivent avec les revendications pour un Pachtounistan qui regrouperait ensemble les populations Pachtounes afghanes et pakistanaises. À cela s’ajoute le grave contentieux avec l’Inde sur la question du territoire disputé du Cachemire (une guerre entre Inde et Pakistan sur cette question reste une possibilité très tangible). Il est limpide que le programme républicain pakistanais en a plein les bras avec les questions d’intendances intérieures et frontalières des peuples.

Les particularités sociopolitiques que l’on dégage des quatre seules républiques islamiques du monde contemporain sont disparates et maigres, surtout si on cherche à les décrire exclusivement (comme le fait bien trop la propagande actuelle) dans l’angle de leur «islamisme». La situation de ces quatre nations donne plutôt à observer un pouvoir centralisateur affairé, dans des mesures diverses, du compliqué et potentiellement explosif problème des nationalités intérieures sans état (des enjeux frontaliers hypersensibles s’ajoutent à cet effritement intérieur endémique). Dans ce contexte tortueux, la république cherche bien plus à être une et indivise qu’ «islamique» (si tant est que cette notion signifie quelque chose de clair dans le champ politique). S’il existe un islamisme résistant, militant, terroriste, virulent, il n’émane pas vraiment de Mauritanie, du Pakistan ou même d’Iran. L’insurrection talibane afghane, pour sa part, a des visées strictement intérieures. L’internationale islamiste est à rechercher ailleurs, justement dans les pays où une chape de plomb compradore, de plus en plus coûteuse et mal gérée, ne permet PAS de faire jouer ou d’instaurer des institutions républicaines effectives («islamistes» ou autres).

Une république islamique résultant d’une vaste partition confessionnelle meurtrière et brutale (Pakistan), une miniature, post-coloniale et non-monarchique (Mauritanie), une issue d’une grande révolution anti-monarchique authentique (Iran) et une se donnant une étiquette démagogue commode pour se démarquer d’un « émirat » récemment renversé par les occidentaux (dont on cherche aussi à avoir l’air de se démarquer — Afghanistan). Ceci est parfaitement et irrémédiablement éclectique. Ça fait penser à la « démocratie-chrétienne », si vous voyez ce que je veux dire. La religion, principalement comme moralisme abstrait, éclectiquement cousue sur une aspiration républicaine post-monarchique ou anti-coloniale… c’est pas d’hier. Souvenons-nous de l’Irlande…

Et ne séparons par unilatéralement, juste parce que Papa Oncle Sam l’a dit, la notion de terroriste et celle de résistant D’autres points du monde, dont nous reparlerons brièvement ici, prennent alors une toute différente dimension que ces quatre républiques islamiques… ayant, du reste, de plus en plus de difficulté à vendre ou exporter leur improbable vision du monde sociopolitique actuel.

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.Source sur la répartition géographique des peuples: L’État du monde (version papier).

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Tiré de l’ouvrage de Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Republique Islamique de Mauritanie

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Un oeil sur le monde musulman

Je médite l’Islam parce que ce phénomène historique, intellectuel et émotionnel durable, influençant plus d’un milliard d’humains, compte. Je le fais en athée et en philosophe matérialiste mais avec toute la déférence requise. Je ne suis pas un iconoclaste. Je ne suis pas un hagiographe non plus mais je m’intéresse à cette vision du monde pour ce qu’elle dit de l’humain et de son contexte culturel. Salut, solidarité et respect, dans la différence. – Paul Laurendeau (Ysengrimus)

10 pensées sur “La liste alphabétique, bien courte et bien éclectique, des Républiques Islamiques

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    26 septembre 2013 à 6 06 40 09409
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    Et « monarchie islamique », ça existe?

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      26 septembre 2013 à 14 02 25 09259
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      Seulement implicitement.

      Il semble que ce soit quand elle abat un roi, un sultan ou un émir que la culture politique de ces peuples ressent le besoin d’exprimer explicitement une continuité « islamique » dont le royaume, le sultanat ou l’émirat se donnait antérieurement comme exclusivement dépositaire. au sein de la vie publique.

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    26 septembre 2013 à 11 11 11 09119
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    Il y’a la notion de calife qui est chef spirituel et temporel et rejoint celle d’Oumma, universalité des croyants qui transcende les particularismes régionaux ou nationaux. On est tout près alors de la chrétienté des Souverains Pontifes , Innocent, Grégoire, Jules qui dominaient les rois et l’Empereur.

    Avec les évidentes lacunes de la démocratie actuelle il n’est pas exclus, si on ne trouve pas mieux rapidement, qu’on retourne a un paternalisme géré par des sages bienveillants et de bonne volonté qui, sous couvert du mot ‘ »démocratie », sera la négation totale d’un vrai pouvoir au peuple.

    En fait, le REJET de la démocratie par tous ceux blessé qui aimeraient bien se blottir dans les bras d’un père, peut devenir une argument POUR la conversion a l’islam. C’est un risque qu’on a tort de sous-estimer.

    http://nouvellesociete.wordpress.com/2010/08/09/songe-dune-nuit-dete-lislam-en-occident/

    PJCA

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      26 septembre 2013 à 13 01 26 09269
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      Une bienveillante dictature, choisie par dépit, est une forme de démocratie passive tout aussi valable que l’aphatie actuelle, et a au moins l’avantage d’être franche transparente et d’une justice implacable envers les cupides et voleurs, à qui on tranchera le bras, tant et aussi longtemps qu’elle demeurera… bienveillante.

      DG

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    26 septembre 2013 à 12 12 33 09339
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    Pas bête du tout le détail relevé par Allard. Même très lumineux une fois qu’on en a pris connaissance… 😉

    Comme disait Tzara : « Le fascisme peut renaître sous des formes insoupçonnées. »

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      26 septembre 2013 à 14 02 28 09289
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      République et démocratie sont des choses bien distinctes qui se rejoignent uniquement dans certains contextes historiques spécifiques, habituellement fugitifs. Les confondre abstraitement est une généralisation risquée.

      Juger axiologiquement l’histoire aussi, c’est fort risqué … n’est-ce pas, Pierre?

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      26 septembre 2013 à 15 03 20 09209
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      Une civilisation qui alterne entre mode de production exploitant le travail ou le profit, entre production ou commerce, est le même pour le troupeau mis à contribution. C’est l’élevage du parc qui seulement diffère et qu’on appelle travailleurs ou consommateurs.

      Le leurre est de les appeler citoyens ou camarades au lieu d’esclaves.

      DG

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    27 septembre 2013 à 11 11 47 09479
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    On dirait un orchestre qui joue que des fausses notes…

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      28 septembre 2013 à 5 05 56 09569
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      Très bon résumé.

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    2 janvier 2014 à 16 04 15 01151
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    La théocratie, quelle exécration.

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