La mort de Fatima: fatalité ou brutalité?

"Fatima"
« Fatima »

UN ŒIL SUR LE MONDE MUSULMAN
Paul Laurendeau

À la mort de Fatima, fille benjamine de Mahomet, Saint Prophète de l’Islam, le schisme musulman s’annonce déjà. Et une portion significative de la charge symbolique associée au personnage tragique de Fatima réside dans la mésentente entre sunnites (aujourd’hui 85% des musulmans) et chiites (aujourd’hui 15% des musulmans) sur le récit de sa mort. Morte la même année que son père, en 632, à l’âge de 27 ans (si elle est née en 605) ou même à l’âge de 17 ans (si elle est née en 615), Fatima, mère de quatre enfants, décède prématurément. C’est là la seule chose sur laquelle on s’entend. Et je ne vais certainement pas trancher la question des versions de sa disparition ici, attendu, surtout, que les deux susdites versions portent leur douloureux et fatal compendium de misère et de sagesse et ce, en elles-mêmes comme de par leur mise en contraste.

Pour bien suivre l’articulation de la mésentente qui mènera à la radicale dualité des traditions sunnite et chiite concernant la mort de Fatima, il faut retracer rien de moins que la clef du schisme. Celle-ci concerne la succession du Saint Prophète, mort subitement, sans enfant mâle. Les califes («successeurs») s’énumèrent comme suit: Abou Bakr As-Siddiq (calife de 632 à 634), Omar Ibn Al-Khattâb (calife de 634 à 644), Othman Ibn Affân (calife de 644 à 656), Ali ibn Abi Talib (calife de 656 à 661). Après Ali, la Oumma, couvrant désormais un territoire immense, se fragmente en de vastes et durables dynasties et ne dispose plus d’un califat unifié. La tradition musulmane majoritaire désigne les quatre premiers califes sous le nom de Rashiduns («les bien guidés»). Si le schisme ne remonte pas nécessairement historiquement à eux, il se définit et se mythologise largement en eux.

Car le fait est que les sunnites et les chiites ne s’entendent pas sur le statut historique de ces califes Rashiduns. Pour les sunnites, l’ordre des commandeurs des croyants est bien Mahomet, Abou Bakr, Omar, Othman, Ali. Pour les chiites, l’ordre des commandeurs des croyants est Mahomet, Ali. Rappelons pour mémoire qu’Ali est le cousin du Saint Prophète et le mari de Fatima. C’est du couple d’Ali et de Fatima que sortira une descendance du Saint Prophète par le sang, descendance que les chiites revendiquent encore aujourd’hui pour leurs imams.

Donc, la fulgurante période où l’Islam finalise la conquête de l’Arabie (sous Abou Bakr), convertit la Perse, l’Irak, la Syrie romaine (sous Omar), prend l’Égypte copte et commence à pénétrer le Maghreb (sous Othman) n’est pas vraiment, dans les vues des chiites, une période où la foi musulmane est ouvertement animée par des califes (Abou Bakr, Omar, Othman sont en gros des usurpateurs largement opportunistes). Pour les sunnites, d’autre part, Ali est de plein pied calife de l’Islam, simplement il est le quatrième calife, pas le premier. Pour les sunnites, le veuf de Fatima (Ali) ne devient calife que lorsque la Oumma le nomme, pas une minute avant (on procède ici comme pour un pape). Pour les chiites, Ali fut calife dès la mort de son cousin Mahomet en 632 (on raisonne ici comme pour un roi) mais il ne put assumer son commandement effectif qu’en 656.

Dans la version sunnite des choses, Abou Bakr et Omar (ainsi qu’Othman, qu’on va laisser de côté ici car il n’a pas de rapport direct avec la mort de Fatima) sont des personnages vénérables dont l’hagiographie exige qu’ils soient décrits comme des modèles moraux et des chefs impartiaux et inspirés. Dans la version chiite, Abou Bakr et Omar sont des personnages douteux servant de faire-valoirs passablement maganés et démonisés au sein de l’hagiographie d’Ali (et corollairement, de Fatima). Cette hagiographie fatimide, elle-même, construit la description d’un calife inspiré, patient et héroïque, qui dut lutter durement, après son douloureux veuvage, pour asseoir sa succession. Comme Abou Bakr et Omar ont un rôle à jouer dans la mort de Fatima, la version qu’on se donnera de cette mort sera déterminée par l’image qu’on se donne du successeur de Mahomet: Abou Bakr (élu, malgré Ali) pour les sunnites, Ali (bafoué par Abou Bakr) pour les chiites. On commence à sentir qu’il y aura antinomie des approches et des descriptions.

.

La mort de Fatima, résultat d’une triste fatalité (lecture sunnite). Pour les sunnites, Mahomet malade sait, de par la volonté divine, que sa fille Fatima le suivra bientôt dans la tombe. Il le lui annonce secrètement, sur son lit de mort. Fatima en tire un sentiment ambivalent de douleur et de joie. On insiste ici sur la profondeur du rapport entre un père et sa fille. Fatima fut de toutes les quêtes de Mahomet. Elle était à ses côtés dans les moments les plus difficiles. Une extraordinaire proximité les unit. Cela est renforcé par le fait que, parait-il, Fatima ressemblait beaucoup physiquement au Saint Prophète. Fatima survivra six mois à son père. Pendant cette période triste et endeuillée surviendra l’épisode malheureux de l’héritage paternel que lui refusera le nouveau calife, Abou Bakr, contraint légalement de le faire. Un froid s’instaure entre le nouveau commandeur des croyants et Fatima. Mais la fille du Saint Prophète est auréolée de la fatalité qui l’enserre et elle se distancie assez vite de la question des possessions matérielles et des successions politiques. Quand la maladie la gagne, sa sagesse la pousse à se réconcilier avec Abou Bakr qui, magnanime, accepte d’oublier le malentendu maintenant que Fatima entend raison. Une nuit, devenue gravement malade, celle qu’on surnommait «la resplendissante» rêve du Saint Prophète qui lui annonce sa mort désormais toute prochaine. Elle meurt finalement et est enterrée dans les formes et surtout, dans une grande tristesse inexorable quoique sans amertume politique particulière. Le lieu de son enterrement fut parfaitement connu à l’époque (même s’il est oublié aujourd’hui).

.

La mort de Fatima, résultat d’une arbitraire brutalité (lecture chiite). Quand Mahomet meurt, Fatima, surprise, est foudroyée par une tristesse si puissante que, pendant deux jours, elle tombe inconsciente. À son réveil, la Oumma a déjà prêté serment à Abou Bakr, sans que Fatima ait pu formuler le seul choix qu’elle préconisera toujours, celui de son époux Ali. Un bon nombre de musulmans se regroupent d’ailleurs autour d’Ali et perçoivent la nomination d’Abou Bakr comme une usurpation. Une réunion a lieu à la demeure d’Ali et de Fatima. Flairant une sédition potentielle, Abou Bakr et Omar se rendent chez Fatima et Ali. Omar, le futur conquérant de la Perse, est un grand gaillard bouillant et unilatéral. Sa biographie inclut au moins un épisode disgracieux où il rudoie une femme musulmane alors qu’il n’est pas encore converti lui-même. L’initiative des femmes, c’est pas trop son truc, au futur calife Omar. Constatant que Fatima se tient derrière la grille de sa maison pour les empêcher d’entrer lui et Abou Bakr, Omar pousse rudement Fatima contre un mur de pierre avec la grille de la porte et Fatima se retrouve avec des côtes fêlées. Elle est enceinte et cet acte brutal la mènera à une fausse couche. Les musulmans entourant Ali finissent par se rallier à Abou Bakr. C’est ensuite l’épisode de la spoliation de l’héritage de Fatima. Ici, il est assumé qu’elle n’adressera plus jamais la parole à Abou Bakr. Elle meurt, six mois après son père, d’un effet direct des blessures lui ayant été infligées par Omar. Le lieu de l’enterrement de Fatima fut tenu secret par Ali (à la demande expresse de Fatima même). Ce secret perdure à ce jour.

.

Voilà. Tout le schisme est là, encodé dans deux lectures irréconciliables du sort injuste d’une jeune femme. J’ai personnellement pour mon dire que, dans une de ces version comme dans l’autre, la mort de Fatima, c’est en fait une allégorie du sort des femmes (de toutes les femmes d’un temps, hein, pas seulement des musulmanes). Abnégatives par amour absolu et myope pour le père sanctifié ou par soumission revêche et contrainte à la violence masculine omniprésente, elles sont réduites à attendre un sort meilleur dans les générations futures qui suivront les générations futures. Et pourtant la tradition islamique nous parle de Fatima en des termes qui lui assignent une bien plus cruciale amplitude que celle d’héritière spoliée se faisant tasser entre un mur et une grille par un rustaud.

Pensée universelle, écoutes-tu vraiment ce que le Saint Prophète de l’Islam chercha à te dire de ses épouses et de ses filles?

.
.
.

Tiré de l’ouvrage de Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

avatar

Un oeil sur le monde musulman

Je médite l’Islam parce que ce phénomène historique, intellectuel et émotionnel durable, influençant plus d’un milliard d’humains, compte. Je le fais en athée et en philosophe matérialiste mais avec toute la déférence requise. Je ne suis pas un iconoclaste. Je ne suis pas un hagiographe non plus mais je m’intéresse à cette vision du monde pour ce qu’elle dit de l’humain et de son contexte culturel. Salut, solidarité et respect, dans la différence. – Paul Laurendeau (Ysengrimus)

6 pensées sur “La mort de Fatima: fatalité ou brutalité?

  • Ping : L’héritage de Fatima | Les 7 du Québec

  • avatar
    11 décembre 2016 à 16 04 39 123912
    Permalink

    Malheureusement l’histoire reste toujours inconnue pour les arabe. Rien que l’autorité politique veut…

    Répondre
  • avatar
    19 mars 2017 à 6 06 22 03223
    Permalink

    Vous faites erreur en ce qui concerne Ali. Le prophète avait choisi El Hassan.

    Ali l’avait beaucoup déçu. Il n’était pas si jeune que cela à la mort de son oncle. Mahomet l’avait choisi parce que comme tous les descendants d’Aria, il mettait le sang en premier, et le sang des Ansars était sacré. Abou Baker lui avait demandé la main de sa fille Fatima, pour cette raison le Prophète la lui avait refusée et aussi parce que ça le rendait polygamme, ce que ni lui ni sa fille ne voulait.
    Si Mahomet eut plusieurs femmes après Khadidja, c’est pour d’autres raisons, dont l’une tient à une tradition religieuse du Khorassan dont étaient originaires les khoraïch. (fils de Khoré d’exode, qui n’ont pas du tout disparu dans une crevasse, mais le scribe y trouve une satisfaction)

    Ce fut un des plus gros sujet de mésentente avec Ali qui voulu à un moment donné épouser une seconde femme. Le scribe d’un des hadith met cela sur le compte du fait que cette femme était polythéiste – comprendre chrétienne pour ces ignorants. Mais c’est faux, car la famille de Mahomet -dont son père- étaient des chrétiens nestoriens. Ce qui explique que Mahomet connaissait l’évangile, (de Matthieu je suppose, plus court que celui qu’on connaît). Oui, Mahomet ne favorisait pas du tout la polygamie, il acceptait le divorce, c’est à dire la répudiation acceptée par la femme, ce qui l’oppose à la répudiation simple. On lapide les adultères dans l’Islam, mais ce n’est pas un sacrement.

    Il prêchait à des gens incultes d’une misogynie consommée et ce prophète a toujours cherché à composer parce que les chrétiens n’ont pas voulu écouter son message et qu’il devait le transmettre. Du reste, si le Prophète eut cinq enfants de sa première femme, il n’en n’eut aucun par la suite… ‘Omar qui était un brave homme colérique reconnaît qu’avant Mahomet les femmes ne comptait pour rien. Pas chez les Ansars cependant dont il n’était pas. Abou Bakr aussi était un brave homme, mais de rancune tenace, aussi, il en voulait à mort à Fatima de l’avoir refusé, ce qui explique qu’il lui refusa l’héritage d’une petite palmeraie qui devait provenir d’un patrimoine de Mahomet et non d’une razzia. Cela explique que sa famille la réclama jusque sous Ostman. Mahomet avait mis ses espoirs dans El Hassan, fils de Fatima, mais Dieu ne voulait pas du sang, il l’a montré.

    Fatima a été la poseuse du Sceau.

    Pour ne pas mécontenter Abou Bakr encore une fois, car il avait besoin de son soutien à tous les niveaux, Mahomet accepta de marier sa fille Aïsha qui était une enfant à l’époque. Abou Bakr voulait un petit fils de cette façon ce qui l’aurait rendu héritier légitime. Quand son Conseil l’autorisa à fuir pour la Mekke, Mahomet ne voulu pas qu’on emmène cette fillette! Mais Abou Bakr lui fit comprendre qu’il ne l’aiderai pas autrement. Il fallut accepter car la vie du prophète était menacée.

    Celui-ci met en avant le respect du serment. Dieu ne fut pas d’accord avec cette combine. Moïse ouvre la porte au Messie et Mahomet la referme. Il n’y a rien d’autre. Il ne sauva même pas El Hassan ni El Hossein. Car la famille du prophète se rapprochait dangereusement des Sassanides et risquait de replonger dans l’univers des mages qui, lui, était vraiment polythéiste. La fille d’Ali avait épousé un prince perse. Les Sassanides sont apparentés aux gens du Khorassan.

    Ali n’était pas très motivé non plus sur le plan de la religion, et ne s’astreignait pas à toutes les prières que demandait le prophète il avait les yeux malades et des façons de faire que le prophète réprouvait. Par exemple, il avait des relations sexuelles avec ses captives de guerre qui ne pouvaient s’y opposer. Mahomet le vit et en fut très affecté. Il l’interdisait.

    Ce prophète était un homme sensible et respectueux des femmes, ce qu’on ignore totalement, Mais son entourage était d’une grande barbarie. On ne lui connaît qu’un acte de cruauté vraie, qu’il dut regretter à mon avis quoique la faute qu’il condamnait était grave. Abou Bakr s’opposa ainsi à la volonté de son prophète qui demandait à ce que l’héritage vrai (non le butin) aille aux descendants.

    Avant de mourir, Mahomet avait eu révélation des guerres entre musulmans et de la fin de sa communauté dans le sang, lors de la nuit du destin. Mais il refusa de le dire. Il se rapprocha donc des chrétiens en s’en remettant à Dieu. On le sait parce qu’il adopta leur façon de se coiffer. Je pense que c’est une des raisons pour laquelle on l’empoisonna, mais je ne peux en donner de preuves réelles. Fatima aussi probablement. C’était très fréquent et ça avait déjà été tenté par les juifs de son entourage qu’il avait spoliés.

    Actuellement, nous avons besoin de l’Islam à cause des blasphèmes des chrétiens qui sont sans nombre, dont le mariage gay qui est la fin des haricots et la preuve que cette religion n’a rien compris du message du Messie, le Hatan des écritures antédiluviennes qui unit le saint et la sainte pour la génération nouvelle, dégagée de la mort.

    Que Dieu nous fasse miséricorde.

    Répondre
    • avatar
      19 mars 2017 à 8 08 37 03373
      Permalink

      Tout ceci est très intéressant… sauf le chialage contre le mariage gay, qui est à la fois minable et hors sujet.

      Répondre
  • avatar
    19 avril 2017 à 13 01 48 04484
    Permalink

    Chère Fatima Zahra, la douce et pieuse fille du Prophète(PBSL). Elle est une femme respectable vu que le Prophète a bien déclaré aux disciples de l’Islam ceci : «c’est Dieu qui m’a ordonné de donner comme épouse Fatima à Ali».

    Dans un autre de ses propos, il déclare que «celui qui met en colère Fatima, encourra sa colère». Tout cela, pour vous dire que leurs relations étaient très profondes et sincères. Parlant de la succession dont elle a été écartée, je pense que si j’étais à la place d’Abou Bakr, je lui aurais cédé le bien qui était à l’origine de leur différend. Dans la succession musulmane, la fille du défunt à sa part dans le partage de ses biens.

    Dans nos prières de tous les jours, on formule des vœux, des invocations nourries à l’adresse de la famille du Prophète (PBSL). Ce qui démontre la grande estime qu’on leur témoigne. Respecter le Prophète (PBSL) c’est aussi respecter sa famille, sa descendance, sa progéniture.

    Sans vouloir dénigrer le calife Abou Bakr car il a marqué son temps avec sa grandeur d’âme et son sens de la dévotion surtout lors du décès du Prophète (PBSL) caractérisé par un moment de trouble mais à mon humble avis, son attitude n’est pas digne d’un homme de sa trempe.

    J’espère que cette histoire n’est qu’un petit incident et qui n’entrave en rien l’avancement de l’Islam, l’union voire la solidarité des musulmans. Les historiens ont-ils exagéré les faits? Dieu seul sait!
    Ce qui est sûr, c’est que le fait de tuer la fille d’un Prophète quelle qu’elle soit est un sacrilège.

    Grand Merci.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *