Les années Obama

Chronique : Du mentir-vrai.   Par  Chérif Abdedaïm  Alger.  14.10.2016

Rendons à César ce qui est à César. L’Amérique du nord excelle, depuis plusieurs décennies au moins, dans l’art consommé de la manipulation du fait et du droit mais également dans la pratique de l’exportation hors de ses frontières des crises et de la guerre avec le soutien de quelques « idiots utiles » adeptes de la théorie de la « servitude volontaire » chère à La Boétie.

Le manipulateur du fait et du droit : une grande expertise. Une certaine idée des faits. La frontière jusque-là naturelle de la virtualité et de la réalité, du faux et du vrai est abolie. Mais il y a pire encore. Le mensonge est élevé au rang de sport national et plus c’est gros, plus ça passe.  Les États-Unis sont les meilleurs adeptes du mentir-vrai. Chez eux, « les mots mentent comme ils respirent », pour reprendre la formule de Romain Gary. Il faut attendre plusieurs années pour que Colin Powell reconnaisse, confus, que les preuves de la présence d’armes de destruction massive en Irak n’ont jamais existé en dépit de ce qu’il déclarait devant le Conseil de sécurité de l’ONU. Il faut attendre un rapport accablant de l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe pour que les États-Unis admettent l’existence des vols secrets de la CIA pour transporter des prisonniers vers quelques contrées disposant d’une réelle expertise en matière de torture. Il faut attendre les révélations d’un grand quotidien américain pour que la Maison Blanche reconnaisse le versement d’une rançon en contrepartie de la libération d’otages détenus en Iran alors même que la position officielle est que Washington ne verse jamais de rançons. Il faut attendre la publication d’études indépendantes pour que les Américains reconnaissent qu’ils ne pouvaient avoir tué plus de djihadistes qu’il n’en existait en Irak et en Syrie. Et cette liste n’est pas exhaustive, mais tout simplement indicative ! On croit rêver s’agissant d’un pays qui donne des leçons à la terre entière. Mais, ce n’est pas tout !

 

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Une certaine idée du droit. Là encore, on peut dire que les Américains ne manquent pas d’air, eux qui se présentent comme des parangons de vertu en matière juridique tant leur Constitution s’apparenterait aux tables de la loi. Pour faire simple, on peut dire que la conception juridique du droit laisse rêveur les tenants d’un droit international fondé sur le principe de l’égalité souveraine entre États tel qu’énoncé par la charte de l’ONU. D’un côté, le droit américain s’applique en dehors du territoire, jouissant d’une forme d’extra-territorialité. Cela leur permet d’écarter des concurrents commerciaux étrangers trop bien implantés dans un pays. De l’autre, les Américains ont toujours été et sont toujours réservés à l’idée que le droit leur soit applicable comme au vulgum pecus qu’il s’agisse de la Cour pénale internationale, de l’interdiction des essais nucléaires, du droit international humanitaire, du climat…. Cela leur permet de procéder à des assassinats ciblés de terroristes aux quatre coins du monde, de bombarder des hôpitaux de MSF en Afghanistan en toute impunité.

Par une curieuse ironie de l’Histoire, l’Amérique récuse aujourd’hui les principes cardinaux de la mondialisation qu’elle a mise sur pied hier dans la mesure où elle ne leur apporterait plus aujourd’hui les dividendes qu’elle en escomptent sur le plan économique, financier et social (Cf. les propositions de Donald Trump et Hillary Clinton). Barack Obama va jusqu’à faire la leçon aux Chinois en matière de droit maritime international !

L’exportateur de crises et de guerres et les idiots utiles : une grande expérience. Une exportation des crises. La vie internationale est fondée sur le respect de règles communes souscrites volontairement par les États. Hors, les Américains s’autorisent à s’exclure du droit commun dont ils exigent l’application par le reste du monde. De facto, si ce n’est de jure, ils seraient hors-la-loi. Que de crises exportées par les États-Unis hors de ses frontières au cours des dernières décennies sans qu’ils n’aient jamais eu à en rendre compte devant un quelconque tribunal pénal international ou une cour pénale internationale ! La plus violente est la crise financière née de la bulle spéculative autour des « subprimes » qui a failli emporter le monde à partir du moment où elle s’est répandue comme des métastases. Où sont les coupables ? Ils ont rarement été poursuivis et condamnés comme cela aurait été normal. Que font-ils ? Ils emploient comme consultant « Brexit », l’ancien président de la Commission européenne, José Manuel Barroso sans que personne n’y trouve à redire. Non moins spectaculaire est la crise environnementale qui secoue la planète. Les États-Unis sont, avec les Chinois, les plus gros pollueurs de la terre. Ils ratifient le texte de la COP21 après avoir lutté pour qu’il ne contienne aucun engagement contraignant. Donald Trump annonce qu’il s’en dégagera en cas de victoire à l’élection présidentielle. Ces deux exemples illustrent parfaitement le rôle néfaste joué par les Américains dans la dérégulation et la déstabilisation de la vie internationale.

Une exportation des guerres. Dans ce domaine, les Américains disposent d’une expertise incontestable et incontestée. C’est d’abord la guerre au sens militaire que Washington apporte en présent aux peuples ombrageux, peu portés à la servitude volontaire. Une fois l’ordre remis, les États concernés ont le plus grand mal à s’en remettre (Irak, Afghanistan, Libye…) tant les traumatismes y sont profonds. Avec les Américains, il y a une grande chance que le remède soit pire que le mal tant ils ne comprennent rien aux pays dans lesquels ils interviennent. Nous en mesurons aujourd’hui tous les effets négatifs sur la sécurité internationale. C’est ensuite la guerre au sens financier du terme. Les guerres financières :ce sont de vraies guerres qui tuent et paupérisent les peuples, comme on l’a vu en Grèce. Cette situation stratégique inédite s’explique par la nouvelle puissance des acteurs financiers : banques d’affaires, fonds d’investissements, nombreux milliardaires issus de Wall Street. Depuis les années 1980, une finance dérégulée, mondialisée et en partie toxique s’est bâti de vastes principautés immatérielles, surplombant les économies et lançant des raids sur des États captifs et des populations tétanisées. Malgré sa responsabilité dans la crise de 2008, la finance-puissance continue d’étendre son emprise, usant de stratégies empruntant à l’art de la guerre. C’est enfin, le concept de « guerre des civilisations » dont ils sont les exportateurs à travers les thèses culturalistes de Samuel Huntington.

Les « idiots utiles ». Le tableau présenté ci-dessus a simplement valeur d’exemple. Il ne prétend pas à l’exhaustivité tant la liste des errements de l’Amérique au cours des dernières années est impressionnante pour celui qui observe la réalité quotidienne avec distance tout en ne méconnaissant pas les succès d’Outre-Atlantique dans les domaines les plus variés. Être allié loyal des États-Unis ne signifie pas nécessairement être son « idiot utile », être aligné sans la moindre réserve, sans la moindre interrogation sur les faits et sur leurs motivations, parfois les plus cyniques !  Pour l’heure, la brouette transatlantique accompagne, en queue de convoi, les pyromanes américains partout où il leur prend l’envie de mettre le feu : le Kosovo, l’Irak, la Libye, la Syrie, l’Ukraine. C’est la définition même d’un protectorat.

En définitive, le monde est-il conscient de la vacuité des discours américains sur les grandes crises internationales actuelles et passées ? Les seuls discours qu’ils soient capables de tenir pour cacher leur incapacité à comprendre le monde et à agir sont les discours éclairés rédigés par leurs communicants (« spin doctors »). Ceci constitue le signe manifestes de l’emprise de l’empire de la com sur leur politique étrangère et leur diplomatie.

« Même un égal, lorsqu’il atteint son objectif, cherche à devenir plus fort et, dès qu’il l’est devenu, cesse d’être fiable ». Les lecteurs avertis de Machiavel, Clausewitz et autres Sun Tzu ne trouveront peu de nouveauté dans l’analyse de la position américaine dans le concert des nations, tout juste la confirmation qu’à Washinton la politique a toujours été envisagée avec une méthode froide, cynique, débarrassée de toute morale. En ce début de XXIe siècle, les Américains n’échappent pas à la règle et commencent, lentement mais sûrement, à payer la facture de leur désamour par le « Rest of the World » comme ils le qualifient avec dédain et supériorité. Et cette facture risque d’être lourde lorsque le monde découvrira, le jour venu avec effroi, qu’il est « malade de l’Amérique ». Comment l’Histoire jugera l’Amérique ? La réponse la plus récente de son vice-président, Joe Biden à cette question est faible, voire risible.

Le monde est-il conscient de cet état de choses ou serait-il sous le « charme » d’un somnambulisme chronique ? Est-il disposé à engager un authentique débat sur le sujet ? Peut-il y changer quelque chose ? Le veut-il ? Est-ce faisable et envisageable dans un monde frappé au seau du conformisme et du panurgisme médiatique ? En dernière analyse, les États-Unis sont atteints d’un phénomène bien connu des psychologues et autres psychiatres, à savoir celui du transfert dont l’un des deux mécanismes constitutifs se nomme projection. Elle consiste à attribuer à autrui des caractéristiques qui lui sont propres et qu’il refuse en lui. Sans nul doute, et même s’il y a une part d’exagération dans ces paroles, le fond en est juste : États-Unis ou États voyous ?

Chérif Abdedaïm

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Chérif Abdedaïm

Chérif Abdedaïm est journaliste écrivain algérien. Auteur de plusieurs essais et recueils de poèmes dont "Aux portes de la méditation", "Le Bouquet entaché", "Abdelhafid Boussouf, le révolutionnaire aux pas de velours", "Constantine, la saga de beys", "la Contrée désolée", etc.

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