Quand Isou inventait Mai 68

URANUS:

S’il faut en croire le philosophe Michel Onfray, Isidore Isou, un autre philosophe, avait défendu, 20 ans avant tout le monde, les valeurs qui allaient devenir celles qui émergèrent lors des évènements de mai 68.

C’est ce que l’on pouvait découvrir en écoutant la conférence de Michel Onfray, sur l’antenne de France culture, le 30 juillet 2013. lien

C’est dans sa « contre histoire de la philosophie » que le philosophe raconte la vie et décrit les théories d’Isidore Isou, peut-être le premier penseur de mai 68, bien avant Guy Debord et ses situationnistes, ou André Breton et ses surréalistes.

Rappelant la pensée d’Arthur Rimbaud, pour qui les artistes ont des antennes, la poésie étant étymologiquement création, qu’ils perçoivent et retranscrivent sous des formes diverses, peinture, musique, écriture, cinéma, etc… ce qu’ils ont perçus, il va évoquer le grand poète précurseur qu’était Isidore Isou.

L’avant-garde, celle des futuristes, étant celle constituée par Filippo Marinetti, Marcel Duchamp, et quelques autres, tout au début du 20ème siècle, c’est en 1947 que l’on commence a découvrir le fondateur du lettrisme, Isidoure Isou, qui nous a quitté discrètement en 2007.

De son vrai nom Isidore Isou Goldstein, Il propose entre autres des poèmes sans mots, composé uniquement de syllabes, abolissant le sens, et ne gardant que le son.

Il avait écrit en 1947 le « premier manifeste du soulèvement de la jeunesse » (publié en 1950).

Extrait : « les jeunes sont esclaves de leur famille, de leur époque, de l’économie, qu’ils sont soumis à la hiérarchie, qu’ils sont sans pouvoir et sans liberté, soumis aux vieux, lesquels se réclament toujours de leur expérience… ».

Isou veut révolutionner l’enseignement avec des méthodes extravagantes qui visent que les enfants soit le moins longtemps possible à l’école, prévoyant l’abolition du bac, laquelle refait surface ces derniers temps. lien

Extrait : « les jeunes sont l’attaque, l’aventure, ils doivent cesser d’être une marchandise, pour devenir les consommateurs de leur propre élan, si la jeunesse ne se sauve pas, elle perdra le monde  ».

Isou, authentique « touche à tout » a formulé une théorie générale, écrivant sur tous les sujets : poésie, peinture, littérature, photographie, théâtre, pantomime, cinéma, roman, psychologie, science, théologie, économie politique, mathématique, médecine, chimie, et même érotisme…rien ne lui échappe.

Sur la question cinéma, dans son film « traité de bave et d’éternité », il propose un cinéma qui dissociera l’image du son, incisant le négatif, grattant la pellicule, défendant le cinéma discrépant, (lien) que Debord reprendra plus tard à son compte.

Ce film, dans lequel on découvre Jean louis Barrault, Blaise Cendrars, Jean Cocteau, Marcel Achard, Danièle Delorme, Daniel Gélin,…sera projeté en 1951 à Cannes provocant le chahut qu’on imagine, et obtiendra le prix St Germain-des-près à Paris. lien

L’intégralité du film est sur ce lien.

Plus tard, après le cinéma infinitésimal, puis le cinéma supertemporel, il passera en 1991 aux « films excoordistes  », qu’il définit ainsi : « l’inimaginable comme étant divers et varié dans les expressions de ses contenants et de ses contenus  ». lien

La société qu’il imagine est aux antipodes de la société de l’époque, prônant l’abolition du travail, au profit d’une société du loisir créatif, ce qui sera l’un des thèmes marquant de mai 68.

Le 9 avril 1950, 4 lettristes entrent dans la cathédrale Notre Dame de Paris, emplie de milliers de catholiques venus d’un peu partout pour célébrer la messe de Pâques.

L’un des lettristes, Michel Moure, 22 ans, habillé en prêtre, monte en chaire et lit le texte suivant : « aujourd’hui jour de Pâques, en l’année sainte, ici dans l’ancêtre Notre Dame de Paris, j’accuse l’église catholique universelle du détournement mortel de nos forces vives en faveur d’un ciel vide, j’accuse l’église catholique d’infecter le monde de sa morale mortuaire, d’être le chancre de l’occident décomposé, en vérité, je vous le dit, Dieu est mort (…) Nous vomissons la fadeur agonisante de vos prières, car vos prières ont grassement fumé les champs de bataille de notre Europe… ».

Comme le rappelle très justement Onfray, cet happening raconte déjà l’histoire de ce qui sera mai 68, se rebellant contre toute forme d’autorité, pour en finir avec le vieux monde, et retrouver la vie.

Pour Michel Onfray, mai 68 s’inscrit donc dans un processus d’effacement de la civilisation judéo-chrétienne, ce christianisme misogyne, phallocrate, qui condamne les femmes, déteste les corps, et qui invente la notion de péché…luxure, gourmandise, qui préconise de ne pas aimer la vie, les plaisirs, faisant l’éloge de la souffrance, de la pudeur, de l’enfantement dans la douleur, du travail…

« Eve la première des femmes n’a-t-elle pas inventé l’intelligence, prônant la désobéissance puisqu’elle a gouté le fruit de l’arbre de la connaissance, devenant ainsi pour l’église une pécheresse ? » questionne Onfray.

Mais revenons à Isidore Isou.

Il veut aussi changer la ville, tout comme plus tard Guy Debord, dans sa « société du spectacle  », proposant aux humains de se la réapproprier, de la construire avec de nouveaux matériaux : fleurs, livres, légumes, comètes, papillons ou éléphants, parties de cadavres ou d’êtres vivants…il contestait « les bâtiments pour les élites », refusant que les Palais soient pour l’aristocratie, les églises pour les élites, les arcs de triomphe pour les militaires. A la place, il proposait des palais pour les SDF, de transformer les églises en toilettes publiques, et les arcs de triomphe en cafés, ou en cimetières pour chiens.

10 ans avant que Debord ne s’empare du concept de détournement, Isou veut détourner les constructions ou les éléments de construction de leur destination habituelle, proposant que les bâtiments puissent agir sur des corps concrets, sur l’ouïe, la vue, l’odorat.

Mais il veut aussi révolutionner aussi la musique, proposant un concert d’art aphoniste.

Roland Sabatier, l’historien du lettrisme, le définit ainsi : « Art ayant pour contenu une émission de silences par les mouvements de l’interprète, gestes, ouverture et fermeture de la bouche, ou l’utilisation d’instruments non sonores ».

Ce dernier avait interviewé Isou le 15 novembre 1999, à Paris, et on découvre dans cet échange la vision originale du Monde de l’artiste lettriste.

Evoquant les pré-lettristes, comme Pierre-Albert Birot, Isou va, dans ce long entretien, définir la Kladologie, reléguant le dadaïsme à de la sous-pataphysique, racontant le prix littéraire qu’il avait crée en 1974, le « prix des créateurs », dans le jury duquel on trouvait entre autres Eric Losfeld, Eugène Ionesco, René Clair, …, et déclarant finalement que le fondement, c’est la Kladologie, la somme des créations, la Créatique. lien

Revenons à mai 68, dans la droite ligne de la pensée d’Isou, ce sera : « jouir sans entraves, ici et maintenant, soyez réalistes, demandez l’impossible, ce monde est extraordinaire, il est interdit d’interdire, on refuse la souffrance, travailler pour quoi faire ? Il n’y a pas de péché, on défend la chair, on défend les femmes, on se dit son plaisir, son envie de plaisir, mai 68 s’était donné comme objectif la déchristianisation du monde », comme le dit très clairement en conclusion de sa conférence Michel Onfray.

Et comme dit mon vieil ami africain : « ceux qui prennent leur désirs pour des réalités sont ceux qui croient à la réalité de leurs désirs  ».

L’image illustrant l’article provient de « mqc.blogspot.fr »

Merci aux internautes de leur aide précieuse

Olivier Cabanel

Pour découvrir les publications d’Isou, ce lien

Article ancien

Sartre, le néant d’un être

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