Qu’est-ce que le CETA entre l’UE et le Canada ?

Titre original :   Qu’est-ce que le CETA, accord de libre-échange Par  Eléanor Douet et Camille Kaelble. Le 15.02.2017.

 

Adopté par le Parlement européen le 15 février, cet accord de libre-échange entre le Canada et l’Europe suscite l’inquiétude, notamment chez les agriculteurs européens.

 

Le Parlement européen a adopté, mercredi 15 février, l’accord controversé de libre-échange transatlantique entre l’Union européenne et le Canada : le CETA. Lors du vote, 408 eurodéputés ont voté en faveur du texte, 254 contre. L’application provisoire d’une partie du texte devrait entrer en vigueur dès le mois d’avril prochain. Parmi les principaux candidats à la présidentielle française, seul Emmanuel Macron y est ouvertement favorable. Le CETA, ou Accord économique et commercial global, est un accord de libre-échange « de nouvelle génération ». En cela, il se rapproche du Tafta, le projet de libre-échange transatlantique entre l’Europe et les États-Unis, dont les négociations avaient été définitivement stoppées par le secrétaire d’État français chargé du Commerce extérieur, Mattias Fekl.

Quand Marx défendait le libre-échange

Quelques mois avant la parution du « Manifeste du Parti Communiste », Karl Marx écrivit deux discours à propos du libre-échange.  Ces textes témoignent de sa connaissance des théories économiques de l’époque mais aussi de son audace stratégique car Marx y développe une défense du libre-échange en tant que tremplin vers le socialisme.

Deux discours pour le prix d’un

Comme il n’était pas en lui de savoir se gêner, Karl Marx entreprit de porter la contradiction aux économistes libéraux qui se réunirent en Belgique à la fin 1847  pour débattre des vertus respectives du libre-échange et du protectionnisme.  Le « Congrès économique » fut l’un des tous premiers meetings à l’échelle européenne et, hormis des excès regrettables de langage, le compte rendu qu’en donne Engels mérite d’être lu.

Après qu’un orateur ait proféré une défense habile du protectionnisme puis qu’un suivant ait brossé la situation difficile des ouvriers anglais, on s’arrangea pour que Marx ne prit pas la parole de sorte que ce qui aurait pu entrer dans l’histoire comme la « controverse de Bruxelles » s’acheva, au terme d’interminables et insipides discours, par le vote quasi unanime de cette belle résolution : « Le libre-échange est extrêmement bénéfique pour les travailleurs et les libèrera de la détrêsse et de la misère« .

Un peu plus tard, le 9 janvier 1848, Marx put s’exprimer devant ses amis de l’Association démocratique de Bruxelles. Il y prononça un second discours.  En juin on l’expulsa de Belgique.

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Le libre-échange comme accélérateur de l’histoire

Karl Marx veut hâter l’écroulement du système capitaliste.  S’il se prononce en faveur du libre échange, c’est parce qu’il souhaite aviver les contradictions du système qu’il combat.  En effet, le commerce exerce deux effets opposés sur les profits.   Côté face, il permet d’augmenter les profits, soit par diminution des salaires, soit par importation de composants et de matières premières à bon marché.

C’est dans l’œuvre de Ricardo que Marx trouve son principal argument: la concurrence supplémentaire empêche les salaires réels de décoller du niveau minimum de subsistance et les capitalistes profitent de l’importation  de biens de consommations importés à moindre coût pour rogner sur les salaires nominaux.

Côté pile, l’ouverture aggrave la tendance du capitalisme à trop produire, ce qui  accélère la chute du taux de profit et  la survenue des crises de surproduction. En effet, la perspective de nouveaux marchés débride l’accumulation du capital et oblige chaque capitaliste à investir plus pour résister à la concurrence.  De ce fait, Marx pense  que les salaires connaîtront des variations cycliques plus prononcées, augmentant plus fortement en période de « boom » pour  s’effondrer par la suite.

En conséquence, les pays qui se spécialisent dans l’industrie verront croître une population ouvrière miséreuse, précaire  et prête pour le grand chambard.

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Le protectionnisme est devenu une entrave au progrès historique

Marx distingue deux formes de protectionnisme (« deux sectes« ): une version progressive, compatible avec la concurrence internationale (et donc avec la révolution), une version conservatrice:

(…) le système protectionniste n’est qu’un moyen d’établir chez un peuple la grande industrie, c’est-à-dire de le faire dépendre du marché de l’univers, et du moment qu’on dépend du    marché de l’univers on dépend déjà plus ou moins du libre-échange. Outre cela, le système protecteur contribue à développer la libre concurrence dans l’intérieur d’un pays. C’est pourquoi nous    voyons que dans les pays où la bourgeoisie commence à se faire valoir comme classe, en Allemagne, par exemple, elle fait de grands efforts pour avoir des droits protecteurs. Ce sont pour elle des    armes contre la féodalité et contre le gouvernement absolu, c’est pour elle un moyen de concentrer ses forces, de réaliser le libre-échange dans l’intérieur du même pays.

Mais en général, de nos jours, le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l’extrême    l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C’est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je    vote en faveur du libre-échange. »

Le premier protectionnisme est celui que défend Friedrich List. Marx s’y oppose parce qu’il ne goûte guère le fumet de collaboration de classe qui émane de cette politique commerciale, mais son opposition est modérée.

Ce protectionnisme peut jouer ici un positif, puisqu’il renforce la bourgeoisie nationale et contribue au démantèlement du féodalisme.

« Le système protectionniste fut un moyen artificiel de fabriquer des fabricants, d’exproprier des travailleurs indépendants, de convertir en capital les instruments et  conditions matérielles du travail, d’abréger de vive force la transition du mode traditionnel de production au mode moderne ». Le Capital. Chapitre 23, « Genèse du capitalisme industriel ».

Toutefois, Marx affirme que cette séquence historique est révolue.

Il explique que depuis le début du XIXième siècle  l’industrie allemande  vole de ses propres ailes et se développe  grâce aux importations de matières premières  et à ses débouchés extérieurs.

Désormais, les béquilles du protectionnisme sont désormais inutiles.

Marx reprendra cette idée dans d’autres textes montrant que le protectionnisme est devenu une entrave au progrès économique:  « Le protectionnisme est dans le meilleur des cas une vis sans fin et on ne sait jamais quand on en a fini avec lui. Si nous protégeons une branche de l’industrie, nous portons préjudice directement ou indirectement à toutes les autres qui, par conséquent, doivent aussi être protégées » (1888)  Parce qu’il gardait l’espoir que le capitalisme serait débordé par ses contradictions, Marx avait choisi d’entretenir un rapport dialectique au système qu’il combattait.

Plutôt que de  combattre le capitalisme frontalement, Marx voulait en accélérer la décomposition. Comme il imaginait que le socialisme universel prendrait le relais d’un système à bout de souffle, il fut un compagnon de route  opportuniste de la mondialisation.

TAFTA CETA pas d’accord !

En 2013, l’UE et les États-Unis ont entamé des négociations en vue de conclure un accord de partenariat transatlantique sur le commerce et l’investissement ou TAFTA. Ce serait l’un des accords de libre-échange et de libéralisation de l’investissement les plus importants jamais conclus, représentant la moitié du PIB mondial et le tiers des échanges commerciaux.

En 2015, les zones hors TAFTA se sont multipliées partout en Europe et plus de 3 millions de personnes ont signé Initiative Citoyenne Européenne auto-organisée contre le TAFTA et le CETA (accord EU/Canada. Malgré les déclarations de l’exécutif français, les négociations sur le TAFTA continuent et le processus de ratification du CETA est en phase finale. Nous répondons en amplifiant notre mobilisation via des journées d’action nationale, européenne et mondiale, déjà en cours de préparation

Attac se mobilise avec ses partenaires du collectif Stop TAFTA pour faire dérailler ces négociations et stopper ces accords (voir le site du collectif Stop TAFTA).

 

 

Le CETA n’a pas la cote chez les candidats, à l’exception de Macron

 

Le traité de commerce entre l’Union européenne et le Canada doit être débattu mercredi devant le Parlement européen. En France, une grande majorité des candidats à la présidentielle dénoncent cet accord ou émettent des critiques. Sauf Emmanuel Macron.

 

Si Emmanuel Macron était député européen, il voterait sans hésiter pour le Ceta, l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada. Le traité arrive en effet mercredi au Parlement européen. Et comme pour son cousin américain le Tafta, le Ceta fait l’objet d’une vive contestation. En France, les candidats à la présidentielle sont d’ailleurs en grande majorité contre son application, qui commencerait dès le mois d’avril en cas d’adoption cette semaine à Strasbourg.

Mais l’ex-ministre de l’Economie, lui, est l’un des rares à soutenir ce texte. Il expliquait pourquoi en octobre dernier, lors des « Journées de Bruxelles » organisées notamment par L’Obs et Le Soir : « Ce traité améliore objectivement les choses dans notre relation commerciale avec le Canada », justifiait notamment Emmanuel Macron, alors que la région de Wallonie bloquait à ce moment-là la signature du Ceta. « Les améliorations demandées par les Wallons sont pertinentes, mais elles ne peuvent pas être dans le texte », ajoutait-il, en estimant qu’on « affaibli[ssait] l’UE » par cette méthode. Le candidat d’En Marche! ne voulait pas revenir sur ce texte au motif qu’il était déjà négocié. Il plaidait en revanche pour plus de concertation sur les enjeux « futurs » de l’Europe, comme il le disait devant la caméra de France.

Le « oui, mais » de Fillon

A droite, Les Républicains soutiennent également la ratification du traité euro-canadien. François Fillon se montrait toutefois plus nuancé, peu avant la primaire de la droite : « Le Ceta est un bon accord si les règles du jeu sont identiques, et respectées par tous. Malheureusement ce n’est pas le cas, et certainement pas pour l’agriculture », affirmait-il sur le site Terre-net, sans dire donc vraiment s’il soutenait cette version du texte. « Nous signons  un accord avec un grand pays en dehors de la communauté européenne, alors même qu’au sein de l’Union, les règles ne sont pas les mêmes pour tous! Je souhaite l’harmonisation des règles au sein de l’Union. »

Tous les autres candidats sont beaucoup plus critiques. A l’extrême droite, Marine Le Pen a rappelé son opposition dans une vidéo mise en ligne mardi. « C’est un traité dangereux (…) Il détruira de nombreux emplois en France », explique l’eurodéputée FN, qui y voit notamment une « nouvelle concurrence déloyale » pour les éleveurs français. « Pour ma part, j’alerte sans relâche sur les dangers de ce traité depuis 2013 », écrivait de son côté Jean-Luc Mélenchon il y a deux semaines. Le candidat de la France insoumise ne se fait pas d’illusion sur l’issue du vote, qui n’est à ses yeux « qu’une formalité ». Mais il dénonce « le coup de force » du Conseil européen qui voudrait « une application ‘provisoire’ du traité » dès le feu vert du Parlement, avant même que les Etats-membres n’aient à ratifier cet accord.

Hamon s’était opposé à Valls sur le sujet.

Côté socialiste, Benoît Hamon fait lui aussi campagne contre le traité commercial – il s’agissait d’ailleurs de l’un de ses nombreux désaccords au cours de la primaire avec son adversaire Manuel Valls. L’eurodéputé EELV Yannick Jadot est également très mobilisé sur cette question. Il avait même porté cette opposition à Strasbourg. Son intervention avait eu du succès sur Internet.

Le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France) avait pour sa part écrit aux autres candidats à la présidentielle pour se mobiliser contre le traité et Philippe Poutou (NPA) avait participé aux manifestations contre le Tafta et le Ceta. Au nom de sa lutte contre le capitalisme, Nathalie Arthaud est également contre mais refuse de partager ce combat avec les « réformistes de tout poil ou des souverainistes, de Mélenchon à l’extrême droite ». D’autres prétendants à l’Elysée, de Rama Yade à Jacques Cheminade en passant par Jean Lassalle ont eux aussi exprimé des critiques sur cette question.

Arnaud Focraud – leJDD.fr

 

Bibliographie

Tous les textes cités sont consultables dans « Marx à mesure. Une anthologie commentée des écrits de Marx et d’Engels« , Le cercle des études marxistes. Association culturelle Joseph Jacquemotte.

Karl Marx, « Discours sur le protectionnisme, le libre-échange et la classe ouvrière », Bruxelles, septembre 1847.

Karl Marx, « Discours sur le libre-échange », Bruxelles, janvier 1848. Publié en annexe de « Misère de la philosophie ».

Friedrich Engels, « Le Congrès Economique », The Northen Star, 23/09/1847.

Friedrich Engels, « Sur la question du libre-échange », 1888.

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Robert Bibeau

Robert Bibeau est journaliste, spécialiste en économie politique marxiste et militant prolétaire depuis 40 années.

2 pensées sur “Qu’est-ce que le CETA entre l’UE et le Canada ?

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    20 février 2017 à 9 09 55 02552
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    @ tous

    Un prolétaire révolutionnaire n’a pas à défendre ou à opposer le libre échange ni le réaménagement des règles d la concurrence inter-factions-capitalistes.

    Dans cette histoire la classe prolétarienne est assise dans les gradins et regarde deux équipes d’esclavagistes s’affronter sur la patinoire (hockey – au Canada) ou sur le terrain de jeu (foot en Europe) et la petite bourgeoisie véreuse de gauche comme de droite voudrait que le prolétariat des gradins encourage l’une ou l’autre des équipes qui une fois gagnante viendra lui faire les poches – le rançonné et lui arraché le surtravail = la plus value.

    Quel intérêt le prolétariat a-t-il à espérer que ce soit l’équipe des blancs ou l’équipes noirs qui le tienne en esclavage salarié ????

    UN seul – le prolétariat a intérêt à savoir laquelle des deux solutions est inéluctable (mondialisation impérialiste ou « démondialisation – capitalisme à rebours – retour au bon vieux temps » (sic) – incontournable car elle va dans le sens de l’évolution du mode de production capitaliste moribond – dans le sens de l’histoire pénible – tunnel mortel dont il n’y a aucun moyen de s’échapper sauf de poursuivre pour surgir de l’autre côté de cette impasse de guerre détruire l’ancien et construire le nouveau mode de production totalement différent le mod de production prolétarien communiste.

    Robert Bibeau http://ww.les7duquebec.com

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    23 février 2017 à 2 02 50 02502
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    Pas d’accord. Une analyse de la situation concrète pour des solutions concrètes disait Lénine. Ce n’est pas en tapant du pied dans les gradins en scandant ´´proletariat’´ qu’il se libérera du joug capitaliste. C’est en luttant jour après jour pour améliorer sa conditions dans les luttes concrètes. M. Bideau votre analyse confiné au trotskisme …

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