Un «terroriste» islamiste dans l’École de la République: Jour 22

UN ŒIL SUR LE MONDE MUSULMAN
Salah Lamrani

Un «terroriste» islamiste dans l’École de la République : Jour 22

Mercredi 30 mars, je ne suis pas arrivé au collège avant 11 heures, mais je n’avais pas fait la grasse mat’. Je m’étais levé avant l’aube, comme à mon habitude, mais j’avais un rendez-vous au Rectorat de Créteil, qui m’a enfin convoqué pour m’entendre, plus d’un mois après les faits. J’avais déjà été convoqué pour le lundi 21 avril, comme je l’ai appris samedi 26, en allant chercher deux courriers recommandés que je n’avais pu retirer plus tôt, du fait de mon rythme draconien qui me fait partir peu après l’aube et rentrer après le crépuscule. Je précise que c’est ma deuxième sollicitation par les services du Rectorat, qui m’avaient invité en février à rencontrer un médecin de l’Education Nationale qui m’aurait très certainement déclaré médicalement inapte à l’exercice de mes fonctions pour une durée indéterminée, tirant la hiérarchie d’un bien mauvais pas. Je n’ai eu connaissance de cette convocation qu’une semaine après la date fixée, mais de toute façon, je n’y serais certainement pas allé, car je connais la musique. 

Comme on peut le voir en comparant les deux convocations, la seconde comporte une escalade notable, puisqu’on passe de 1 à 2 Inspecteurs, qu’on me retire mon titre de Professeur certifié (message subliminal : attention à la radiation…) et qu’on ne me donne plus le droit d’être assisté, ce qui est évidemment une nouvelle forme de pression – sans même parler de l’absence de formules d’adresse et de conclusion, classiques dans de tels courriers qui se veulent hautement comminatoires. J’avais bien dans l’idée d’attendre une troisième convocation pour voir si le Secrétaire Général de l’OTAN serait présent, mais l’urgence de la situation m’a fait me rendre seul à cette convocation, en bon petit soldat, dans l’état d’esprit que chacun peut concevoir.

Pas plus tard que 9 heures 05, je me suis donc trouvé en présence de Mme Isabelle CHAZAL, DRH qui a signé ma suspension, Charles NAIM, le délateur l’Inspecteur qui a « alerté » le Rectorat sur mes activités de blogueur, et un autre Inspecteur que je ne connais pas. Mme CHAZAL a pris la parole pour m’informer de la procédure qui allait être menée et de son détail : une convocation à prendre connaissance de mon dossier administratif, qui se serait notablement étoffé depuis que je l’ai consulté à la mi-février (évidemment, le vide intersidéral de mes pseudo-manquements a dû être colmaté tant bien que mal…), me sera adressée, j’aurai 15 jours / 3 semaines pour ajouter des pièces, puis une confrontation contradictoire aura lieu, durant laquelle je pourrai être assisté, et faire témoigner des gens, avant qu’une décision soit rendue, le tout avant la fin de ma suspension prévue pour le 10 juin (j’ai appris que 4 mois était le maximum pour une suspension : j’ai donc bien eu le traitement des grands-ducs). Ensuite, la Rectrice, voire la ministre statuera sur mon sort (et Mme CHAZAL a souligné que mon salaire pourrait ne plus être maintenu en cas de sanction, comme si c’est tout ce qui importait, le fait que je sois encore payé neutralisant en quelque sorte la suspension à leurs yeux). Elle m’a informé que tout cela pourrait même déboucher sur un Conseil de discipline, constitué par une Commission paritaire, etc., mais elle a précisé à la fin que ce n’était pas sûr qu’on en arrive là, maintenant le suspense. Elle m’a ensuite permis de poser des questions.

Ma première question était adressée à M. Charles NAIM, qui n’avait pas ouvert la bouche – seule Mme CHAZAL s’est exprimée tout au long de l’entretien – pour lui demander en quoi mes activités de blogueur concernaient ses fonctions d’Inspecteur ou ma qualité d’enseignant, au point de l’amener à « alerter » le Rectorat à ce sujet à deux reprises, quand celles-ci n’avaient aucune incidence sur mon exercice. Mme CHAZAL a répondu pour lui, en disant que cette rencontre n’avait pas pour objet de répondre à de telles questions, mais de m’informer de la procédure en cours, sur laquelle devaient exclusivement porter mes questions. Mais elle a fait part de sa compréhension quant au fait que cette procédure n’était pas ce qui m’importait le plus, et que je souhaitais avant tout comprendre comment on avait pu en arriver là. Et elle a pu m’informer que la procédure concernerait à la fois les événements antérieurs et postérieurs à ma suspension, ce qui semble mettre à mal le principe de non-rétroactivité.


J’ai pu obtenir la confirmation que les « vigiles », « collabeurs » ou « déchets des cités », comme je les ai appelés dans mes différentes chroniques, et qui ne viennent plus au collège, étaient des Equipes mobiles de sécurité  envoyées par le Rectorat et ne répondaient qu’aux directives de la Rectrice. Leur présence visait, parait-il, à apaiser la situation et préserver les enfants de toute « déstabilisation ». Je n’ai pas manqué de souligner le manque de discernement du Rectorat, qui, pour éviter toute déstabilisation psychologique des enfants, n’hésite pas à les faire intimider par des armoires à glace qui, en toute illégalité, les empêchaient de saluer leur Professeur à la sortie du collège, en pleine rue, et donc hors du champ d’exercice de l’autorité scolaire. On m’a laissé m’exprimer et j’ai fait plusieurs tirades de la sorte, notamment quant à la gravité de ma suspension dans ce contexte, qui tend à confirmer infailliblement l’accusation de terrorisme pour la communauté éducative, ou quant au caractère insane des courriers de la direction et de la FCPE, tant sur le plan orthographique, syntaxique que logique, mais on ne m’a pas répondu.

Somme toute, l’échange a été moins ouvertement hostile que je le craignais, la pression psychologique consistant surtout en le déséquilibre des forces en présence, 3 contre 1, ainsi que le rappel aux devoirs des fonctionnaires et à la loi de 1983 (qui parle certes de la discrétion professionnelle à laquelle les fonctionnaires sont tenus à l’article 26, mais rappelle, 20 articles plus tôt,  que « La liberté d’opinion est garantie aux fonctionnaires. Aucune distinction, directe ou indirecte, ne peut être faite entre les fonctionnaires en raison de leurs opinions politiques, syndicales, philosophiques ou religieuses, de leur origine, de leur orientation sexuelle, de leur âge, de leur patronyme, de leur état de santé, de leur apparence physique, de leur handicap ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie ou une race. »), et au Conseil de discipline brandi comme une épée de Damoclès : j’ai répondu que si le service public était devenu du servage, et impliquait que je me laisse bafouer, insulter et briser par la hiérarchie sans me défendre, on pourrait se quitter sans regrets de part et d’autre. Il faut bien souligner que la présence de la DRH et de deux Inspecteurs (à quoi bon ?) est de la « grosse artillerie », et que cela constitue évidemment une mise en condition. Mais je souligne que la DRH a été froide et professionnelle, et a poussé la « courtoisie » jusqu’à me remercier d’être venu, et pour ainsi dire s’excuser pour la première convocation, qui n’avait pas été adressée suffisamment à l’avance (je n’avais pu la retirer de toute façon). Mais l’alternance entre le chaud et le froid, le « good cop / bad cop », est une technique de déstabilisation bien connue, et, quoique plus insidieuse, redoutablement efficace en général.

Le seul véritable manque de professionnalisme constaté est venu de M. Charles NAIM, le délateur l’Inspecteur, dont j’ai appris qu’il était mon Inspecteur de surcroît (« ça promet des échanges intéressants », ai-je souligné). A la fin de l’entretien, vers 9h30, j’ai émis le souhait qu’au cours de la procédure qui allait être engagée, on puisse m’expliquer, à un moment ou à un autre, en quoi mes activités de blogueur, qui sont le seul élément constant et probant de toutes les pièces à charge, concernaient le Rectorat, et qu’il me paraissait « dément » qu’on puisse les utiliser contre moi. Au mot de « dément », M. Charles NAIM, qui prenait des notes (ce doit être l’assesseur ; j’ai hâte de lire sa prose) a eu un gros sourire imbécile béat, qu’il a arboré quelques poignées de secondes en se retournant vers ses collègues et en me fixant, alternativement et ostensiblement, ce qui était du plus haut pathétique. Il voulait clairement signifier ceci : « Regardez donc, ce va-nu-pieds qui viole les principes les plus sacrés du carriérisme ose discuter nos arrêts. » Ou, pour le dire à la Chateaubriand et de mon point de vue, « Nous ne voulons pas qu’un homme méprise ce que nous adorons, et qu’il se croie en droit d’insulter à la médiocrité de notre vie. »

M. Charles NAIM, puisque vous vous intéressez à mes activités privées au lieu de vous concentrer sur mes fonctions d’enseignant, et vous permettez de cautionner des allégations grossières et diffamatoires sans la moindre
vérification ou précaution oratoire, je vais m’intéresser aux vôtres, et j’invite quiconque a des informations sur les différentes activités et allégeances de cet individu à me les communiquer : il me semble que le public gagnerait à les connaitre. En attendant, je publie le second courriel qu’il a adressé au Rectorat, et qui en dit bien assez sur ce triste sire (il faisait suivre le courrier de la FCPE menaçant de saisir l’opinion publique et le Front National si on ne me virait pas, 5 jours avant leur volte-face suite à la réunion du 25 janvier et au soutien massif des parents en ma faveur).
Je crois que j’ai dit l’essentiel. Lorsque j’ai souligné que le harcèlement moral contre moi et les pressions contre les élèves constituaient des infractions pénales dont les auteurs répondraient devant la justice, et qui, malgré maints témoignages de parents dénonçant les « représailles » sur leurs enfants, ne semblaient justifier aucune sanction contre Mme Khadidja BOT (j’ai souligné que je ne travaillais pas pour elle mais pour la Nation, concluant par  « On ne doit pas servir la même République »), Mme CHAZAL a souligné la différence entre la procédure administrative et la procédure pénale. Nous verrons comment se prononcent l’une et l’autre à la lumière des éléments qui seront apportés, et quels profils sont prisés et/ou honnis par l’Education Nationale. Je ne retiens pas mon souffle.

Je suis parti en saluant l’assemblée d’un « bonne journée », et me suis dirigé vers le collège où je suis arrivé vers 11 heures, déposé par un bus devant Reims. J’ai aperçu ma très-chère Stéphanie DOSSOU, grande prêtresse du culte de la KaBot de son état, que je n’ai pu saluer car elle a disparu derrière le bus, et 3 autres collègues féminines ont ignoré mon salut (je précise que j’ai commencé à prendre des notes pour pouvoir me souvenir de tout, puisque mes publications sont en différé, mais on reviendra au
« direct » dès que possible).

Je suis allé en direction d’Anjou, où j’ai pu m’entretenir avec des élèves qui s’y trouvaient encore ou m’y ont rejoint avant la sortie de midi, et qui m’en ont appris de belles. Notamment que depuis l’arrivée de cette direction, les travaux de rénovation les plus conséquents auraient consisté en l’aménagement du bureau de la principale et de son adjoint, tandis que les espaces communs, salles & façades étaient laissées à vau-l’eau – et il est vrai que depuis ma faction, on peut voir des carreaux cassés au hall du premier étage, ce qui est tout de même surprenant car ce sont des réparations très simples à réaliser, et certainement moins coûteuses que la somptueuse dégustation de traiteur organisée pour les enseignants & la FCPE fin janvier (ma présence avait jeté un froid, car on était juste après le 25 janvier…). 
J’ai été massivement salué à la sortie de midi, de plus en plus d’élèves « osant » me serrer la main, ce qui est un digne acte de défiance face à l’autorité illégitime, et de respect face à celle que j’incarne. Des élèves m’ont invité à appeler la serpillère vivante M. Abdelkader SAOUDI par un sobriquet de leur cru, ironisant sur son manque de pilosité crânienne, mais « crâne d’œuf » (ou « crâne-chauve ») me parait moins approprié que « tête de mort », ce qui n’est pas du ad hominem (face à leur oppresseur, les élèves ont le droit), mais une référence au fait que ce triste sire & bourreau d’enfants est dépourvu de tout ce qui caractérise authentiquement l’existence humaine – la dignité, l’intégrité, la décence, l’honneur, etc. 
Abdelkader SAOUDI était apparu en voiture une dizaine de minutes avant la sonnerie, et je m’étais raclé la gorge et humecté les lèvres en prévision de sa sortie, mais son oracle a dû le lui déconseiller, car il est resté une bonne vingtaine de minutes dans son véhicule (gris chromé, comme son costume de gala), tripotant son portable pour se donner contenance, alors qu’il était garé à quelques mètres à peine de l’entrée et donc visible de tous les élèves qui sortaient. Ce n’est pas très sérieux M. SAOUDI, les élèves vont croire que vous avez peur de moi… Ah non, pardon, c’est de votre réaction que vous avez peur, vous craignez de me casser la figure si j’ose encore vous interpeller et vous asséner quelques vérités bien senties (et l’idée m’a traversé l’esprit : le SAOUDI attend-il que tout le monde parte pour venir me voir ? Perspective alléchante…). Eh oui, encore une fois, face à un homme, ce n’est pas aussi facile de se la ramener que face à des gamins de 11 à 15 ans, et les écraser à 3 ou 4 contre 1 dans ton bureau ou celui de la KaBot n’est pas un gage de « virilité » mais d’extrême corruption morale. Excuse-moi de repasser au tutoiement, une bouse comme toi ne mérite pas mieux. Le SAOUDI est donc resté jusqu’à ce que la CPE sorte (elle a répondu à mon salut), elle est montée dans sa voiture, et ils sont partis vers une destination inconnue.

J’ai été salué par des parents en voiture, qui n’étaient pas ceux de mes élèves, et m’ont dit qu’ils étaient avec moi, notamment deux femmes voilées qui m’ont très chaleureusement encouragé. D’où que ça vienne, ça fait toujours plaisir, donc n’hésitez pas à continuer chers parents. De chacun selon ses possibilités, à chacun selon ses besoins, et même un sourire est bon à prendre. Par contre, je ne regarde pas les parents non plus, à la fois pour ne pas mettre de pression et pour ne pas avoir l’air de « quémander » de l’attention (Dieu me suffit), donc il faut accompagner les signes de soutien par une manifestation sonore (éclat de voix, klaxon, etc., comme les parents le font spontanément) pour que je les remarque.

Je suis reparti vers 12h20, distribuant mes derniers tracts sur le chemin du retour, sur tout le côté impair du Boulevard Charles Vaillant (j’avais déjà fait l’autre la veille). Une riche matinée en somme ! La suite au prochain épisode.

Salah Lamrani

 

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Je médite l’Islam parce que ce phénomène historique, intellectuel et émotionnel durable, influençant plus d’un milliard d’humains, compte. Je le fais en athée et en philosophe matérialiste mais avec toute la déférence requise. Je ne suis pas un iconoclaste. Je ne suis pas un hagiographe non plus mais je m’intéresse à cette vision du monde pour ce qu’elle dit de l’humain et de son contexte culturel. Salut, solidarité et respect, dans la différence. - Paul Laurendeau (Ysengrimus)

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