Les souliers d’beu (18) Le destin inévitable!

Le destin inévitable!

LARTISTE :

À Détroit, le siège persiste; mais on est au début octobre et les munitions des sauvages disparaissent rapidement.

Le 12 octobre, Wapocomoguth, chef des Mississauga, une des tribus Ojibwa, se présente au fort arborant un calumet de paix.  Il tient un discours, au Major Gladwin, lui assurant avoir toujours été l’ami des Anglais.  Il spécifie qu’il vient aux noms des Potawatamy, Ojibwa et Wyandot pour exprimer leur repentir au sujet de leur mauvaise conduite.  Ils demandent tous, à être pardonnés et à faire la paix.  Gladwin, alors acculé à la famine, réplique qu’il ne peut pas  promettre la paix, mais qu’il peut toutefois, « accorder » une trêve.  C’est durant cette période d’accalmie que des Canayens fournissent 8000 livres de blé au fort.

Seuls les Odawas refusent de cesser les hostilités.

Pendant ce temps, notre groupe de coureurs de bois, résident toujours à New York. Les nouvelles de la guerre leur parviennent assez rapidement puisque le quartier général d’Amherst s’y trouve.  Ils  apprennent que plusieurs tribus sauvages se dissocient graduellement de Pondiac.  Michel et ses frères renoncent à faire de la traite cette année.  La plupart des membres de l’équipe prennent alors le chemin du retour vers Montréal. Joseph et Nicolas, cependant, demeurent avec leur frère et leur nouvelle belle-sœur.  Ils en profitent pour accroître leurs relations en usant des contacts d’Honoré Dubois de Miltière.  Celui-ci, aimé des indiens, est également apprécié par les autorités anglaises.  C’est d’ailleurs lui qui, par ses contacts, est la principale source de renseignements au sujet de l’évolution de la rébellion de Pondiac.

Michel apprend qu’Amherst a obligé Neyon du Fort de Chartres, à écrire cette lettre affirmant que les Français ne viendraient pas aider Pondiac.  Neyon l’écrivit avec réticence puisqu’à l’époque, rien ne pouvait certifier ce qu’il relatait.  Ce n’est que plusieurs mois plus tard qu’on eut la confirmation de cette nouvelle.

Michel apprend également, au début janvier, qu’en Pennsylvanie, les Paxton boys massacraient des indiens innocents cohabitant avec les blancs de l’endroit.  Les Paxton boys sont une milice de « frontiermen » qui n’osent pas s’aventurer trop loin dans la forêt, mais qui « œuvrent » plutôt alentour des agglomérations frontalières de la Pennsylvanie.  Le nombre de colons tués dans leur région, au début de la guerre, a éveillé chez eux, un désir de vengeance qu’ils assouvissent sur les sauvages chrétiens vivants autour d’eux.  De là, l’origine de la notion américaine qui persiste très longtemps, soutenant que : « Un bon indien est un indien mort ».  C’est d’ailleurs cette notion qui « justifie » le génocide des amérindiens pour s’emparer de leurs terres.  On se doit d’ajouter que ce concept n’était pas tellement très éloigné de l’opinion d’Amherst et de certains Anglais du Canada, qui n’éprouvent aucune espèce de respect envers les « sauvages ».  L’Angleterre, la France et l’Espagne étaient, à l’époque, imbus d’un esprit d’élitisme démesuré qui ne s’est pas tellement atténué encore aujourd’hui.

Même si la position de Pondiac devenait difficile à soutenir au début de l’année 1764, la plupart des commandants de forts anglais écrivent à leurs supérieurs pour demander d’être mutés.  Certains menacent même de démissionner.  Ecuyer, Bouquet, Blane et même Georges Croghan, le bras droit de Sir William Johnson, sont du nombre.

À ce moment de notre récit, Pondiac se présente au Fort de Chartres où il rencontre le commandant Neyon.  Celui-ci, en le recevant, lui demande s’il a recouvré ses esprits. Pondiac dépose un énorme wampum, de près de six pieds de long, devant Neyon.

– Mon père, déclate-t-il.  Je viens t’inviter toi et tous tes alliés pour m’accompagner dans la guerre contre les Anglais.

Neyon lui demande s’il n’a pas reçu son message de l’automne précédant dans lequel il lui annonce que les Français et les Anglais forment maintenant un seul peuple.  Mais Pondiac continue d’insister, au point où Neyon assène un coup de pied dans le wampum, en lui demandant s’il n’entend pas bien ce qu’il lui dit.

Repoussé de cette façon méprisante, Pondiac cesse d’insister mais sollicite qu’on lui donne un petit baril de rhum.  Neyon le lui offre.  Le sachem se rend chez les Illinois avec qui il entame le chant de la guerre.  Il retourne, ensuite, chez les Maumees où il rassemble une troupe de 400 guerriers.  Il revient rencontrer M. St-Ange pour lui quémander des armes et des munitions, qui lui sont refusées.  Il envoie alors des ambassadeurs en Nouvelle Orléans pour rencontrer M. Jean Jacques Blaise D’Abadie. Ceux-ci le rencontrent une première fois, mais le lendemain D’Abadie décède.  La suite des négociations se poursuit devant M. Charles Philippe Aubry qui le remplace.

L’un des ambassadeurs, un chef des Miamis se lève et prend la parole :

–  Depuis notre première rencontre, nos oreilles ont entendu des choses étranges. Quand les Anglais nous disaient qu’ils vous avaient vaincu et conquis, nous pensions qu’ils mentaient.  Mais maintenant nous savons qu’ils disaientvrai.  Nous avons appris que vous, ceux que nous avons aimé et servi loyalement, avez donné les terres où nous vivons à vos ennemis qui sont également les nôtres.

Nous avons appris également, que les Anglais vous ont défendu de nous envoyer des traiteurs pour subvenir à nos besoins, et que vous, que nous croyions tellement grands et braves, les avez écouté comme des femmes, nous laissant dans la famine et la misère.

Nous vous disons, une fois pour toutes, que nos terres sont à nous et nous ajoutons que nous pouvons vivre sans votre aide.  Nous pouvons chasser, pêcher et combattre comme nos pères le faisaient avant nous.  Tout ce que nous vous demandons est que vous nous remplaciez les fusils, la poudre, les hachettes, les couteaux et les munitions que nous avons dépensé en combattant vos propres guerres.

Quant à vous, ajoute-t-il, en se retournant vers les officiers anglais, nos cœurs s’enflamment de rage quand nous pensons à la ruine que vous nous avez apporté.

Aubry répond d’un petit sermon, énonçant que les Français aiment toujours les indiens et, maintenant que le monde entier est en paix, les « sauvages» doivent agripper la chaîne de l’amitié, eux aussi.  On remet quelques présents aux ambassadeurs de Pondiac, qui ne semblent pas avoir beaucoup d’effet.  Le lendemain, les sauvages remontent le Mississipi dans leurs canots.

Au moment où se déroulent ces pourparlers avec Aubry, Nicolas et Joseph sont retournés à Cap Santé, ayant promit de revenir l’automne suivant.  À New York on décide d’envoyer Georges Croghan, accompagné du lieutenant Fraser, au Fort Pitt pour amadouer les indiens.  Un convoi  transportant des cadeaux, suit la délégation de quelques jours.  Un grand nombre de négociants anglais avec leurs propres marchandises, accompagnent ce convoi.  Ils flairent la bonne affaire et la relance de la traite des fourrures.

Les Paxton boys, entendant parler de cette expédition, perçoivent ces pourparlers et ces cadeaux, comprenant : armes et munitions, comme une menace qui offrira la possibilité aux indiens de renouveler leurs incursions sur les frontières de la Pennsylvanie.  James Smith, l’un des leadeurs, rassemble ses hommes et les fait se déguiser en indiens.

Le convoi avance dans deux pieds de neige, ce qui limite beaucoup le mouvement. Les Paxton boys tendent une embuscade.  Les balles se mettent à siffler aux oreilles des marchands qui braillent : « Que voulez-vous de nous ? »

Une voix sortant des buissons cria :

– Décharger les bagages, faites-en une pile dans le chemin et disparaissez.

Les traiteurs, comprenant alors à qui ils ont affaire, font comme on leur dit et déguerpissent.  Les voleurs s’approprient de ce qu’ils veulent et brûlent le reste.

Les commerçants se plaignent ensuite des Paxton boys, au Lieutenant Grant du Fort Loudon.  Personne ne connait vraiment l’identité des membres des Paxton boys responsables de ce méfait; mais le lieutenant, enragé, veut faire un exemple et dépêche un détachement de soldats pour arrêter des innocents, qu’il jette en prison.  Les gens de la région sont outrés.  Un groupe de 300 hommes prennent les armes.  Ils établissent un camp juste en face du Fort Loudon.  En très peu de temps, ils capturent plusieurs soldats, de sorte que, finalement, le Lieutenant Grant réclame une trêve pour faire l’échange de prisonniers.  Ayant obtenus ce qu’ils exigeaient, les rebelles retournent chez eux.

Dès l’apparition du problème  subséquent, ce commandant, ne voulant pas revivre la même expérience, confisque toutes les armes des colons de la région.  Son triomphe est de courte durée.  Les habitants s’emparent de lui lors d’une de ses promenades et l’enferment dans un cabanon jusqu’à ce qu’on leur restitue leurs armes. Ce genre de confrontation, entre l’armée et les colons, se poursuivra jusqu’à l’avènement de la révolution américaine.

Croghan, ayant perdu ses cadeaux, parvint quand même, le 28 février 1765, à trouver le nécessaire dans le magasin du Fort Pitt.  Il  arrange une assemblée avec les indiens pour leur vendre sa salade.  C’est à cette réunion que réapparait celui que l’on connaît déjà comme « le prophète ».  Neolin livre, cette fois-ci, un discours contredisant entièrement tout ce que nous avions entendu avec Michel, lors du rassemblement de Pondiac en 63.  Il affirme, aujourd’hui, que « le Maître de la vie » demande de cesser les hostilités et d’enterrer la hache de guerre.  Croghan parvient donc à ses fins, et ces tribus indiennes font la paix avec les Anglais.

Pendant ce temps, Pondiac reçoit les témoignages de ses ambassadeurs revenant de la Nouvelle Orléans.  Il prend alors conscience qu’il a tout perdu.  Il est peut-être le seul de sa race qui voit clairement leur anéantissement.  Il accepte de faire la paix et d’attendre une autre opportunité, si jamais celle-ci se présente.

Le Grand Chef se rend auprès de Sir William Johnson, le 23 juillet 1766 où il confirme la fin de sa rébellion.  Il promet à Sir William Johnson de récupérer tous les wampum de guerre qu’il avait envoyé en 62/63 et de venir les lui remettre.

Au cours de la récupération, il se rend rapidement compte qu’une grande quantité de ses wampum ne sont jamais parvenus à leurs destinataires.  Il découvre également que les wampum manquants sont aux mains des Anglais qui les avaient interceptés.  C’est alors qu’il se rappelle de son ami « Yeux de fer » qui, à cette époque, était le seul Canayen au courant de la livraison de ces wampum.  C’est ce qui fait déborder le vase et Pondiac se jure de régler certains comptes.  Seuls deux hommes peuvent être responsables de son échec. Et ils vont payer tous les deux; l’un pour l’avoir trahit et l’autre pour son affront envers le calumet sacré.  Il rencontre, en premier lieu, son « allié »  Neolin.

Celui-ci disparaît mystérieusement de l’histoire après cette entrevue.  Il est tout à fait possible que « Le Maître de la vie » ait appelé à lui son « prophète ». On ne le sait pas vraiment.   Ensuite, il envoie un commando d’indiens pour s’occuper de Michel Lefebvre sur la rivière Hudson.

Quelques mois plus tard, la fatalité tombe sur la famille de Michel.  Ils sont attaqués sur sa terre au bord du Fleuve Hudson, près de New York, par des indiens venus on ne sait d’où.

Heureusement que les frères de Michel, Joseph et Nicolas, sont de retour chez lui.  Les trois hommes parviennent partiellement à repousser l’attaque et éviter la disparition complète de la jeune famille de Michel.  Quatre des dix indiens sont tués et deux autres, blessés.  Mais la malheureuse Marie Louise est morte, tuée et scalpée, avant même le début de l’attaque.

Elle s’engageait sur le sentier menant à la maison, revenant seule de chez une amie voisine.  Durant ce temps, les oncles jouaient dans la maison avec leur jeune neveu, âgé maintenant de cinq ans, sous les yeux amusés du père.  Marie Louise n’a même pas le temps de crier avant d’être assommée d’un coup de casse-tête.  Ce n’est que les pas sur les planches craquantes de la galerie qui alerte Michel.  Jetant un œil par la fenêtre, il aperçoit le corps ensanglanté de Marie Louise gisant au sol, devant la maison.  Il ramasse son tomahawk et arrache la porte en rugissant.

Il plante son arme dans le front du premier sauvage qu’il aperçoit dans l’embrasure et pendant qu’il en assomme un deuxième,, un pas derrière le premier,  il prend, lui aussi, un coup de casse-tête au-dessus de l’oreille qui l’envoie valser un peu plus loin.  Nicolas surgissant par la porte au même moment, plante son couteau de chasse dans les reins de celui qui porte le coup à Michel par derrière, et tranche le bras d’un deuxième qui l’affronte.  Joseph bondit sur l’autre indien qui s’attaque à Nicolas penché sur son frère, et lui ouvre la gorge.  Il plante ensuite son couteau dans la cuisse d’un autre indien qui hésite à l’attaquer.  Les sauvages en ont assez et fuient en traînant leurs morts, pendant que Nicolas et Joseph s’occupent de leur frère.

Ils enveloppent le corps de Marie Louise avant de l’amener, avec Michel et le petit Pierre, chez le beau-frère Honoré Dubois, où on soigne la blessure de Michel.  Tous se rendent compte que rien ne peut le sauver et qu’il ne survivra pas très longtemps au dégât du casse-tête.  Michel exige alors que Joseph et Nicolas le ramène à Cap Santé afin qu’il puisse revoir ses parents avant de mourir.  Honoré Dubois de la Miltière s’oppose à ce qu’on lui enlève son jeune neveu, soulignant avec raison, que l’enfant ne peut pas faire ce voyage en plein hiver.  Il fait également remarquer que son beau-frère n’est pas vraiment en condition de voyager.  Mais comme celui-ci insiste, il promet à Michel d’aller, un jour, présenter son fils à ses grands parents lorsqu’il sera adolescent.  Michel, rassuré au sujet de son fils, se laisse amener par ses frères.  Arrivé à Cap Santé, il décède le 27 février 1769.  Son décès est consigné au registre de la paroisse où il est dit âgé de vingt huit ans; mais on sait qu’en réalité, il est âgé de 32 ans puisqu’il était né en 1737.

Au printemps 1769, quelques mois après le décès de Michel, le destin poursuit son cours.

Pondiac se rend en Illinois. L’histoire ne dit pas pourquoi il fait ce voyage; mais nous pouvons peut-être apporter quelque lumière.

Durant l’hiver précédent, Pondiac était continuellement troublé par cet assassinat de « Yeux de fer ».  Il ne parvenait pas à se convaincre que cet homme, à qui il avait donné son nom de guerre, pouvait être responsable du sacrilège qu’il lui attribuait.  C’était bien la première fois qu’il se trompait sur son évaluation de l’honorabilité d’un homme.  Torturé par ce dilemme, Pondiac décide de se rendre  à St-Louis pour rencontrer St-Ange qu’il connait bien pour tenter d’en avoir le cœur net.

Durant sa visite,  St-Ange lui apprend qu’un certain Lefebvre avait prévenu toutes les autorités de la région, jusqu’à la Nouvelle Orléans, de la menace de sa rébellion.  Pondiac détient alors la confirmation justifiant ses soupçons, et son esprit est apaisé pour la première fois depuis plusieurs mois.  Rassuré, il se rend à une maison où René Auguste Chouteau réside.  (Plusieurs font l’erreur de dire que c’est plutôt Pierre Chouteau qui y réside; mais Pierre, à cette époque n’est âgé que de 11 ans).

Le soulagement de Pondiac ne dure que quelques heures.  Conversant avec Chouteau, lorsqu’il attaque le sujet de la traitrise et du sacrilège de Michel Lefebvre envers le calumet sacré, il est stupéfié par la riposte de Chouteau.

Celle-ci le fait s’effonder à nouveau et ravive son angoisse.  Il lui explique que Michel Lefebvre, avec qui il avait transigé, a bien averti les Canayens de la rébellion du grand sachem, mais qu’il n’a jamais incité aucun d’eux à combattre Pondiac.  Il lui indique également que le Lefebvre, dont avait parlé St-Ange, est Joseph Lefebvre des Bruisseau, l’ancien juge du Fort de Chartres, décédé en 67.  Finalement Chouteau lui fait comprendre que Michel n’a jamais trahit le rituel sacré et qu’il a parfaitement rempli sa promesse d’alerter les Canayens pour qu’ils attendent la réussite ou l’échec de l’entreprise du grand sachem tel qu’entendu.  Pondiac est atterré par son manque de confiance injustifié envers « Yeux de fer ».  Il a fait assassiner la famille d’un ami des indiens qui avait toujours été fidèle à sa parole.  Il quitte Chouteau et traverse la rivière pour rejoindre un ralliement d’indiens.  Chouteau ne l’a jamais revu depuis.

À ce rassemblement, où il tente de noyer sa honte dans l’eau de feu, se trouve également un trafiquant anglais qui reconnait Pondiac.  Le négociant engage un indien Illinois nommé Pihi ou chien noir, pour assassiner le grand chef.  Lorsque celui-ci, revêtu de l’uniforme que lui avait offert Montcalm, se dirige vers la forêt en état de complète ébriété, Pihi le traque et l’assomme d’un coup de tomahawk pour ensuite le poignarder. Cette action d’une lâcheté impardonnable aux yeux des indiens, provoque l’extinction presque complète de la tribu des Illinois durant les mois qui suivent.

Destin ou fatalité, c’est ainsi que se termine l’histoire de Pondiac et de son ami « Yeux de fer ».  Par contre, une autre histoire de cette famille débute avec l’enfant de Michel qui grandit chez son oncle, dans la région de New York.  Le récit de la vie de Pierre Lefebvre nous dévoilera certaines facettes de la révolution américaine qui eurent des conséquences importantes pour les Canayens.

À suivre

Elie l’Artiste

(reprise de l’article publié le 22 décembre 2010)

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