1934-12 Thèses sur le bolchevisme [GIC]

Publié dans International Council Correspondence, Chicago, vol. 1, n° 3, décembre 1934. Précédente mise en ligne sur www.left-dis.nl.

I. LA SIGNIFICATION DU BOLCHEVISME
1. Le bolchevisme s’est créé un champ dos de pratique sociale dans l’économie et dans l’Etat soviétiques. Il a fait de la IIIe Internationale un instrument apte a diriger et influencer le mouvement des travailleurs à une échelle internationale. Il a élaboré dans Ie « léninisme » ses directives en matière de principes et de stratégie. Il reste à savoir si Ia théorie bolchevique exprime, comme I’a dit Staline, Ie marxisme à l’heure de I’impérialisme et si, dans ce cas, elle représente I’axe du mouvement révolutionnaire prolétarien international.
2. Le bolchevisme s’est acquis une réputation internationale au sein du mouvement ouvrier, d’une part par son opposition révolutionnaire systématique à la guerre mondiale de 1914-1918, d’autre part par la révolution russe de 1917. Son importance historique mondiale vient de ce que, sous la direction conséquente de Lénine, il a reconnu les problèmes de la révolution russe et a su forger, dans le même moment, à l’intérieur du parti bolchevique, l’instrument par lequel ces problèmes pouvaient être résolus en pratique. Cette adaptation du bolchevisme aux problèmes soulevés par la révolution russe fut la conséquence de vingt années d’un développement continu et patient, ainsi que d’une profonde connaissance des rapports entre les classes.
3. Pour savoir si cette parfaite maîtrise dont a fait preuve le bolchevisme lui donne droit à la direction théorique, tactique et organisationnelle de la révolution internationale prolétarienne, il est nécessaire d’examiner, d’une part, les bases et les prémisses sociales de la révolution russe, et, d’autre part, les problèmes de la révolution prolétarienne dans les grandes nations capitalistes.

II. LES PRÉMISSES DE LA RÉVOLUTION RUSSE
4. La société russe a été fortement conditionnée par sa situation entre l’Europe et l’Asie. Tandis que la force économique plus progressive de l’Europe occidentale et sa position internationale plus puissante détruisaient, en Russie, avant la fin du Moyen Age, les premiers balbutiements d’un développement commercial de type capitaliste, la supériorité politique du despotisme oriental allait jeter les bases de l’organisation étatique absolutiste de l’Empire russe. Ainsi, la Russie occupait, non seulement par sa situation géographique, mais aussi du point de vue économique et politique, une position intermédiaire entre les deux continents, dont elle a combiné les différent systèmes sociaux et politiques de façon très personnelle.
5. Cette position ambigüe qu’occupait la Russie dans le monde a influencé de manière décisive, non seulement son lointain passé, mais aussi les problèmes de sa révolution dans les deux premières décades du siècle. A l’époque de la montée de l’impérialisme, le système capitaliste a créé deux centres qui s’opposaient mutuellement tout en s’entrelaçant étroitement : le centre capitaliste hautement développé de la marche en avant de l’impérialisme actif dans les zones fortement industrialisées de l’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord, et le centre colonial du pillage impérialiste passif dans les régions agricoles de l’Asie orientale. De ces deux centres simultanément s’est élevée une opposition de classe au système impérialiste : la révolution prolétarienne internationale, d’une part, qui s’organise autour des nations capitalistes fortement développées de l’Europe et de l’Amérique du Nord, et la révolution agraire nationale, d’autre part, née dans les nations agricoles de l’Asie orientale. La Russie, qui se trouvait sur la ligne de démarcation des sphères d’influence de ces deux centres impérialistes, a vu se combiner ces deux tendances révolutionnaires sur son territoire.
6. L’économie russe était un mélange de production agricole de type archaïque, caractéristique des pays asiatiques, et d’économie industrielle moderne, caractéristique de l’Europe. Le servage, sous diverses formes, survivait en pratique pour l’immense majorité de la paysannerie russe, et entravait le développement d’une agriculture de type capitaliste qui commençait à peine à s’ébaucher. Ces nouvelles méthodes allaient simplement entraîner la dislocation du village russe (1), et faire naître une situation d’indigence indescriptible, tandis que le paysan restait enchaîné à une terre qui ne pouvait désormais plus le nourrir.
L’agriculture russe qui impliquait les quatre cinquièmes de la population russe et représentait plus de la moitié de la production totale du pays, était jusqu’en 1917 une économie féodale parsemée d’éléments de capitalisme. L’industrie russe fut greffée sur le pays par le régime tsariste, désireux de se rendre indépendant de l’étranger, en particulier pour l’équipement militaire. Toutefois, comme la Russie ne possédait ni les bases d’un système artisanal bien développé, ni les rudiments nécessaires à la création d’une classe de « travailleurs libres », ce capitalisme d’Etat, bien que fondé sur la production en série, ne donna pas naissance à une classe ouvrière salariée. Ce système de servage capitaliste devait laisser, jusqu’en 1917, des traces indélébiles de sa particularité, par exemple dans le mode de paiement des salaires, le logement des ouvriers, la législation sociale, etc. Les travailleurs russes étaient par conséquent, non seulement en retard dans leurs techniques, mais aussi, pour une large part, illettrés et attachés, directement ou indirectement, au village. Dans de nombreuses branches de l’industrie, la main-d’oeuvre se composait essentiellement d’ouvriers paysans saisonniers qui n’avaient pas de contact permanent avec la ville. Jusqu’en 1917, l’industrie russe représentait un système de production capitaliste mêlé à des éléments féodaux. L’agriculture de type féodal et l’industrie capitaliste s’imprégnaient ainsi mutuellement de leurs éléments essentiels et se combinaient en un système qui ne pouvait ni être gouverné d’après les principes d’économie féodale, ni se développer dans la voie du capitalisme.
7. La tâche économique de la révolution russe était, tout d’abord, de démasquer le féodalisme agraire et de mettre fin à l’exploitation des paysans par le système du servage, tout en industrialisant l’agriculture, en la haussant au niveau d’une production moderne de marchandises; et en deuxième lieu, de rendre possible la création autonome d’une classe de véritables  » travailleurs libres « , en débarrassant le développement industriel de tout vestige féodal — en d’autres termes, il s’agissait pour le bolchevisme d’accomplir les tâches de la révolution bourgeoise.
8. C’est sur ces bases que se dressait l’absolutisme de l’État tsariste. L’existence d’un tel Etat dépendait de l’équilibre entre les deux classes possédantes, aucune de ces deux classes ne pouvant arriver à dominer l’autre. Si le capitalisme représentait la charpente économique de l‘État tsariste, la noblesse féodale en était l’assise politique « constitution« , « droit de vote », système d’ »autonomie étatique », autant de termes qui ne pouvaient cacher l’impuissance politique des classes de l’Etat tsariste. Etant donné le retard économique du pays, cela produisit une méthode de gouvernement à mi-chemin entre l’absolutisme européen et le despotisme oriental.
9. Sur le plan politique, la révolution russe devait procéder aux tâches suivantes : destruction de l’absolutisme, abolition de la noblesse féodale en tant que premier ordre, et création d’une constitution politique et d’un appareil administratif, garants politiques de l’exécution de l’oeuvre économique de la révolution. Ainsi, les objectifs politiques de la révolution russe s’accordaient à ses prémisses économiques… les objectifs de la révolution bourgeoise.

III. LES CLASSES DANS LA RÉVOLUTION RUSSE
10. En raison de ce mélange social particulier d’éléments féodaux et capitalistes, la révolution russe se heurtait aussi à d’autres problèmes ardus. En essence, elle différait aussi fondamentalement de la révolution bourgeoise de type classique que la structure sociale de l’absolutisme russe du début du siècle différait, disons, de celle de l’absolutisme français du XVIIe siècle.
11. Cette différence, qui correspondait à la dualité de la structure économique, a trouvé sa plus claire expression politique dans l’attitude des diverses classes de la société russe envers le tsarisme et envers la révolution. Si, en principe, toutes ces classes étaient unies par leurs intérêts économiques dans leur opposition au tsarisme, dans la pratique elles ne se battaient pas avec la même intensité ni dans les mêmes buts.
12. La noblesse féodale luttait avant tout pour étendre son influence sur l’Etat absolutiste, qu’elle souhaitait maintenir intact, afin de conserver ses privilèges.
13. La bourgeoisie, faible dans ses effectifs, dépendante politiquement et directement attachée au tsarisme par des subventions étatiques, devait connaître de nombreux changements d’orientation politique. Le mouvement des Décembristes de 1825 a été sa seule action révolutionnaire contre l’Etat absolutiste. Dans les années 1870 et 1880, elle a soutenu passivement le mouvement terroriste révolutionnaire des narodniki (2), espérant ainsi accroître les pressions contre le tsarisme. Dans le même but, elle a tenté d’utiliser les mouvements de grève révolutionnaires, jusqu’aux luttes d’octobre 1905 il n’était désormais plus question, pour la bourgeoisie, de renverser le tsarisme, mais simplement de le réformer. Pendant la période parlementaire, de 1906 au printemps de 1917, elle est entrée dans sa phase de coopération avec le tsarisme. Et finalement, fuyant les conséquences des luttes révolutionnaires des masses prolétariennes et paysannes, elle s’est rendue sans conditions à la réaction tsariste, lors du putsch de Kornilov (3), qui avait pour but de rétablir le tsar dans ses anciens pouvoirs. La bourgeoisie russe était devenue contre-révolutionnaire bien avant même d’avoir accompli sa propre révolution. Révolution bourgeoise, la révolution russe s’est faite, non seulement sans la bourgeoisie, mais directement contre elle, ce qui a eu des répercussions fondamentales sur l’ensemble de sa politique.
14. Quant à la paysannerie, qui constituait l’écrasante majorité de la population russe, elle allait jouer un rôle déterminant, bien que passif, dans la révolution russe. Alors que la paysannerie possédante — la moyenne et la grande — aux effectifs limités, se situait politiquement du côté du libéralisme petit-bourgeois, la grande masse des petits paysans affamés et asservis se sont vus contraints, pour survivre, à procéder à de violentes expropriations des grands domaines. Incapables de poursuivre une politique de classe qui leur soit propre, les paysans russes ont dû se mettre sous la direction d’autres classes. A l’exception de quelques révoltes isolées, ils représentaient, jusqu’en février 1917, le pilier du tsarisme. Ces masses inertes et arriérées ont été responsables de l’échec de la révolution de 1905. Pourtant, en 1917, les paysans ont joué un rôle décisif dans la chute du tsarisme organisés par celui-ci en grandes unités dans l’armée russe, ils ont paralysé, par leur passivité, la conduite de la guerre. Enfin, pendant la période révolutionnaire, ils ont, par leurs révoltes primitives mais efficaces, mis fin à la grande propriété terrienne et ont créé les conditions nécessaires à la victoire de la révolution bolchevique : pendant les années de la guerre civile, celle-ci n’aurait pu survivre sans leurs actions de solidarité.
15. Le prolétariat russe, également arriéré, avait néanmoins accumulé, sous la férule impitoyable de l’oppression tsariste et capitaliste, une grande réserve de combativité. Il a participé avec ténacité à toutes les actions de la révolution bourgeoise russe, dont il est devenu l’instrument le plus acéré et le plus sûr. Il a fait de chacun de ses affrontements avec le tsarisme un acte révolutionnaire, développant ainsi une conscience de classe primitive qui, pendant les luttes de 1917 (en particulier lors de la prise d’assaut spontanée des principales entreprises), a atteint le point culminant de la volonté subjective du communisme.
16. L’intelligentsia petite-bourgeoise a joué un rôle précis dans la révolution russe. Limités à l’extrême sur le plan culturel et matériel, freinés dans leurs progrès professionnels, ayant été en contact avec les idées les plus avancées de l’Europe occidentale, les éléments les plus combatifs de l’intelligentsia étaient à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire qu’ils allaient marquer du sceau jacobin et petit-bourgeois. Le mouvement de la social-démocratie russe, dirigé par des révolutionnaires professionnels, représentait essentiellement un parti de la petite-bourgeoisie révolutionnaire.
17. La révolution russe présentait certains problèmes dont la solution sociale dépendait d’une curieuse combinaison des forces les masses paysannes constituaient, dans leur passivité, les assises de la révolution; les masses prolétariennes, plus faibles numériquement, mais puissantes dans l’action révolutionnaire, en étaient l’arme de combat; et la petite fraction d’intellectuels révolutionnaires, en était le cerveau.
18. Cette structure triangulaire était une séquelle inévitable de la société tsariste qui était dominée par un Etat absolutiste autonome, s’appuyant sur les classes possédantes, privées du droit électoral : la noblesse féodale et la bourgeoisie. Les problèmes particuliers que posait l’accomplissement d’une révolution bourgeoise sans la bourgeoisie, et contre elle, venaient de œ que, pour renverser le tsarisme, il était nécessaire de mobiliser la paysannerie et le prolétariat dans une lutte pour leurs propres intérêts, ce qui impliquait, non seulement la destruction du tsarisme, mais aussi des formes existantes d’exploitation féodale et capitaliste. Par leur nombre, les paysans auraient pu faire face à la situation; politiquement, ils en étaient incapables, ne pouvant actualiser leurs intérêts de classe qu’en se soumettant à l’autorité d’une autre classe qui, à son tour, déterminait dans quelle mesure ces intérêts pouvaient être satisfaits. En 1917, les travailleurs russes ont ébauché une politique de classe, communiste et autonome. Il leur manquait toutefois les bases sociales nécessaires pour réussir, puisque la victoire de la révolution prolétarienne devait être aussi une victoire sur la paysannerie. Or le prolétariat russe, dont les effectifs, répartis dans différents secteurs, ne dépassaient pas dix millions, ne pouvait triompher de la classe paysanne. En conséquence, il a dû, tout comme la paysannerie, se soumettre à l’autorité d’un groupe d’intellectuels qui n’étaient pas intrinsèquement liés à ses intérêts.
19. L’oeuvre des bolcheviks a été de créer la direction de la révolution russe et de développer une tactique appropriée. Ils ont accompli ce qui paraissait impossible : la création d’une alliance entre deux classes antagonistes, les masses paysannes en lutte pour la propriété privée, et le prolétariat en lutte pour le communisme. Dans les conditions difficiles qui existaient alors, ils ont rendu la révolution possible, et ils en ont assuré le succès en accouplant ces éléments ouvriers et paysans dans les fers de la dictature du parti bolchevique. Ils représentent le parti dirigeant de l’intelligentsia petite-bourgeoise révolutionnaire de Russie. Ils ont accompli la tâche historique de la révolution russe qui consistait à lier la révolution bourgeoise de la paysannerie à la révolution prolétarienne de la classe ouvrière.

IV. L’ESSENCE DU BOLCHEVISME
20. Le bolchevisme offre toutes les caractéristiques de la révolution bourgeoise, mais intensifiées par une connaissance approfondie, tirée du marxisme, des lois de la lutte des classes. Lorsque Lénine dit :  » Le social-démocrate révolutionnaire est un jacobin uni aux masses « , il fait plus qu’une comparaison superficielle. Pour lui, il existait une profonde affinité de méthode et de buts entre la social-démocratie russe et la petite bourgeoisie révolutionnaire de la révolution française.
21. Le principe de base de la politique bolchevique (conquête et exercice du pouvoir par l’organisation) est jacobin ; la grandiose perspective politique bolchevique est jacobine; sa réalisation pratique au cours de la lutte de l’organisation bolchevique pour le pouvoir est jacobine; la mobilisation de tous les moyens et de toutes les forces de la société capables de renverser l’absolutisme, ainsi que l’emploi de toute méthode susceptible de mener à bien ce projet ; les manœuvres et les compromis du parti bolchevique avec toute force sociale qui pouvait être utilisée, ne serait-ce que pour un très court instant, et dans le secteur le moins important… tel est l’esprit jacobin. Enfin, conception essentielle de l’organisation bolchevique elle-même, est jacobine la création d’une organisation rigide de révolutionnaires professionnels qui restera l’instrument obéissant d’une direction omnipotente.
22. Sur le plan de la théorie, le bolchevisme est loin d’avoir élaboré une pensée autonome qui puisse être considérée comme un système cohérent. Au contraire, il s’est approprié la méthode marxiste d’analyse des classes, en l’adaptant à la situation révolutionnaire russe, c’est-à-dire qu’il en a fondamentalement changé le contenu tout en conservant les concepts.
23. La seule réalisation idéologique du bolchevisme a été de relier sa propre théorie politique, dans son ensemble, au matérialisme philosophique. Protagoniste radical de la révolution bourgeoise, il retombe sur l’idéologie radicale de la révolution bourgeoise, dont il fait le dogme de sa propre conception de la société humaine. Cet attachement au matérialisme philosophique s’accompagne d’un glissement en arrière continu vers un idéalisme qui veut que la pratique politique émane en dernier lieu de l’action des chefs. (La trahison du réformisme, l’idolâtrie de Lénine et de Staline.)
24. L’organisation du bolchevisme a émergé des cercles social-démocrates de révolutionnaires intellectuels et s’est développée, à travers les luttes, les scissions et les défaites des factions, en une organisation de dirigeants dont les postes essentiels Sont aux mains des intellectuels petits-bourgeois. La situation d’illégalité qui se poursuivait en Russie allait favoriser la croissance du bolchevisme. Celui-ci s’établit alors comme une organisation politique de caractère militaire, s’appuyant sur des révolutionnaires professionnels. Sans cet instrument rigide du pouvoir, la tactique bolchevique n’aurait pu être menée à bien, et l’œuvre historique de l’intelligentsia révolutionnaire russe n’aurait pu s’accomplir.
25. Élaborée pour poursuivre la conquête du pouvoir, La tactique bolchevique s’est avérée — notamment jusqu’au mois d’octobre 1917 — d’une grande uniformité interne. Ses perpétuelles fluctuations externes n’étaient que des adaptations temporaires aux changements de situations et aux variations des rapports de force entre les classes. En concordance avec le principe de subordination absolue des moyens à la fin, et sans aucune considération pour les effets idéologiques qu’elle pouvait avoir sur les classes dirigées par le parti bolchevique, la tactique a été révisée, même sur des points en apparence fondamentaux. La tâche des fonctionnaires était de rendre ces manoeuvres accessibles aux  » masses « . D’autre part, étant donné que le seul but de la politique du Parti était la capture inconditionnelle des masses (attitude rendue nécessaire puisque les masses se composaient des classes ouvrière et paysanne dont les intérêts et la conscience de classe différaient totalement), toute agitation idéologique au sein des masses était utilisée, même lorsqu’elle contredisait radicalement le programme du Parti. C’est précisément en cela que la méthode tactique du bolchevisme se rapproche de la politique de la révolution bourgeoise ; et c’est effectivement la méthode de cette politique que le bolchevisme a remis à l’honneur.

V. LES DIRECTIVES DE LA POLITIQUE BOLCHEVIQUE
26. Le bolchevisme est né de la volonté de renverser le régime tsariste. En tant qu’attaque contre l’absolutisme, il présente les traits de la révolution bourgeoise. Au cours des luttes qui se sont déroulées au sein de la social-démocratie russe au sujet des tactiques à adopter pour atteindre cet objectif, le bolchevisme a élaboré ses méthodes et ses slogans.
27. La tâche historique du bolchevisme a été de souder deux révoltes opposées, celle du prolétariat et celle de la paysannerie, en en prenant la direction et en les orientant vers un objectif commun : l’abolition de l’État féodal. Il lui a fallu allier la révolte paysanne (phase de la révolution bourgeoise au début du développement de la société bourgeoise) à celle du prolétariat (phase de la révolution prolétarienne à la fin du développement de la société bourgeoise) dans une action commune. Ceci n’a été rendu possible que par un grand déploiement stratégique qui a utilisé les agitations et les tendances de classe les plus variées.

28. Cette stratégie (qui consistait à utiliser le mécontentement des masses) venait du désir d’exploiter jusqu’aux moindres divergences et aux plus infimes failles dans le camp ennemi. Ainsi Lénine a-t-il pu dire un jour des propriétaires libéraux qu’ils étaient « nos alliés de demain« , soutenir, une autre fois, les prêtres parce qu’ils s’opposaient à un régime qui ne les satisfaisait pas matériellement, et se déclarer prêt à appuyer les sectes religieuses persécutées par le tsarisme.
29. Toutefois, Lénine a précisé sa tactique en posant correctement la question des « alliés de la révolution »; en particulier, en se servant des expériences de 1905, il s’est opposé carrément à tout compromis avec les groupes capitalistes dominants, et il a limité la politique des « alliés  » et des compromis aux seuls éléments de la petite bourgeoisie ou de la petite paysannerie — c’est-à-dire, les seuls éléments qui pouvaient être historiquement mobilisés pour une révolution bourgeoise en Russie.
30. Le slogan tactique  » dictature démocratique des ouvriers et des paysans « , indiquait en 1905 la ligne directrice générale du bolchevisme et exprimait encore l’idée illusoire d’un parlementarisme sans la bourgeoisie. II allait plus tard être remplacé par le slogan « alliance de classe entre ouvriers et paysans « . Cette formule ne cachait rien d’autre que la nécessité de mettre chacune de ces classes en mouvement pour permettre la saisie du pouvoir par les bolcheviks.
31. Ces slogans temporaires qui ont mobilisé, sur la base de leurs intérêts contradictoires, les deux classes déterminantes de la révolution russe, découlaient de la volonté implacable d’utiliser les forces de ces classes. Pour mobiliser la paysannerie, les bolcheviks ont forgé dès 1905, ou vers cette époque, le slogan de l’ » expropriation radicale des propriétaires terriens par les paysans « . Slogan qui, du point de vue des paysans, pouvait passer pour une invitation à se partager entre eux les grands domaines. Lorsque les mencheviks ont fait ressortir le contenu réactionnaire des slogans agraires bolcheviques, Lénine leur a répondu que les bolcheviks étaient loin d’avoir décidé de ce qu’ils allaient faire de ces grands domaines expropriés ; le règlement de cette question serait l’affaire de la social-démocratie au pouvoir. En conséquence, la demande d’expropriation des grands domaines par les paysans, bien qu’essentiellement démagogique, touchait directement les intérêts de la paysannerie. De la même manière, les bolcheviks ont diffusé leurs slogans parmi les ouvriers; celui des soviets en particulier. Que le slogan détermine la tactique des ouvriers n’était en soi qu’un succès momentané; le Parti ne considérait aucunement que le slogan le liait aux masses par une obligation de principe; il y voyait au contraire l’instrument de propagande d’une politique qui visait en dernier lieu la prise du pouvoir par l’organisation.
32. Au cours de la période 1906-1914, le bolchevisme allait développer la tactique du « parlementarisme révolutionnaire » par une combinaison d’actes légaux et illégaux. Cette tactique s’accordait à la situation de révolution bourgeoise en Russie. Grâce à cette tactique, le parti bolchevique est parvenu à unifier la guerre de guérilla contre l’absolutisme que menaient, sur deux fronts à la fois, les ouvriers d’une part, et les paysans de l’autre, et à en faire l’élément essentiel à la préparation de la révolution bourgeoise dans le contexte russe. En particulier, du fait de la politique dictatoriale tsariste, chaque progrès de la social-démocratie russe dans l’activité parlementaire portait la marque de la révolution bourgeoise. Cette tactique de mobilisation de la paysannerie et du prolétariat (ces deux classes décisives pour la révolution russe) allait se poursuivre plus avant au cours de la période qui s’étend de la révolution de 1905 à la guerre mondiale, et la Douma allait servir de tribune de propagande pour les ouvriers et les paysans.
33. Le bolchevisme a résolu le problème historique de la révolution bourgeoise dans la Russie féodale et capitaliste avec l’aide du prolétariat, instrument actif et combattant. Il s’est également approprié la théorie révolutionnaire de la classe ouvrière en la transformant pour ses propres besoins. Le  » marxisme-léninisme  » n’est pas le marxisme, mais un remplissage de terminologie marxiste adaptée aux besoins de la révolution bourgeoise en Russie avec le contenu social de la révolution russe. Si cette théorie a permis de comprendre la structure sociale russe, elle est devenue également, entre les mains des bolcheviks, un moyen de voiler le contenu de classe de la révolution bolchevique. Derrière les concepts et les slogans marxistes se cache une révolution bourgeoise qui a été menée, sous la direction d’une intelligentsia révolutionnaire petite-bourgeoise, par les forces unies d’un prolétariat socialiste et d’une paysannerie liée à la propriété privée, contre l’absolutisme tsariste, la noblesse terrienne et la bourgeoisie.
34. La revendication absolue du leadership par l’intelligentsia révolutionnaire petite-bourgeoise et jacobine se cache sous la conception bolchevique du rôle du Parti vis-à-vis de la classe ouvrière. L’intelligentsia petite-bourgeoise ne pouvait élargir son organisation et en faire une arme révolutionnaire active qu’à la condition de pouvoir attirer et utiliser les forces prolétariennes. Elle a donc appelé son parti jacobin un parti prolétarien. La subordination d’une classe ouvrière combattante à une direction petite-bourgeoise se justifiait par la théorie bolchevique de I’ » avant-garde  » du prolétariat — une théorie qui aboutit, en pratique, au principe d’après lequel le Parti incarne la classe. En d’autres termes, le Parti n’est pas un instrument de la classe ouvrière, mais au contraire, c’est la classe ouvrière qui est l’instrument du Parti.
35. La nécessité de fonder la politique bolchevique sur les deux classes inférieures de la société russe s’est traduite par la formule d’une  » alliance de classe entre le prolétariat et la paysannerie  » — une alliance dans laquelle, logiquement, les intérêts de classe antagonistes sont volontairement réunis.
36. Par la formule  » suprématie du prolétariat dans la révolution « , les bolcheviks ont masqué leur volonté de diriger inconditionnellement la paysannerie. Or, comme le prolétariat est à son tour dirigé par le parti bolchevique, la  » suprématie du prolétariat  » n’est rien d’autre que la Suprématie du parti bolchevique et sa volonté de gouverner les deux classes.
37. Cette prétention des bolcheviks à vouloir prendre le pouvoir à l’aide des deux classes, trouve sa plus haute expression dans le concept bolchevique de la  » dictature du prolétariat « . Cette formule, liée àla conception du Parti comme organisation dirigeante de la classe, signifie tout naturellement l’omnipotence de l’organisation jacobino-bolchevique. Son contenu de classe est, de plus, totalement balayé par la définition bolchevique de la dictature du prolétariat comme étant  » une alliance de classe entre le prolétariat et la paysannerie sous la direction du prolétariat  » (Staline et le programme du Komintern). Le principe marxiste de la dictature de la classe ouvrière est ainsi déformé par le bolchevisme qui en fait la domination, par un parti de caractère jacobin, de deux classes opposées.
38. Les bolcheviks ont eux-mêmes souligné le caractère bourgeois de leur révolution avec leur formule révisée de  » révolution du peuple « , c’est-à-dire la lutte commune de différentes classes d’un peuple dans une révolution. C’est le slogan type de toute révolution bourgeoise qui mobilise sous la direction de la bourgeoisie les masses de paysans petits-bourgeois et de prolétaires pour servir les intérêts de la classe bourgeoise.
39. En ce qui concerne la lutte de l’organisation pour assurer son pouvoir sur les classes révolutionnaires, toute attitude démocratique du bolchevisme n’est qu’un simple coup tactique dans un jeu d’échecs. Ceci est apparu clairement lorsque s’est posée la question de la démocratie des travailleurs dans les soviets. Le slogan léniniste de mars 1917,  » tout le pouvoir aux soviets « , restait fidèle à la caractéristique fondamentale de la révolution russe (le système des deux classes), puisque les soviets étaient des  » conseils d’ouvriers, de paysans et de soldats  » (les soldats étant des paysans). De plus, le slogan avait été lancé par Lénine au cours de la révolution de février dans un but tactique. Il paraissait susceptible d’assurer la transition « pacifique « , à la tête de la révolution, de la coalition menchevique social-révolutionnaire au bolchevisme, grâce à l’influence croissante de ce dernier dans les soviets. Après la manifestation de juillet, les bolcheviks devaient perdre de leur influence sur les soviets, et Lénine, abandonnant temporairement le slogan des soviets, demanda au parti bolchevique d’élaborer d’autres slogans d’insurrection (4). Il a fallu attendre le putsch de Kornilov pour que l’influence bolchevique dans les soviets remonte en flèche et pour que le parti de Lénine décide de reprendre ce slogan. (Dès l’instant où les bolcheviks ont considéré les soviets comme des organes d’insurrection et non plus comme des organes de la classe ouvrière, il est venu plus évident que pour eux les soviets n’étaient qu’un instrument qui permettait à leur parti de s’emparer du pouvoir. Ceci a été démontré dans la pratique, non seulement par leur organisation de l’État soviétique après la conquête du pouvoir, mais aussi dans le cas particulier de la répression sanglante de l’insurrection de Kronstadt. Au terme de cette insurrection, les revendications de caractère capitaliste faites par des paysans devaient être satisfaites par la NEP, tandis que les revendications démocratiques du prolétariat ont été noyées dans le sang de la classe ouvrière.
40. Les divergences d’opinion sur la forme et la composition des soviets russes ont amené, dès 1920, la formation, dans le Parti, d’un courant communiste authentique, quoique encore faible dans son ensemble. L’ » Opposition ouvrière  » (5) s’appuyait sur la volonté de mener à bien la démocratie soviétique dans l’intérêt de la classe ouvrière. Comme toute opposition sérieuse contre le régime, celle-ci devait être matée ultérieurement par l’emprisonnement, l’exil et l’exécution militaire, mais son programme reste le point de départ historique d’un mouvement indépendant prolétarien-communiste contre le régime bolchevique.
41. La question des syndicats a été de même déterminée par le désir du parti bolchevique de dominer et de diriger les ouvriers. En Russie, les bolcheviks ont éliminé des syndicats tout ce qui avait trait à l’organisation du travail, en leur imposant, après la conquête du pouvoir, une structure disciplinaire et militaire. Dans les autres pays, le résultat ultime de la politique bolchevique a été de protéger les organisations syndicales réformistes et bureaucratiques; loin de démanteler ces organisations, les bolcheviks ont préconisé la  » conquête  » de leurs dispositifs. Ils étaient les adversaires farouches de l’idée d’organisations industrielles révolutionnaires, qui incarnaient pour eux la démocratie. Les bolcheviks se sont battus pour la conquête ou pour la rénovation d’organisations contrôlées par une bureaucratie centralisée, qu’ils pensaient pouvoir diriger du haut de leurs postes de commande.
42. En tant que dirigeants d’une dictature de type jacobin, les bolcheviks ont, à tous les stades, combattu sans relâche l’idée d’auto-détermination de la classe ouvrière et réclamé la subordination du prolétariat à l’organisation bureaucratique. Avant la guerre, lors des discussions qui se déroulèrent au sein de la IIe Internationale au sujet de l’organisation, Lénine se révéla un adversaire violent et vindicatif de Rosa Luxemburg et s’appuya carrément sur le centriste Kautsky qui devait, pendant et après la guerre, s’avérer un ennemi de classe. Déjà à cette époque, le bolchevisme avait prouvé (et ne devait jamais se démentir) non seulement qu’il ne comprenait pas le développement de la conscience de classe du prolétariat et de ses organisations, mais aussi qu’il combattait par tous les moyens toute tentative théorique et pratique de développer de véritables organisations de classe et une véritable politique de classe.

VII. LA RÉVOLUTION BOLCHEVIQUE
43. Le bolchevisme a appelé la révolution de février la révolution bourgeoise, et celle d’octobre, la révolution prolétarienne, faisant ainsi passer son propre régime pour le règne de la classe prolétarienne, et sa politique économique pour du socialisme. Cette vision de la révolution de 1917 est une absurdité de par le simple fait qu’elle suppose qu’un développement de sept mois aurait suffi à créer les bases économiques et sociales d’une révolution prolétarienne, dans un pays qui venait à peine d’entrer dans la phase de sa révolution bourgeoise — en d’autres termes, sauter d’un bond par-dessus tout un processus de développement social et économique qui nécessiterait au moins plusieurs décennies. En réalité, la révolution de 1917 est un processus de transformation unitaire, qui a débuté avec la chute du tsarisme et a atteint son apogée avec la victoire de l’insurrection armée des bolcheviks, le 7 novembre. Et ce violent processus de transformation ne peut être que celui de la révolution bourgeoise russe, dans les conditions historiques et particulières de la Russie.
44. Au cours de ce processus, le parti de l’intelligentsia jacobine révolutionnaire a pris le pouvoir en s’appuyant sur les deux mouvements sociaux qui avaient déclenché l’insurrection de masse, celui des prolétaires et celui des paysans. Pour remplacer le gouvernement triangulaire ébranlé (tsarisme, noblesse et bourgeoisie), il a créé le triangle bolchevisme, paysannerie, classe ouvrière. Et de même que l’appareil étatique du tsarisme régnait de façon autonome sur les deux classes possédantes, de même le nouvel appareil étatique bolchevique commença par se rendre indépendant des deux classes qui l’avaient porté au pouvoir. La Russie est sortie des conditions de l’absolutisme tsariste pour tomber dans celles de l’absolutisme bolchevique.
45. Pendant la période révolutionnaire, la politique bolchevique a atteint son point culminant avec la mobilisation et le contrôle des forces sociales de la révolution. La tactique révolutionnaire bolchevique a connu son apogée lors de la préparation et de la mise à exécution de l’insurrection armée. Le soulèvement violent devint pour les bolcheviks une action militaire concertée et minutieusement organisée, avec, comme moteur et comme puissance dirigeante, le parti bolchevique et ses troupes de combat. La conception, la préparation et l’exécution de l’insurrection armée par les bolcheviks porte le sceau de la conspiration jacobine (ce qui en Russie était, répétons-le, la seule politique possible) : une insurrection dans le contexte particulier d’une révolution bourgeoise contre la bourgeoisie.
46. Les slogans économiques de la révolution bolchevique font apparaître son caractère de révolution bourgeoise. Pour les masses paysannes, les bolcheviks symbolisaient l’expropriation violente des grands domaines par l’action spontanée de la petite paysannerie avide de terres. Les bolcheviks ont parfaitement exprimé, dans leur pratique et dans leurs slogans (la Paix et la Terre), les intérêts des paysans en lutte pour la sauvegarde de la petite propriété privée (intérêts capitalistes). Loin de soutenir les intérêts du prolétariat socialiste contre la propriété terrienne féodale et capitaliste, ils se sont ainsi fait, en ce qui concerne la question agraire, les tenants effrontés des intérêts du petit capitaliste.
47. Pour ce qui est des ouvriers, les revendications économiques de la révolution bolchevique n’avaient pas davantage un contenu socialiste. En plusieurs occasions, Lénine devait repousser sévèrement la critique menchevique selon laquelle le bolchevisme proposait une politique utopique de socialisation de la production dans un pays qui n’était pas encore mûr pour une telle situation. Les bolcheviks devaient rétorquer qu’il n’était pas du tout question de socialiser la production, mais bien d’en remettre le contrôle aux mains des ouvriers. Le slogan du contrôle de la production fut utilisé pour tenter de conserver l’efficacité des méthodes capitalistes dans l’organisation technique et économique de la production, mais en leur ôtant leur caractère d’exploitation. L’aspect bourgeois de la révolution bolchevique, ainsi que le fait que les bolcheviks se sont eux-mêmes limités à une économie de type bourgeois (au lieu de consolider les résultats de la victoire de 1917), est éclairé de manière exemplaire par ce slogan du contrôle de la production.
48. La violence élémentaire de l’attaque des travailleurs, d’une part, et le sabotage des patrons détrônés, d’autre part, ont incité les bolcheviks à s’emparer des entreprises industrielles et à en confier la direction à la bureaucratie gouvernementale. L’économie étatique qui, pendant toute la période du communisme de guerre, était presque étouffée par la surorganisation (Glavkisme), fut qualifiée par Lénine de capitalisme d’Etat. Ce n’est qu’à l’ère stalinienne qu’on devait parler de l’économie d’Etat comme d’une économie socialiste.
49. Cependant, la conception de base de la socialisation de la production n’allait pas pour Lénine au-delà d’une économie étatique dirigée par l’appareil bureaucratique. Pour lui, l’économie de guerre allemande et les services postaux étaient des exemples type de l’organisation socialiste : une organisation économique de caractère ouvertement bureaucratique, dirigée par une centralisation venant d’en haut. Du problème de la socialisation, il ne vit que les aspects techniques et non les aspects prolétariens et sociaux. De même, Lénine se fonda, et avec lui le bolchevisme en général, sur les concepts de socialisation proposés par le centriste Hilferding (6) qui, dans son Capital Financier, a tracé un tableau idéalisé d’un capitalisme totalement organisé. Le véritable problème, en ce qui concerne la socialisation de la production — la prise en charge des entreprises et des organisations du système économique par la classe ouvrière et par ses organisations de classe, les conseils ouvriers —, a été complètement ignoré du bolchevisme. Et il devait être ignoré parce que l’idée marxiste d’une association de producteurs libres et égaux est totalement opposée à la conception jacobine de l’organisation, et parce que la Russie ne possédait pas les conditions sociales et économiques nécessaires à l’instauration du socialisme. Le concept de socialisation des bolcheviks n’est par conséquent rien d’autre qu’une économie capitaliste prise en charge par l’État et dirigée de l’extérieur et d’en haut par sa bureaucratie. Le socialisme bolchevique est un capitalisme organisé par l’Etat.

VIII. L’INTERNATIONALISME BOLCHEVIQUE ET LA QUESTION NATIONALE
50. Pendant la Première Guerre mondiale, les bolcheviks ont représenté de manière continue la position internationaliste avec le slogan : « transformer la guerre impérialiste en une guerre civile » et ils se sont comportés en apparence comme des marxistes conséquents. Mais cet internationalisme révolutionnaire faisait partie de leur tactique de même que plus tard, leur retournement vers la NEP. L’appel au prolétariat international n’était qu’un des aspects d’une vaste politique qui cherchait à se concilier le soutien international en faveur de la révolution russe. L’autre aspect était la politique et la propagande pour une « auto-détermination nationale« , où les horizons de classe étaient sacrifiés plus radicalement encore que dans le concept de « révolution du peuple« , et qui faisait appel à certains éléments de toutes les classes.
51. Cet internationalisme à double face correspondait à la situation internationale de la Russie et de la révolution russe. Géographiquement et sociologiquement, la Russie se trouvait située entre les deux pôles du système impérialiste mondial. La rencontre de la tendance impérialiste active et de la tendance coloniale passive provoqua l’effondrement de ce système. Les classes réactionnaires s’avérèrent impuissantes à le rétablir, comme devait le prouver leur défaite décisive lors du putsch de Kornilov et, plus tard, dans la guerre civile. Le véritable danger qui menaçait la révolution russe était celui d’une intervention impérialiste. Seule une invasion militaire lancée par le capital impérialiste pouvait abattre le bolchevisme et restaurer le tsarisme — cet ancien régime, construit au sein du système mondial d’exploitation impérialiste pour en être l’instrument. Pour se défendre contre l’impérialisme mondial, le bolchevisme devait organiser une contre-attaque des centres impérialistes dominants. C’est ce que fit la politique internationale à double face du bolchevisme.
52. Au nom de la révolution prolétarienne internationale, le bolchevisme a lancé le prolétariat international à l’assaut de l’impérialisme mondial dans les pays capitalistes les plus avancés. Au nom du  » droit à I‘ »auto-détermination nationale », il a lancé les peuples paysans opprimés d’Extrême-Orient contre le centre colonial de l’impérialisme mondial. Avec cette politique internationale en deux temps qui ouvrait d’immenses perspectives, le bolchevisme a cherché à pousser l’infiltration des éléments prolétaires et paysans dans la sphère du capitalisme mondial.
53. Pour le bolchevisme, la  » question nationale  » était une question pratique, et n‘était donc pas uniquement un expédient de la révolution bourgeoise russe — une révolution qui s’est servie des instincts nationaux des paysans et des minorités nationales opprimées de l’Empire russe pour abattre le tsarisme. Cette position reflète aussi l’internationalisme paysan d’une révolution bourgeoise qui s’est accomplie à l’ère de l’impérialisme mondial et qui n’a pu survivre dans les rets de l’impérialisme qu’à l’aide d’une contre-politique internationale active.
54. Pour diriger en territoire russe cette politique de soutien international pour la révolution bourgeoise, le bolchevisme a cherché à créer deux organisations internationales : la IIIe Internationale, qui devait mobiliser les travailleurs des pays capitalistes hautement développés, et l’Internationale des paysans qui rassemblait sous sa bannière les peuples paysans orientaux. Le but ultime de cette politique internationale qui s’appuyait sur les classes ouvrières et paysannes était la révolution mondiale, incluant la révolution prolétarienne internationale (européenne et américaine) et la révolution paysanne nationale (essentiellement orientale) dans le cadre d’une politique mondiale bolchevique sous les ordres de Moscou. Ainsi, le concept de « révolution mondiale » avait, pour les bolcheviks, un contenu de classe tout à fait différent et n’avait plus rien à voir avec la révolution prolétarienne internationale.
55. La politique internationale du bolchevisme n’était ainsi qu’une répétition, à l’échelle mondiale, de la révolution russe (combinant la révolution prolétarienne et la révolution bourgeoise-paysanne), et plaçait le parti bolchevique russe à la tête d’un système bolchevique mondial où les intérêts communistes du prolétariat se combinaient aux intérêts capitalistes de la paysannerie. Cette politique a eu comme résultat positif de protéger l’État bolchevique de l’invasion impérialiste, en entretenant l’inquiétude des Etats capitalistes. Elle a ainsi permis à l’État bolchevique de prendre sa place dans le système impérialiste mondial, en se servant des méthodes capitalistes de relations commerciales, d’accords économiques et de pactes de non-agression. Elle a donné l’occasion à la Russie de se consolider sur le plan national et d’étendre sa propre position internationale. Mais elle a échoué dans sa tentative de porter à l’échelle mondiale la politique active du bolchevisme. L’expérience de l’Internationale des paysans a pris fin avec l’échec de la politique bolchevique en Chine. La IIIe Internationale, depuis l’effondrement lamentable du parti communiste allemand, ne représente plus un facteur important de la politique bolchevique mondiale. L’effort gigantesque entrepris pour étendre la politique bolchevique russe à la scène mondiale a été un échec historique qui a prouvé les limitations nationales du bolchevisme russe. Quoi qu’il en soit, l’expérience bolchevique dans la Machtpolitik (politique de puissance) internationale a donné le temps au bolchevisme de se replier sur ses positions nationales (russes) et de se convertir aux méthodes capitalistes impérialistes en matière de politique internationale. En théorie, ce repli a été justifié par la formule « socialisme dans un seul pays ». Par cette formule, le concept de « socialisme » qui avait déjà été amputé de son contenu de classe prolétarien par la pratique économique russe, perdait ses couleurs internationales et, sous le couvert d’un capitalisme d’Etat, n’était plus guère éloigné du réformisme et du fascisme petit-bourgeois.
56. En fait, il n’est pas essentiel, maintenant que nous pouvons voir les résultats de quinze ans de bolchevisme, tant sur le plan national qu’international, de savoir si Lénine escomptait ou non, à l’époque de la fondation du Komintern — ou avant — un résultat différent de cette internationale bolchevique. En pratique, le bolchevisme, avec son concept du  » droit à l’auto-détermination nationale  » a développé les tendances à une Machtpolitik mondiale bolchevique. II est également responsable, à travers le Komintern, de l’incapacité du prolétariat européen à se hausser au niveau d’un communisme révolutionnaire et de son enlisement dans la boue d’un réformisme, ressuscité par le bolchevisme et orné de phrases révolutionnaires. En fin de compte, le concept de  » Patrie russe  » est devenu la pierre d’achoppement de la politique des partis bolcheviques, alors que pour le communisme prolétarien, la classe ouvrière internationale doit se trouver au centre de toute orientation internationale.

IX. LE BOLCHEVISME D’ÉTAT ET LE KOMINTERN
57. L’établissement de l’État soviétique a été l’établissement de la domination du parti du machiavélisme bolchevik. La base sociologique de ce pouvoir étatique, qui s’est rendu indépendant des classes qui l’ont soutenu et qui a créé ce nouvel élément social qu’est la bureaucratie bolchevique, se composait du prolétariat et de la paysannerie russes. Le prolétariat, enchaîné par les syndicats (adhésion obligatoire) et par le terrorisme de la Tchéka, représentait la base de l’économie nationale bolchevique, sous le contrôle de la bureaucratie. La paysannerie cachait et cache encore dans ses rangs les tendances au capitalisme privé de cette économie. L’État soviétique, dans sa politique intérieure, était ballotté entre ces deux tendances. Il a cherché à les maîtriser par de violentes méthodes d’organisation, tels le plan quinquennal et la collectivisation forcée. En pratique, toutefois, il a seulement accru les difficultés économiques, exacerbant les contradictions économiques jusqu’à leur point d’explosion, et portant à leur paroxysme les tensions entre ouvriers et paysans. L’expérience d’une économie nationale planifiée bureaucratiquement est loin de pouvoir être considérée comme un succès. Les grands cataclysmes internationaux qui menacent la Russie ne pourront qu’accroître les contradictions de son système économique jusqu’à ce qu’elles deviennent intolérables, hâtant ainsi probablement la chute de cette expérience économique gigantesque.
58. L’économie russe est essentiellement déterminée par les caractéristiques suivantes : elle s’appuie sur les bases d’une production de marchandises; elle est centrée sur la rentabilité; elle révèle un système ouvertement capitaliste avec salaires et cadences accélérées; enfin, elle a porté les raffinements de la rationalisation capitaliste jusqu’à ses limites extrêmes. L’économie bolchevique est une production étatique qui emploie des méthodes capitalistes.
59. Cette forme de production étatique s’accompagne également de plus-value, donc d’une exploitation maximale des travailleurs. Bien entendu, cette plus-value ne profite directement et ouvertement à aucune classe particulière de la société russe, mais elle enrichit l’appareil parasitaire de la bureaucratie dans son ensemble. Outre son entretien coûteux, la plus-value ainsi produite contribue à augmenter la production et à soutenir la classe paysanne; elle sert aussi à régler les dettes de l’État envers l’étranger. Ainsi, la plus-value produite par les ouvriers russes profite non seulement à l’élément économiquement parasitaire de la bureaucratie au pouvoir, mais encore à la paysannerie russe, en tant que secteur à part du capital international. L’économie russe est donc une économie de profit et d’exploitation. Elle représente un capitalisme d’Etat dans les conditions historiques particulières du régime bolchevique, soit, une production de type capitaliste qui se différencie de celle des pays les plus industrialisés et apparaît comme beaucoup plus avancée.
60. La politique étrangère de l’Union Soviétique est étroitement déterminée par la nécessité de renforcer la position du parti bolchevique et de l’appareil étatique qu’il dirige. Sur le plan économique, le gouvernement russe a déployé tous ses efforts pour établir et maintenir une base industrielle forte. L’isolement de l’économie soviétique a nécessité une politique énergique pour mettre fin à I‘autarcie forcée tout en maintenant le contrôle du monopole commercial avec l’étranger. Les traités commerciaux, les concessions de même que les transactions pour obtenir de vastes crédits ont rétabli les liens entre l’économie soviétique et la production capitaliste mondiale et son marché, dans lequel la Russie est entrée à la fois comme cliente sollicitée et comme concurrente acharnée. D’autre part, cette politique économique, liée au capitalisme mondial, a forcé le gouvernement soviétique à cultiver des relations amicales et pacifiques avec les puissances capitalistes. Le principe d’une politique mondiale bolchevique, là où il existait encore, était subordonné de manière opportuniste aux purs traités commerciaux. Toute la politique étrangère du gouvernement russe a été marquée du sceau de la diplomatie capitaliste, et par conséquent, dans la sphère internationale, a définitivement séparé la théorie bolchevique de sa pratique.
61. Le bolchevisme a introduit au centre de la propagande étrangère du Komintem, la thèse de I’ « encerclement impérialiste de l’Union soviétique « , bien que cette définition ne s’accorde guère avec l’écheveau des conflits d’intérêts impérialistes et de leurs combinaisons sans cesse renouvelées. Il a cherché à mobiliser le prolétariat international pour servir sa politique étrangère et, à travers une politique mi-parlementaire, mi-putschiste, émanant des partis communistes, à créer, de l’intérieur, un malaise dans les pays capitalistes, renforçant ainsi la position diplomatique et économique de l’Union soviétique.
62. Les oppositions entre l’Union soviétique et les puissances impérialistes déclenchèrent la contre-propagande du Komintern avec les slogans :  » Menace de guerre contre l’U.R.S.S.  » et « Protégez l’Union soviétique ». Ces oppositions étant présentées aux ouvriers comme seules déterminantes de la politique mondiale, ceux-ci ne pouvaient comprendre les véritables dessous de la politique internationale. Les membres des partis communistes étrangers devinrent, avant tout, les défenseurs aveugles et opportunistes de l’Union soviétique, et furent maintenus dans l’ignorance quant à la place de choix qu’occupait depuis longtemps l’Union soviétique dans la politique mondiale.
63. Le perpétuel cri d’alarme sur l’imminence d’une guerre des puissances impérialistes alliées contre l’U.R.S.S. fut utilisé en politique intérieure pour justifier la militarisation intensive du travail et l’accroissement des pressions sur le prolétariat russe. Dans le même temps, cependant, I‘Union soviétique avait, et a toujours, le plus grand intérêt à éviter un conflit militaire avec les autres Etats. La survie du gouvernement bolchevique dépend en grande partie de sa capacité à éviter toute convulsion, tant militaire que révolutionnaire, en politique étrangère. Par conséquent, le Komintern a, dans la pratique, et en contradiction criante avec sa théorie et sa propagande intérieures, entrepris de saboter tout véritable développement prolétarien révolutionnaire. Il a plus ou moins ouvertement propagé, dans les partis communistes, la conception selon laquelle il fallait tout d’abord consolider l’Union Soviétique dans ses fondements économiques et militaires avant de pouvoir pousser plus avant la révolution prolétarienne en Europe. D’autre part, si le gouvernement soviétique, pour sauvegarder son prestige, s’est dépensé en gestes d’hostilité contre les puissances impérialistes, il s’est toujours incliné, dans les faits, devant ces puissances. La  » vente  » de la ligne de chemin de fer mandchourienne est un exemple de capitulation sans résistance de l’U.R.S.S. devant ses adversaires impérialistes. La reconnaissance plus que hâtive de l’U.R.S.S. par les Etats-Unis qui eut lieu au même moment est, réciproquement, une preuve que les puissances impérialistes, dans les limites de leur politique d’intérêts antagonistes, ont su également reconnaître dans l’Union soviétique un facteur important. Mais surtout, l’U.R.S.S. a illustré ses liens avec le capitalisme en nouant d’étroites relations économiques avec l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie. L’Union soviétique apparaît comme le solide soutien économique, et donc politique, de la plupart des dictatures fascistes les plus réactionnaires en Europe.
64. Cette politique d’entente absolue entre I ‘U.R.S.S. et les pays capitalistes et impérialistes n’a pas uniquement des bases économiques. Elle n’est pas non plus seulement l’expression d’une infériorité militaire. En fait, la  » politique de paix  » de l’Union soviétique dépendrait plutôt de façon décisive de la situation du bolchevisme à l’intérieur du pays. Son maintien en tant que puissance étatique autonome dépend de son succès à conserver l’équilibre entre la classe ouvrière dominée et la paysannerie. En dépit des progrès d’industrialisation du pays, la paysannerie russe conserve encore une position de force. En premier lieu, la paysannerie détient, dans une large mesure, et en dépit d’une politique répressive venue d’en haut, les ressources alimentaires du pays. En second lieu, la collectivisation a renforcé la puissance non seulement économique, mais aussi politique de la paysannerie qui, comme auparavant, continue de lutter pour les intérêts capitalistes privés. (Car la  » collectivisation « , en Russie, signifie une union collective de paysans propriétaires qui restent attachés aux méthodes capitalistes de comptabilité et de distribution.) En troisième lieu, en cas de guerre, l’armement en masse de la paysannerie pourrait déclencher un sursaut de violentes révoltes paysannes contre le système bolchevique — de même qu’une révolution faite par le prolétariat européen donnerait probablement le coup d’envoi d’une rébellion ouverte des ouvriers russes. Dans de telles conditions, la politique d’entente entre le gouvernement soviétique et les puissances impérialistes apparaît d’une nécessité vitale pour l’absolutisme bolchevique.
65. Le Komintern lui-même a été utilisé pour manipuler abusivement la classe ouvrière internationale, afin de servir les buts opportunistes de glorification nationale et de la politique de sécurité internationale de l’Union soviétique. Il s’est constitué, en dehors de Russie, à partir de la combinaison des cadres révolutionnaires du prolétariat européen. En usant de l’autorité de la révolution bolchevique, le principe organisationnel et tactique du bolchevisme s’est imposé dans le Komintern de façon extrêmement brutale et sans aucune considération pour les scissions immédiates. Le Comité exécutif du Komintern (I’E.K.K.I.) — autre instrument de la bureaucratie russe au pouvoir — s’est vu confier le commandement absolu de tous les partis communistes, et la politique des partis a complètement perdu de vue les véritables intérêts révolutionnaires de la classe ouvrière internationale. Les slogans et les résolutions révolutionnaires ont servi de couverture à la politique contre-révolutionnaire du Komintern et de ses partis qui, avec leurs façons bolchevistes, sont devenus aussi experts dans la trahison de la classe ouvrière et dans la démagogie effrénée, que l’étaient les partis social-démocrates. En même temps que le réformisme, fusionnant avec le capitalisme, déclinait dans le sens historique, le Komintern faisait naufrage en s’unissant à la politique capitaliste de l’Union soviétique.

X. LE BOLCHEVISME ET LA CLASSE OUVRIERE INTERNATIONALE
66. Le bolchevisme, dans ses principes, dans sa tactique et dans son organisation, est un mouvement et une méthode de la révolution bourgeoise dans un pays à prépondérance paysanne. Sous l’autorité dictatoriale de l’intelligentsia jacobine, il a conduit le prolétariat (orienté vers le socialisme) et la paysannerie (orientée vers le capitalisme) à un soulèvement révolutionnaire contre l’État absolutiste, le féodalisme et la bourgeoisie, dans le but d’abattre l’absolutisme féodal-capitaliste. Habile à tourner toute chose à son avantage, il a réuni les intérêts de classe antagonistes des prolétaires et des paysans, grâce à son intelligence du caractère de classe des lois du développement social.
67. En conséquence, le bolchevisme est non seulement incapable de diriger la politique révolutionnaire du prolétariat international, mais il est aussi pour elle l’un des plus infranchissables et l’un des plus dangereux obstacles. La lutte contre l’idéologie bolchevique, contre la pratique bolchevique et, par là même, contre tous les groupes qui cherchent à ancrer à nouveau cette idéologie et cette pratique au sein du prolétariat, est l’une des premières tâches de la lutte pour une réorientation révolutionnaire de la classe ouvrière. Une politique prolétarienne ne peut se développer qu’à l’intérieur de la classe ouvrière, avec les méthodes et les formes d’organisation qui lui sont propres.
Notes de Philippe Bourrinet
Ce texte a été préparé collectivement par le Groupe des communistes internationaux de Hollande. Le brouillon en a été rédigé par Helmut Wagner. Il a été traduit (en anglais) du n° 3 de Rätekorrespondenz, publié a Amsterdam par le Groupe des communistes internationaux de Hollande, par Ie Bureau du Courrier international des Groupes communistes de Gauche et par le Mouvement conseilliste d’Europe.
(1) II s’agit de la commune rurale (obchtchina).
(2) Populistes.
(3) Il s’agit d’une tentative de coup de force militaire de la droite, qui eut lieu fin août 1917.
(4) Cette manifestation du 3 juillet 1917 eut pour conséquence diverses mesures de répression contre les bolcheviks, qui conduisirent Trotsky en prison et contraignirent Lénine à se cacher en Finlande.
(5) Il s’agit d’un groupe dissident à l’intérieur du parti bolchevique, et dont les dirigeants les plus connus furent A. Kollontaï et Chliapnikov. Les divergences avec le Parti surgirent sur le problème des syndicats en 1920. Kollontaï, émettait la revendication du contrôle ouvrier au moyen de syndicats, contre la dictature des spécialistes du Parti. L’Opposition ouvrière d’Alexandra Kollontaï a été traduite de l’anglais et publiée dans le n° 35 de Socialisme ou barbarie, janvier-mars 1964. Voir aussi la traduction du russe par Pierre Pascal, in L’Opposition ouvrière, Editions du Seuil, Paris, 1974. Avec une étude de J.-M. Gélinet, « l’opposition ouvrière ou le guetteur mélancolique ».
(6) Le capital financier, Les Éditions de Minuit, Paris, 1970.
une Réponse to “1934-12 Thèses sur le bolchevisme [GIC]”
1. Préface aux ‘Principes fondamentaux de la production et de la distribution communistes’ (Mattick, 1970) « La Bataille socialiste Says:
Préface aux ‘Principes fondamentaux de la production et de la distribution communistes’ (Mattick, 1970)
by admin
Les camarades d’Echanges venant de mettre en ligne sur mondialisme.org la traduction-résumé du texte Principes fondamentaux de la production et de la distribution communistes du GIC hollandais (1930), nous republions ici pour la présenter la préface de Paul Mattick (déjà en page « historique » ici) publiée dans “Fondements de l’économie communiste“,  Informations et correspondance ouvrières N°101 (février 1971). Le GIC (ou GIK), groupe des communistes internationaux, était né en 1927 et se rattachait au courant dit de la  Gauche communiste germano-hollandaise dont les Principes devinrent un « classique ». Nous avons déjà publié des textes de ce groupe comme ses Thèses sur le bolchevisme (1934) et La question de l’URSS (1937), ou en espagnol: Lucha de clases en España, (déclaration commune avec la LCI belge, 1937) et Revolución y Contrarrevolución en España (1937). [Le texte du GIC est aussi disponible en anglais, en deux parties (Part 1) (Part 2) ; l’introduction de Mattick est disponible en en et esp. ]
Le travail collectif qui a pour titre Principes fondamentaux de la production et de la distribution communistes parut en 1930. Ses auteurs, membres du Groupe des Communistes Internationalistes de Hollande (G.I.K.), se rattachaient au mouvement communiste des conseils.
Les conseils ouvriers avaient tait leur première apparition lors de la révolution russe de 1905. Selon Lénine, ils avaient déjà en puissance, dès cette époque, la possibilité de prendre le pouvoir politique, même si dans la réalité ils en étaient encore au stade de la révolution bourgeoise. Pour Trotsky, les conseils, à l’opposé des partis politiques, représentaient l’organisation du prolétariat par lui-même. Le hollandais Anton Pannekoek voyait dans le mouvement des conseils cette auto-organisation qui lui permettrait d’assurer sa domination de classe et son règne sur la production. La révolution de 1905 vaincue, les conseils disparurent, et avec eux tout intérêt pour cette nouvelle forme d’organisation partis politiques et syndicats traditionnels avaient de nouveau le champ libre au sein du mouvement ouvrier. La révolution russe de 1917 devait ramener les conseils au premier plan dans le mouvement ouvrier international, mais on ne les considérait plus comme une expression de l’organisation spontanée des ouvriers révolutionnaires, mais plutôt comme un moyen de lutte devenu nécessaire face à l’attitude contre-révolutionnaire de l’ancien mouvement ouvrier.
La première guerre mondiale et l’écroulement de la deuxième internationale marquant la fin de la première période du mouvement ouvrier. Ce qu’on pouvait déjà voir depuis assez longtemps, c’est-à-dire l’intégration du mouvement ouvrier dans la société bourgeoise, devenait maintenant manifeste.
Le mouvement ouvrier n’était plus un mouvement révolutionnaire, mais un mouvement d’ouvriers cherchant sa place au sein du capitalisme. Ce n’étaient pas seulement les dirigeants mais aussi les ouvriers qui avaient perdu toute volonté de détruire le capitalisme et qui par conséquent se contentaient de l’action syndicale au sein de ce système. Les possibilités limitées, laissées aux partis et aux syndicats au sein de la société bourgeoise, suffisaient et en fait correspondaient aux intérêts réels de la classe ouvrière. Et c’était tout ce qu’on pouvait espérer, car un capitalisme en développement continu exclut l’existence de tout mouvement révolutionnaire réel.
Mais la conception idyllique d’une évolution du capitalisme dans une harmonie des classes, qui était à la base du réformisme, ne put résister aux contradictions capitalistes qui se faisaient jour dans les crises et les guerres. L’idée révolutionnaire, qui, jusqu’alors, avait été l’apanage idéologique d’une minorité radicale au sein du mouvement ouvrier, atteignait les grandes masses la guerre mettait à nu la nature réelle du capitalisme, et pas du capitalisme tout seul, mais aussi des organisations ouvrières qui s’y étaient développées. Celles-ci n’étaient plus aux mains des ouvriers elles ne se souciaient de ces derniers que dans la mesure où il fallait pour assurer l’existence, de leur bureaucratie. Les fonctions mêmes de ces organisations exigent le maintien du système capitaliste et c’est pourquoi elles ne peuvent éviter de s’opposer à toute lutte sérieuse contre ce système. Un mouvement révolutionnaire a donc besoin de formes d’organisation qui aillent au-delà du capitalisme, qui restaurent la direction perdue des ouvriers sur leur organisation et qui ne regroupent pas seulement une partie des ouvriers, mais les ouvriers en tant que classe.
Le mouvement des conseils fut une première tentative de construire des formes d’organisation adaptées à la révolution prolétarienne.
La révolution russe, comme la révolution allemande, trouva son expression organisationnelle dans le mouvement des conseils.
Mais ce mouvement dans les deux cas se montra incapable de conserver le pouvoir politique et de l’utiliser pour construire une économie socialiste. Si, en Russie, l’échec du mouvement des conseils est certainement dû au retard tant politique qu’économique de ce pays, celui du mouvement allemand résulte certainement de l’absence de volonté des masses ouvrières de construire le socialisme par des méthodes révolutionnaires. Pour ces ouvriers, cette construction était une tâche de gouvernement, et non une tâche des ouvriers eux-mêmes, et le mouvement des conseils décréta sa propre mort en rétablissant la démocratie bourgeoise.
Le parti bolchévik prit le pouvoir politique grâce au mot d’ordre ” tout le pouvoir aux soviets ” mais il n’en partageait pas moins la conviction social-démocrate que la réalisation du socialisme est affaire d’Etat et non des Conseils. Si en Allemagne aucune forme de socialisation ne se développa, en Russie l’Etat bolchévik abolit la propriété privée capitaliste, sans pour autant donner le droit de gestion aux ouvriers. Du point de vue de ceux-ci, le résultat en était un capitalisme d’Etat qui ne changeait en rien leur situation dans la société et qui continuait, et continue encore aujourd’hui, à leur réserver leur place d’exploités, même si c’était au bénéfice d’une nouvelle classe privilégiée en formation. Ainsi le socialisme ne pourrait se réaliser ni par l’action d’un Etat réformateur au sein de la démocratie bourgeoise, ni par le nouvel Etat bolchévik révolutionnaire.
Mais même abstraction faite de cette immaturité objective et subjective de la situation, les voies menant au socialisme restaient mal tracées. La théorie socialiste en général se bornait à la critique du capitalisme, à la détermination de la stratégie et de la tactique de la lutte de classe au sein de la société bourgeoise. Lorsqu’on discutait du socialisme lui-même, c’était pour estimer que les voies du socialisme étaient déjà inscrites dans le capitalisme. Marx, lui-même, n’avait laissé que quelques remarques de principe sur le caractère de la société socialiste il estimait en effet de peu d’intérêt d’essayer de faire des prédictions sur l’avenir au-delà de ce qui est déjà contenu dans le passé et le présent.
Mais, contrairement aux conceptions qui avaient eu cours jusque là, Marx n’avait pas manqué de souligner que le socialisme n’est pas l’affaire de l’état mais de la société. Selon lui, le socialisme, ” association des producteurs libres et égaux ” n’a besoin de “l’Etat “, c’est-à-dire de la ” dictature du prolétariat “, que pour s’établir. Avec sa consolidation, la dictature du prolétariat en tant qu’Etat devra disparaître. La conception social-démocrate, réformiste comme révolutionnaire, identifiait contrôle d’Etat et contrôle social, si bien que le concept d’une ” association des producteurs libres et égaux ” perdait sa signification originelle. Cette conception ne considérait pas comme signes précurseurs du socialisme au sein du capitalisme une auto-organisation possible de la production et de la distribution par les producteurs eux-mêmes, mais les découvrait dans les tendances à la concentration et à la centralisation, qui trouveront leur aboutissement dans la domination de l’Etat sur l’économie tout entière. C’est cette conception du socialisme que partageait la bourgeoisie et cette conception qu’elle combattait et qu’elle réfutait, la considérant comme illusoire.
La fin d’un mouvement historique important comme celui des conseils ne veut pas dire pour autant qu’il ne peut pas réapparaître dans une nouvelle situation révolutionnaire. Sa défaite elle-même est pleine d’enseignements. La tâche des communistes de conseils après la défaite de la révolution, ce n’était pas de se livrer à la propagande pour le système des conseils, mais plutôt de tenter de mettre à jour les manques et les erreurs du mouvement. Une des faiblesses, et peut-être la plus importante, de celui-ci c’était le fait que les conseils n’avaient pas une conscience bien claire de leurs tâches dans l’organisation de la production et de la distribution socialistes. Les conseils ouvriers apparaissent tout d’abord au niveau de l’entreprise, et ce sont donc les entreprises qui doivent servir de point de départ à la coordination sociale et à la concentration de la vie économique, grâce auxquelles les producteurs pourront eux-mêmes disposer de leur propre production.
Les principes fondamentaux de la production et de la distribution communistes furent la première tentative du mouvement des conseils d’Europe occidentale de s’attaquer au problème de la construction du socialisme, sur la base des conseils ouvriers.
Compte tenu des énormes obstacles qui se dressent sur le chemin de la révolution prolétarienne, cet ouvrage, qui traite essentiellement de comptabilité et de calcul économique dans la société communiste, peut, au premier abord, paraître étrange. Comme il est impossible de prévoir les difficultés politiques qui se poseront dans l’édification du socialisme, toute préoccupation à cet égard ne peut rester que spéculative. Il peut en effet être facile ou difficile de dépasser un système social donné ce dépassement dépend de circonstances qu’on ne peut guère prévoir. Pourtant les Principes fondamentaux ne s’attaquent pas au problème de l’organisation de la révolution elle-même, mais à celui de la phase qui la suit. On ne peut cependant pas prévoir l’état réel de l’économie après la révolution, et par conséquent il est impossible de construire d’avance des programmes de tâches à remplir réellement. Les nécessités de demain seront bien entendu le facteur déterminant. Ce que nous pouvons discuter à l’avance, ce sont les mesures à prendre, les instruments à utiliser pour construire les rapports sociaux souhaités, c’est-à-dire dans le cas qui nous intéresse, les relations communistes entre les hommes.
Le problème théorique de la production et de la distribution communistes, a été posé sur le plan pratique de la révolution russe. Mais, dès le point de départ, la praxis se trouvait canalisée par cette conception d’un contrôle étatique centralisé que partageaient les deux branches de la social-démocratie. Toutes les discussions sur la réalisation du socialisme et du communisme, ne s’attaquaient jamais au vrai problème, c’est-à-dire celui du contrôle des ouvriers sur leur propre production. On se posait en fait comme question comment, par quels moyens, réaliser une économie centralisée et planifiée ? Selon la théorie marxienne, le socialisme ne doit connaître ni marché ni concurrence on en concluait donc que le socialisme devait être une sorte d’économie naturelle, dont production et distribution seraient réglées par un organisme central travaillant sur des statistiques. La critique bourgeoise se mit à critiquer cette conception, en affirmant qu’une économie rationnelle ne peut fonctionner sous de tels auspices, car la production et la distribution sociales exigent une mesure de la valeur telle que celle qui s’incarne dans les prix du marché.
Nous ne voulons pas ici déflorer la discussion de ce point de vue que font les auteurs des Principes fondamentaux, mais nous dirons seulement qu’ils recherchent la solution de ce problème, d’une nécessité du calcul économique, dans le temps de travail social moyen utilisé comme base et de la production et de la distribution. Ils envisagent en détail l’application pratique de cette méthode de calcul et la comptabilité publique qui en résulte. Comme il ne s’agit que d’un moyen pour obtenir un certain résultat, on ne peut le critiquer d’un simple point de vue logique. L’utilisation de ce moyen présuppose la volonté de construire une production et une distribution communistes. Ce préalable admis, rien ne peut s’opposer à l’application d’un tel moyen, même si on peut en imaginer d’autres utilisables dans le communisme.
Pour Marx, toute forme d’économie cherche à ” épargner le temps “. Distribution et répartition du travail social nécessaire à la réalisation des besoins de la production et de la consommation font du temps de travail l’unité de mesure de la production en système capitaliste, mais pas de la distribution. Les prix tels qu’ils existent dans le capitalisme, reposent sur la valeur liée au temps de travail. Ce n est pas là une propriété individuelle d’une marchandise donnée, mais une propriété qui se rattache à la production sociale générale dans laquelle tous les prix ne peuvent refléter que la valeur générale de la production, liée au temps de travail. Les relations de production, c’est-à-dire d’exploitation, du capitalisme, qui sont en même temps des relations de marché, et l’accumulation du capital, motif et moteur de la production capitaliste, excluent tout échange de valeur équivalente liée au temps de travail. Pourtant la loi de la valeur domine l’économie capitaliste et son développement.
On pourrait à partir de là supposer que dans le socialisme la loi de la valeur jouerait encore et qu’il faudrait prendre en considération le temps de travail pour faire fonctionner l’économie de manière rationnelle. Mais ce n’est que dans les conditions capitalistes que le temps de travail devient une ” valeur temps de travail “, dans ces conditions où la coordination sociale nécessaire de la production est abandonnée au marché et aux relations de propriété privée. Sans les relations capitalistes de marché, il n’y a pas de loi de la valeur, même si de toute façon le temps de travail doit être pris en considération pour adapter la production sociale aux besoins sociaux. C’est dans ce sens que les Principes fondamentaux parlent du temps de travail social moyen.
Les auteurs de cet ouvrage font remarquer que déjà avant eux on avait proposé que le temps de travail soit utilisé comme unité de mesure économique. Mais pour eux ces propositions n’allaient pas assez loin car elles en restaient à la production et ne s’intéressaient pas à la distribution et par là restaient liées au capitalisme. Dans leur conception, le temps de travail social moyen doit être utilisé aussi bien pour la production que pour la distribution. On se heurte cependant ici à une difficulté et à une faiblesse de ce type de calcul à partir du temps de travail. Marx les avait déjà rencontrées, et il n’avait pu les dépasser qu’en proposant la suppression du temps de travail dans le domaine de la distribution dès que serait réalisé le principe communiste ” de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins “.
Dans la Critique du programme de Gotha, Marx explique qu’une distribution égale basée sur le temps de travail amène du même coup de nouvelles inégalités puisque les producteurs diffèrent les uns des autres par leurs capacités au travail et leurs relations privées certains font plus de travail que d’autres dans le même temps, certains ont des familles à entretenir, d’autres pas, si bien que l’inégalité de la distribution, basée sur le temps de travail, apparaît comme une inégalité dans les conditions de consommation. Marx écrit ainsi :
” A égalité de travail et par conséquent à égalité de participation au fonds social de consommation, l’un reçoit donc effectivement plus que l’autre, l’un est plus riche que l’autre, etc… Pour éviter tous ces inconvénients, le droit devrait être non pas égal mais inégal ” (K. Marx, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt).
Mais bien que ” ces défauts soient inévitables dans la première phase de la société communiste ” (K. Marx, idem), Marx ne les considère pas pour autant comme un principe communiste. Quand les auteurs des Principes fondamentaux affirment que leur travail est une application conséquente du processus de pensée marxien, ce n’est vrai que dans la mesure où il s’agit des pensées de Marx qui se rapportent à une phase dans laquelle le principe d’échange domine encore, phase qui doit s’achever par l’avènement du socialisme.
Il allait de soi, selon Marx, que ” la répartition des objets de consommation n’est que la conséquence de la manière dont sont distribuées les conditions de distribution elles-mêmes… Que les conditions matérielles de la production soient la propriété collective des travailleurs eux-mêmes, une répartition des objets de consommation différente de celle d’aujourd’hui s’en suivra parallèlement “.
Les défauts d’une distribution, fondée sur le temps de travail, ne pouvait dons pas être dépassés par une séparation entre production et distribution le contrôle de la production par les producteurs sous-entend leur contrôle sur la distribution, tout comme la direction étatique de la distribution — c’est-à-dire la répartition par en haut — contient en elle-même le contrôle étatique de la production. Les auteurs des Principes fondamentaux ont raison d’insister sur le fait que les producteurs ont le droit de disposer de leur production, mais c’est une tout autre affaire d’affirmer que ce droit de disposition doit s’exercer par l’intermédiaire d’une distribution basée sur l’égalité des temps de travail.
Dans les pays capitalistes hautement développés, c’est-à-dire ceux dans lesquels une révolution socialiste est possible, les forces productives ont atteint un niveau suffisant pour produire en excès les objets de consommation. Quand on pense que plus de la moitié de toute la production capitaliste, et toutes les activités non productives qui y sont reliées — sans même tenir compte des moyens de production non utilisés — n’a rien à voir avec la consommation des hommes, mais n’a de ” sens que par rapport à cette société capitaliste irrationnelle, il devient clair que dans les conditions, qui seront celles d’une économie communiste, il sera facile de produire un tel excès de biens de consommation que tout calcul de la participation individuelle deviendra inutile.
Mais la réalisation d’un tel excès de biens de consommation si elle existe potentiellement dès aujourd’hui, présuppose cependant une transformation complète de la production sociale qui doit être fondée sur les besoins réels des producteurs. La transformation, qui fera passer de la production de capital à une production orientée vers la satisfaction des besoins des hommes, apportera avec elle, à n’en pas douter, une transformation du développement industriel et technique, qui ne résultera pas uniquement de la destruction des rapports capitalistes et qui permettra d’assurer l’avenir toujours menacé de l’espèce humaine en général.
Sans doute les Principes fondamentaux insistent-ils avec raison sur le fait que la production sera gouvernée par la reproduction et sans doute le point de départ de la production communiste n’est-il rien d’autre que le point final de la production capitaliste, mais la nouvelle société exige quelque chose de plus elle a besoin d’une transformation adéquate des buts et des méthodes de production. Des mesures qui amèneront cette transformation devront être prises, et ce sont les résultats de ces mesures qui détermineront si la distribution sera faite sur la base de la participation à la production ou selon les besoins réels en perpétuelle évolution. Bien plus, il est tout à fait possible qu’une destruction partielle de la base de la production amenée par une lutte de classe liée aux changements sociaux, puisse interdire une distribution sur la base du temps de travail, sans pour autant interdire une distribution égale, par exemple sous la forme d’un rationnement. Cette distribution pourrait d’ailleurs être assurée par les ouvriers eux-mêmes, directement, sans passer par le truchement de la comptabilité en temps de travail. Les Principes fondamentaux partent, pour ainsi dire, d’un système communiste ” normal”, c’est-à-dire s’étant déjà imposé complètement et se reproduisant dans sa nouvelle structure. Si telles sont les conditions, fine distribution fondée sur le temps de travail apparaît superflue.
Il faut d’autre part souligner que le ” rapport exact entre producteurs et produits ” qu’exigent les Principes fondamentaux, ne porte que sur la partie de la production qui correspond à la consommation publique et à la reproduction de la production sociale. Le processus de socialisation s’exprime par la diminution de la consommation individuelle et l’augmentation de la consommation publique, si bien que le développement communiste tendra de plus en plus à la suppression de la comptabilité en temps de travail dans la distribution. L’économie sans marché exige que les consommateurs s’organisent en communautés en liaison directe avec les organisations d’usines. C’est par l’intermédiaire de ces communautés que les désirs individuels de consommation et par conséquent la production pourront trouver une expression collective. C’est malheureusement cette partie des Principes fondamentaux qui est la moins développée, et c’est dommage car le capitalisme utilise, pour sa propre apologie, la prétendue liberté de l’économie de marché. Il est cependant tout à fait possible que les besoins de la consommation puissent être satisfaits sans l’intermédiaire du marché, et dans la société communiste ce le sera d’autant plus que les déformations, résultant d’une distribution liée à la structure de classe, exigées par le marché, auront été supprimées.
L’exigence d’une ” comptabilité exacte ” pour la production ne peut être satisfaite il ne s’agit en fait que d’une approximation, car le processus de reproduction et celui du travail est soumis à une transformation continuelle. La détermination du temps de travail social moyen, pour la production dans son ensemble, exige un certain temps et le résultat obtenu est déjà rendu caduc par l’état réel atteint par la production. ” L’exactitude ” se réfère à une étape passée et ceci est inévitable, même si on tente de réduire le décalage par l’utilisation des moyens modernes de calcul. Donc le temps de travail social moyen est soumis à des variations constantes. Mais cette inexactitude n est pas un obstacle suffisant pour empêcher un calcul de la production et de la reproduction sociales, qu’elles soient simples ou élargies. Toutefois la situation réelle n’est plus celle sur laquelle on a effectué les calculs, et elle ne peut s’atteindre qu’en tenant compte d’une inadéquation. La comptabilité en temps de travail n’exige pas en fait un accord parfait entre le temps de travail de production obtenu par le calcul et le temps de travail social moyen réel de la production qui en est résultée. Il s’agit au contraire du besoin d’ordonner et de distribuer le travail social, et, de par sa nature même, cette opération ne peut être qu’approximative. En fait on n’a pas besoin de plus dans une société communiste.
Les auteurs des Principes fondamentaux veulent . organiser la production de sorte que “la relation exacte entre producteur et produit soit la base du processus de production sociale”. Ils y voient le ” problème central de la révolution prolétarienne “, car ce n’est qu’ainsi que l’on peut éviter la mise en place d’un appareil au-dessus des producteurs. Ce n’est que par la fixation de ce rapport producteur-produit qu’on arrivera à ” se passer du travail des dirigeants et des administrateurs dans le domaine de la distribution des produits”. Il est donc question ici de l’autodétermination de la distribution par les producteurs en tant que condition préalable, sine qua non, de la société sans classe. La détermination de cette relation exacte producteur-produit ne peut être que le résultat d’une révolution prolétarienne victorieuse, mettant en place le système des conseils, en tant qu’organisation de la société. Si c’est le cas, il se peut toutefois qu’il ne soit pas nécessaire de régler le processus de production à partir de la distribution. On peut imaginer une distribution des biens de consommation, réglée ou non réglée, sans qu’il y ait apparition de nouvelles couches privilégiées. Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’on suppose l’existence d’une norme de distribution que la construction d’une économie communiste s’en trouvera garantie d’une économie qui ne doit pas seulement être réglée à partir de la participation des producteurs au produit social, mais aussi à partir des conditions matérielles de la production sociale.
Dans le système capitaliste, ce n’est qu’apparemment que la production est réglée sur le marché. Sans doute celle-ci doit passer par le marché, mais ce dernier est déterminé par la production du capital. C’est la production de valeur d’échange et l’accumulation du capital qui sont à la base du processus de production. La valeur d’usage de ce qui est produit n’est qu’un moyen pour augmenter la valeur d’échange. Les besoins réels des producteurs ne peuvent être pris en considération que dans la mesure où ils coïncident avec les nécessités de l’accumulation. La production, en tant que production de plus-value, se règle automatiquement dans l’économie de marché à travers les relations de valeur d’échange cette dernière ne s’identifie à la valeur d’usage, que dans des cas fortuits. La société communiste produit pour les besoins, l’usage, et doit, par conséquent, adapter production et distribution aux besoins réels de la société. Pour pouvoir définir une norme de distribution de quelque type que ce soit, il faut, au préalable, que la production soit déjà contrôlée, en pleine conscience, par les hommes. La distribution procède de la production, même si celle-ci est déterminée par les besoins des consommateurs. L’organisation de la production exige beaucoup plus que la détermination exacte du rapport producteur-produit. Elle implique le contrôle des besoins de la société dans son ensemble, des capacités de production dans leur forme matérielle, ainsi que la distribution du travail social dans une forme appropriée.
Même avec le système des conseils, on ne pourra éviter d’édifier des institutions chargées de fournir une vue d’ensemble des nécessités et des possibilités de la société toute entière.
Les données ainsi obtenues doivent permettre de prendre des décisions qui ne sont pas accessibles aux organisations d’entreprises individuelles. La construction du système des conseils doit être telle qu’elle permette une régulation centrale de la production, sans que pour autant l’auto-détermination des producteurs en soit diminuée. Même au niveau de l’entreprise individuelle, les décisions des ouvriers seront transmises aux conseils pour exécution, sans qu’il y ait nécessairement pour autant domination des conseils sur les ouvriers. Dans un cadre plus large, atteignant celui de la production nationale, on peut prendre des mesures organisationnelles qui réalisent la fusion entre l’indépendance des institutions qui ” coiffent ” les entreprises et le contrôle des producteurs. Pourtant cette disparition de l’antinomie centraliste-fédéraliste, que recherchent les Principes fondamentaux, ne peut s’obtenir par le simple ” enregistrement du processus économique par une comptabilité sociale générale ” il sera très certainement nécessaire de créer des entreprises spécialisées, incorporées au système des conseils, et s’occupant des problèmes de structure de l’économie.
Le rejet par les Principes fondamentaux d’une administration centrale de la production et d’une distribution réglée par l’Etat découle des expériences faites en Russie or ces expériences ne reposent pas sur un système de conseils, mais sur le capitalisme d’Etat. Et, même dans ce dernier cas, production et dis tribution ne sont pas l’oeuvre d’un organisme planificateur, mais de l’Etat qui se sert de ces organes comme moyen. C’est la dictature politique de l’appareil d’Etat sur les ouvriers, et non la planification de l’économie, qui a mené à une nouvelle exploitation, à laquelle peut, d’ailleurs, très bien participer l’administration de la planification. En l’absence de la dictature politique et de l’appareil d’Etat, les ouvriers n’auraient pas à se soumettre à l’administration centrale de la production et de la distribution.
Ainsi la première condition d’une production et d’une distribution communiste est l’absence d’un appareil d’Etat à côté ou au-dessus des conseils la fonction de l’Etat, c’est-à-dire la répression des tendances contre-révolutionnaires, doit être le fait des ouvriers eux-mêmes, organisés en conseils. Un parti, c’est-à-dire une partie de la classe ouvrière qui lutte pour le pouvoir, s’établit comme appareil d’Etat après la conquête de celui-ci il cherche alors à soumettre production et distribution à son contrôle, à étendre et perpétuer celui-ci pour maintenir sa position. Si s’établit un contrôle de la majorité par une minorité, alors l’exploitation continue. Le système des conseils ne peut donc tolérer un Etat à côté de lui, sans abandonner le pouvoir. Mais si un tel pouvoir d’Etat, séparé, n’existe pas, toute planification, toute distribution ne peut se faire que par le système des conseils. Les organes du plan deviennent eux-mêmes des entreprises, aux côtés des autres entreprises, et qui les rejoignent en une unité supérieure, au sein du système des conseils.
Il faut également mentionner que la classe ouvrière se modifie constamment, et d’abord dans sa composition. Les Principes fondamentaux partent d’un prolétariat industriel rassemblé dans des usines et classe essentielle de la société. Le système des conseils fondé sur les usines détermine la forme de la société et contraint les autres classes, par exemple les paysans indépendants, à s’incorporer dans le système économique. Au cours des quarante dernières années, la classe ouvrière, c’est-à-dire la couche des salariés, s’est évidemment accrue en nombre, mais, relativement à la masse de la population, la proportion des ouvriers d’usine a diminué. Une partie des employés travaille dans les usines aux côtés des ouvriers d’usine mais l’autre partie se trouve dans les secteurs de l’administration et de la distribution. La production devenant de plus en plus scientifique, il est possible de considérer les universités en partie comme des ” usines “, car les forces productives issues de la science tendent à supplanter celles liées au travail direct. Si dans le capitalisme la plus-value ne peut être que du sur-travail, et ceci quel que soit le niveau de la science, dans le communisme, la richesse sociale s’exprime non pas par une augmentation de travail, mais par une réduction constante du travail nécessaire, due au développement scientifique, maintenant libéré des entraves capitalistes. La production se socialise de façon continue par l’incorporation de masses toujours plus grandes dans le processus de production qui, maintenant, ne peut exister sans une relation et une interpénétration plus étroite de toutes les sortes de travail. Bref, le concept de classe ouvrière s’élargit – il comprend déjà aujourd’hui plus qu’il y a quarante ans. La division du travail, en perpétuelle évolution, contient déjà en elle-même une tendance à la disparition de la séparation entre les professions, entre travail manuel et intellectuel, entre atelier et bureau, entre ouvriers et supérieurs un processus qui, par l’incorporation de tous les producteurs dans une production orientée vers une socialisation accrue, peut amener à un système de conseils qui, en fait, comprendrait toute la société et, par conséquent, mettrait fin à la domination de classe.
On peut partager la méfiance des Principes fondamentaux envers les dirigeants, spécialistes, scientifiques ” qui prétendent dominer la production et la distribution, sans pour autant méconnaître le tait qu’à part les dirigeants, les spécialistes tout comme les scientifiques, sont eux-mêmes des producteurs. C’est le système de conseils qui justement les rend égaux aux autres producteurs, qui leur retire leur situation particulière au sein du capitalisme. Mais des retours en arrière de la société sont toujours possibles, et il est clair que le système des conseils peut se désagréger. Si par exemple les producteurs se désintéressent de leur auto-détermination, il s’en suit un transfert des fonctions remplies par les conseils à des instances, à l’intérieur du système même, qui s’autonomisent par rapport aux producteurs. Les auteurs des Principes fondamentaux pensent pouvoir éviter ce danger grâce à une ” nouvelle forme de comptabilité de la production, fondement général de toute la production “. Mais cette nouvelle comptabilité doit tout d’abord être introduite et il se peut que les effets qu’on en espère puissent être détruits par toute une suite de modifications. Selon la conception des auteurs des Principes fondamentaux, il suffirait d’introduire cette nouvelle comptabilité pour résoudre le problème. Ils s’opposent à la pratique normale du capitalisme d’Etat, c’est-à-dire ” la direction par certaines personnes “, et ils prétendent pouvoir l’éviter ” à travers le processus concret de la production ” dont le contrôle sera assuré par la distribution.
C’est donc le nouveau système de production et de distribution qui garantit, par lui-même, le caractère communiste de la société mais dans la réalité le processus de production est toujours réalisé par des individus. Dans le système capitaliste, il existe aussi un ” processus concret de la production “, c’est celui des lois du marché, auxquelles tous les individus sont soumis. Ici le système domine les hommes. La nature fétichiste du système ne fait que cacher les relations sociales réelles l’exploitation de l’homme par l’homme. Derrière les catégories économiques se trouvent les classes et les individus. Là où le fétichisme du système est percé à jour apparaît la lutte ouverte des classes et des individus. Le communisme est, sans doute, également un système social, mais il ne se trouve pas au-dessus des hommes, car il est directement créé par eux. Il n’a pas de vie propre ni de volonté à laquelle les individus doivent inévitablement se plier ” le processus concret de la production ” y est déterminé par les individus, ou plutôt par les individus groupés en conseils.
Les quelques remarques que nous venons de faire, doivent suffire pour faire ressortir que les Principes fondamentaux, ne proposent pas un programme achevé ; il s’agit d’un premier essai pour comprendre un peu mieux le problème de la production et de la distribution communistes.
Les Principes fondamentaux traitent d’une situation sociale encore dans le futur, même aujourd’hui, mais ils n’en sont pas moins un document historique permettant de saisir le niveau de la discussion dans le passé. Leurs auteurs s’attachent à discuter les questions de la socialisation qui s’étaient posées il y a un demi-siècle. Certains de leurs arguments ont depuis perdu une partie de leur actualité. La querelle entre économistes “naturalistes ” et représentants de l’économie de marché, à laquelle les Principes fondamentaux prirent part, refusant l’une et l’autre, est terminée depuis longtemps. Le socialisme n’est plus, en général, conçu comme une nouvelle société, mais comme une modification du capitalisme. Les partisans de l’économie de marché parlent communément d’une économie de marché planifiée et ceux de l’économie planifiée utilisent l’économie de marché. La détermination de la production à partir de la valeur d’usage n’en exclut pas pour autant une distribution inégale des biens de consommation, par l’intermédiaire d’une manipulation des prix. Les ” lois économiques ” sont considérées comme indépendantes des structures sociales, et, tout au plus, se querelle-t-on sur la production la plus “économique ” de ” socialisme ” et de ” capitalisme “.
Le ” principe d’économie “, c’est-à-dire le principe de la rationalité économique qui, prétend-on, est à la base de toutes les structures sociales et qu’on peut énoncer ainsi les buts économiques sont réalisés au moindre coût, n’est rien d’autre, en réalité, que le principe ordinaire du capitalisme, celui de la production de profit qui entraîne une extrémisation de l’exploitation. Le ” principe d’économie ” de la classe ouvrière n’est rien d’autre que la suppression de l’exploitation. C’est de ce ” principe économique ” que partent les Principes fondamentaux, et jusqu’à présent c’est le seul ouvrage qui s’en soit préoccupé. Négligeant l’exploitation, pourtant flagrante, des ouvriers dans les prétendus pays ” socialistes “, les bavardages académiques sur le socialisme dans les pays capitalistes, ne s’intéressent qu’au capitalisme d’Etat. La ” propriété socialiste ” des moyens de production est toujours comprise comme appropriation par l’Etat, distribution administrative des biens de consommation, avec ou sans marché, mais décidée par un organisme central. Tout comme dans le capitalisme classique, l’exploitation se trouve deux fois confirmée par la séparation des producteurs des moyens de production et par la monopolisation de la violence politique Et là où les ouvriers se sont vu accorder ou ont obtenu une sorte de ” droit de participation “, le mécanisme du marché ajoute à l’exploitation de l’Etat, l’auto-exploitation.
Quelles que soient les faiblesses des Principes fondamentaux compte tenu de cette situation, ils restent, hier comme aujourd’hui, le point de départ de toute discussion sérieuse et de toute recherche sur la réalisation de la société communiste.
Paul MATTICK, février 1970.

Lire les Fondements de la production et de la distribution communiste [GIC]  pdf
Voir aussi:The “Group of International Communists” In Holland(Pannekoek, 1947)
Archives du G.I.C. hollandaisDans « Gauche germano-hollandaise »

2 pensées sur “1934-12 Thèses sur le bolchevisme [GIC]

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    24 février 2017 à 3 03 55 02552
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    Voilà un très intéressant texte de Paul Mattick qui demanderait d’ailleurs à être précisé pour la période contemporaine. Mais franchement, qui va lire, va avoir ou pouvoir prendre le temps de lire un texte aussi long et condensé ? Ce texte gagnerait très certainement d’être coupé par de nombreux inter-titres résumant les différentes questions qu’il aborde. Cela permettrait ainsi, comme disait Lénine, d' »être compris par la cuisinière comme par le simple soldat » ( je cite de mémoire).

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    24 février 2017 à 10 10 32 02322
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    Effectivement, la civilisation du livre est concurrencée par l’internet mais mème avant, qui avait lu le Capital et qui s’est lancé dans la lecture de l’empiriocriticisme de Lénine ? Marx lui mème se plaignait que certains se donnaient plus de mal à ne pas comprendre le Capital qu’ à le comprendre, il en arriva à dire
    j’ai semer des dragons et récolté des puces.

    GB

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