Le temps du produire et le temps de vivre

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RECHERCHE FAITE PAR MICHEL PEYRET :
(Article de Camille Loty Malebranche

« Le temps du produire, considère Camille Loty Malebranche, qui ne sait se limiter et accommoder le temps de vivre, est le visage nouveau de l’esclavage rémunéré où l’asservi, sans porter physiquement la livrée, se console du numéraire à la place de la vie en fixant son regard sur le maître payeur. Le temps du produire est un temps de vente de soi, de simonie donc car l’être de l’homme est sacré et ne se paie par les valeurs spirituelles en aucun cas négociables. Mais hélas, dans un contexte de spéculation marchande et financière paroxystique, il est fatal et rendu « normal » que l’homme soit le premier marchandé, acheté et vendu au gré des actions et transactions du marché… »

L’homme, le premier marchandé, acheté et vendu ? Quelle est donc cette société ?

Michel Peyret

ARTICLE DE CAMILLE LOTY MALEBRANCHE
Nous vivons les temps de l’urgence où le temps humain est phagocyté, égrugé par la vitesse du temps productif. Le temps humain, champ du vivre, temps de la vie dans la plénitude temporelle du rapport à soi et à l’être, est paradoxalement un espace intemporel allergique à tout chronométrage. Le temps du vivre est irréductible à tout compte ou comptage, à toute célérité rentable. C’est le temps de l’expression de l’homme en tant qu’être, temps de présence à soi et à l’univers entier et de l’incontournable interlocution avec Dieu ou du silence glacial de la déréliction, selon l’évolution qu’il permet à partir du niveau de conscience des hommes.

L’urgence – avec son temps chronométré, pressant, pressé de la productivité – est en fait un tempocide, une mise à mort du temps de l’homme. En elle, ni l’aménagement chronologique où la volonté humaine se représente une transcendance par rapport à son temps, ni la projection kairologique où l’homme guette par tous les moyens, les voies de son accomplissement éternel, ne sont admis. Le temps chronométré est compression livide artificielle de la vie au pressoir du devoir de rentabilité. Substitution d’un temps psychologique de servitude au temps ontologique de possibilité. Ainsi, entre le temps toujours fécond de l’esprit conscient de soi et le temps platement rentable du cours des choses et services à produire, se profile l’antagonisme du vivre et du produire.

Le temps du vivre est celui de l’homme vivant sa vie avec soi et pour soi. Ses contradictions sont d’ordre existentiel : le sens contre l’absurde; l’extase contre l’ancrage; le véritable contre l’illusoire. Dans l’appariement dialectique de son flot, le temps du vivre draine vers l’homme toutes les questions et lui offre l’espace temporel suffisant pour chercher des manières à les assumer.

Le temps du produire, lorsqu’il devient le temps de l’exigence extérieure toujours même, toujours répétée pour le rentable, à moins d’être une durée horaire limitée et sans pression excessive, devient en plus de son caractère unidimensionnel, une lieu morbide d’effacement de l’homme pluridimensionnel par le carcan du producteur assigné à la production et réduit à vivre pour la production et sa rentabilité. Le temps du produire finit par obséder le producteur même en ses temps libres où il pense et agit en fonction de la platitude de la productivité avec les diktats de la clientèle liée à toute rentabilité dans une logique de production à vendre.

Le temps du produire qui ne sait se limiter et accommoder le temps de vivre, est le visage nouveau de l’esclavage rémunéré où l’asservi, sans porter physiquement la livrée, se console du numéraire à la place de la vie en fixant son regard sur le maître payeur. Le temps du produire est un temps de vente de soi, de simonie donc car l’être de l’homme est sacré et ne se paie par les valeurs spirituelles en aucun cas négociables. Mais hélas, dans un contexte de spéculation marchande et financière paroxystique, il est fatal et rendu « normal » que l’homme soit le premier marchandé, acheté et vendu au gré des actions et transactions du marché.

Tant que le temps restera par essence, ontologique, c’est-à-dire domaine du fait d’être et des étants dans leur particularité, tant que la temporalité sera un lieu de décision forgeant – par projection consciente et choisie – l’avenir charrié par son écoulement, seul le vivre, dans sa nécessité souveraine, primera logiquement et moralement pour l’esprit équilibré et libre, la contingence du produire!

Ce n’est que par altération du sens et déviance axiologique que le produire s’impose aux dépens du vivre. C’est par la violence idéologique débilitant les consciences, que les hommes se réduisent au produire, consentent à renoncer à vivre pour les urgences injonctives de la loi de la productivité d’une lugubre et anthropocide société matérialiste.

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Michel Peyret

Instituteur, militant communiste en Gironde où il est né, conseiller municipal de Bègles, de Mérignac et de Bordeaux, député de la Gironde en 1986 où il fait partie de la Commission de la Défense l’Assemblée nationale, il participe en 2007 à la rédaction d’un texte-manifeste « Pour les assises du communisme » inspiré des principes de Marx afin de donner le premier rôle aux travailleurs et aux peuples. Il a publié des éditoriaux consacrés aux questions internationales dans le journal ROUGE-MIDI sur Internet.

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