À ma soeur schizophrène prisonnière de ses rêves

Une fois n’est pas coutume et comme je suis de ceux qui accordent une place prépondérante à la poésie dans toute vie sociétale civilisée, je me permets aujourd’hui de remplacer mes radicales opinions politiques par un poème de mon cru, écrit pour ma soeur Christine Schneider, perdue depuis des décennies dans les abîmes de la folie.

À la prime du mois
dédié à Julius César
le grand conquérant romain
le ciel était sans tache
son soleil éblouissant
journée de chaleurs et d’enfantement
on la prénomma Christine
elle fut consacrée à la déesse vierge
c’était jour de fête au pays névrosé
et les enfants l’accueillirent joyeusement
en la surnommant Canada

C’était un bébé étrange
pleurant sans cesse comme une fontaine
hurlant des cris de désespoir
dès qu’elle réalisa son pitoyable karma
elle éclatait de rage, pauvre Canada

Rejetée du giron d’une mère pays conquise
et abandonnée dans la débâcle guerrière
elle usa sa plume d’écolière
à griffonner des poèmes
pour imiter son modèle frérot
que la révolte faisait croupir au cachot

Sur les traces du grand Jack
elle parcourut les routes d’Amérique
se nourrissant de champignons
et de la magie des herbes
son acte créateur l’avait métamorphosée
en poème vivant perdu
dans une prose échevelée

Retour au pays en éclats
le corps durement labouré
et le cerveau à l’image grotesque
de la nation hallucinée

Vagabondages, urgences, thérapies forcées
rien jamais rien n’y fit
l’âme et l’esprit de la pauvresse
avaient quitté cet improbable pays

Se téléportant dans l’espace et le temps
à l’écoute de voix inaudibles
Canada se réfugia dans un imperméable abri
la schizophrénie

Gavée de bonbons chimiques
de toutes les couleurs
sanglée dans sa catatonie
gonflée comme un ballon pressurisé
incapable même de marcher
sous le poids de sa détresse
elle garde d’obscurs souvenirs
de son autre frère d’âme, Nelligan
mais elle oublie qu’elle est née Christine
comme elle ignore le sort sans issue
de son pauvre Canada

Pierre Schneider
auteur de Paroles d’amour et de liberté
Éditions du Québécois.

6 pensées sur “À ma soeur schizophrène prisonnière de ses rêves

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    31 juillet 2009 à 22 10 09 07097
    Permalink

    Je n’ai aucun doute qu’un poème de votre soeur à votre intention serait plus profitable.

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  • avatar
    31 juillet 2009 à 22 10 27 07277
    Permalink

    Merci de votre grande compréhension et de votre indulgente compassion envers les personnes qui souffrent de maladies mentales qu’autrefois certains ignorants qualifiaient de honteuses.

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  • avatar
    1 août 2009 à 1 01 53 08538
    Permalink

    Bonjour Pierre,
    Pour ma part, je souhaite que de temps en temps on glisse ici du «vécu» qui n’altère en rien l’orientation de ce site.
    Au contraire, du vivant à travers des analyses ça retrousse très bien la «froideur» quasi obligée.
    Comme je suis un adepte de poésie, l’analyse du monde est souvent un sable qui a besoin de la fluidité poétique pour souder vraiment.
    Merci pour se partage…
    J’en ai aussi ma part dans ma famille et mon entourage.
    Apprécier est un mot, partager est la vie…
    Bonne journée!

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  • avatar
    1 août 2009 à 9 09 23 08238
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    Il y a probablement bien des chemins qui menent à la maladie mentale,celle que j’ai connu est la coke,car transformé elle devient destructrice.
    On peut bien dire;elle l’a voulue,elle n’avait qu’a arreter,il y a plein d,organisme pour aider.
    Foutaise.
    Lorsque tu viens au monde déjà desavantagé,famille d’acceuil,agression sexuelle,maltraité,battue,renié etc..
    La profondeur du mal de vivre devient la profondeur de l’évasion.
    Je t’aime ma soeur,peut-être un jour dans un autre monde,nous pourrons avoir se que nous recherchions lorsque nous étions enfants,de l’AMOUR.

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