À qui céder sa place?

metroDANIEL DUCHARME   Quand je suis monté dans le wagon de métro, la jeune fille était confortablement assise sur le banc latéral. Nous roulions sur la ligne verte en direction ouest. En ce matin d’octobre, le métro nous emmenait, comme le troupeau de bêtes que nous donnions l’impression d’être, vers le centre-ville de Montréal, là où nous attendaient nos bureaux ou plutôt, de manière à coller davantage à la réalité ergonomique de nos espaces de travail, vers nos antres délimités par des paravents gris. Me tenant fermement au poteau central du wagon, j’essayais de poursuivre ma lecture commencée plus tôt dans le bus. Ma liseuse d’une main, je tenais le poteau d’acier de l’autre tout en observant une jeune fille assise à moins de deux mètres de moi. Elle était jolie avec son visage aux traits fins borné de part et d’autre par une magnifique chevelure noire. À l’instar d’un nombre sans cesse croissant d’individus, elle tenait à la main un téléphone relié à ses oreilles par une paire d’écouteurs de couleur vive. Même si une bonne trentaine d’années me séparaient d’elle, je n’avais pas encore l’apparence d’un petit vieux, de sorte que je ne m’attendais pas à ce qu’elle me cède sa place.

À la station Radisson, le métro était déjà bondé. Au milieu du flot des personnes entrantes, une dame dans la soixantaine avancée vint se placer debout à mes côtés, s’accrochant tant bien que mal au poteau. En dépit de sa position précaire, elle tint à entreprendre la lecture d’un gros livre – un roman historique rempli d’anachronismes mais néanmoins best-seller – mais elle eut du mal à se tenir droit et, par le fait même, à lire… de sorte qu’elle renonça à l’idée de faire un peu de lecture dans son déplacement. Je jetai alors un coup à la jeune fille, histoire de vérifier si elle avait vu la dame âgée et si, forte de son éclatante jeunesse, elle n’aurait pas eu l’intention de se lever pour lui céder la place. Elle ne broncha pas. Certes, elle regardait la dame d’un œil, réservant l’autre à son smartphone mais, visiblement, elle ne se sentait pas concernée par la difficulté qu’avait la vieille dame à se tenir en équilibre dans ce train en mouvement, soumis aux secousses occasionnées par sa vive allure. Bref, elle ne se souciait pas le moins du monde de la petite vieille.

Quelques arrêts plus loin entra un homme accompagné d’une fillette d’âge scolaire, sept ou huit ans, pas moins. Âgé d’un peu plus de trente ans, le jeune homme avait l’air plutôt cool avec ses vêtements amples et se baskets griffés. Quant à sa fille, une petite blonde au joli minois, elle était à croquer, comme le sont la plupart des enfants à cet âge-là. Et voilà qu’à ma grande surprise la jeune fille se leva de son siège, adressa un large sourire à la fillette et à son papa et, contre toute attente, céda sa place à l’enfant qui, pourtant, n’en avait nul besoin. La petite écolière accepta la place en souriant, sans prendre la peine toutefois de remercier la jeune fille. Son père non plus, d’ailleurs, qui plongea aussitôt le nez dans son smartphone. Alors la jeune fille se retrouva accrochée au même poteau que je partageais avec la vieille, convaincue d’avoir accompli sa bonne action de la journée… même si le léger froncement des sourcils, que j’ai pu déceler avant qu’elle ne se mette debout à mes côtés, révéla qu’elle se serait attendue à un peu plus de reconnaissance de la part de la fillette ou, à tout le moins, du père.

Cette petite scène de la vie urbaine m’a laissé perplexe. Elle m’a étonné, et ce d’autant plus que j’ai l’impression d’avoir été le seul à l’être. J’ai été étonné qu’une fillette de sept ans ait déclenché une empathie chez une jeune fille, empathie que la veille dame n’avait pas réussi à susciter, elle, malgré sa difficulté manifeste à se maintenir en équilibre dans le métro en mouvement. Étonné aussi par le renversement de la morale séculaire que cette saynète induit. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici : le retournement à 360 degrés des valeurs de conduite qu’on nous a inculquées depuis notre plus tendre enfance. En effet, bien avant l’âge de raison, nos parents n’avaient cesse de marteler dans nos cervelles étanches une série de préceptes. En voici quelques exemples : « Un enfant cède sa place à un adulte ». Ou encore: « Un enfant laisse le fauteuil confortable à l’adulte et va plutôt s’assoir sur une chaise. » Bref, l’âge a la priorité ; un enfant peut rester debout. Alors, en arrivant au bureau ce matin-là, je me suis interrogé sur cette valeur sociétale qui accordait maintenant la priorité aux enfants. Est-ce leur rendre service ? Il faut reconnaître que, dans ce monde où tout semble fait pour eux, où ils ont préséance sur les personnes âgées, jamais les enfants n’ont été si abusés, si maltraités, si abandonnés. Vous n’avez qu’à consulter les statistiques des centres jeunesse pour vous en convaincre.

En matière de relations intergénérationnelles, un fait demeurera toujours inéluctable : tous tant que nous sommes, que nous le voulions ou non, nous avançons en âge. En se basant sur cette loi universelle du vieillissement, la seule justice possible entre les générations est la suivante: l’ancienneté a préséance sur la nouveauté, la vieillesse sur la jeunesse et ce, peu importe le sexe, la race, la religion et la classe sociale. Autrement dit, comme me disait ma mère dans son langage si simple: « Laisse le fauteuil au monsieur et assis-toi là ; un jour, cela sera ton tour, mon garçon, de t’assoir là. »

Ma mère m’a menti : je n’aurai jamais mon tour, car personne ne se lèvera pour me céder la place.

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

Une pensée sur “À qui céder sa place?

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    7 septembre 2014 à 8 08 31 09319
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    Tu n’aura jamais ton tour ni moi d’ailleurs. Pourquoi la jeune femme a privilégié la fillette parce que ça représente le comportement infantile chez les jeunes adultes qui est la norme dans notre société nord-américaine au 21ième siècle.

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