Au chevet de ma mère

SONY DSC

DANIEL DUCHARME   Je suis au chevet de ma mère qui va mourir sous peu. Atteinte d’un cancer généralisé, elle est hospitalisée depuis trois mois déjà. Depuis la fin de l’après-midi, j’ai perdu le contact avec elle. Elle git sur son lit dans un état quasi comateux, ne réagissant guère à mes appels répétés. Cependant, à une heure vingt de la nuit, alors que j’étais penché sur elle, elle a ouvert les yeux et, soudain, a poussé un léger cri de surprise en me reconnaissant.

– On n’est pas rendus? m’a-t-elle demandé.
– Non, pas encore, lui ai-je répondu tout doucement en lui caressant les cheveux.
– On va se rendre, m’a-t-elle dit alors sentencieusement.
– Oui, quand tu seras prête.

Après qu’elle se soit endormie, je me suis demandé pourquoi a-t-elle dit «on». Croyait-elle que j’allais l’accompagner dans cette ultime voyage? Visiblement, pour ma mère, la mort n’est pas une fin, mais un lieu d’arrivée, ou plutôt un point de rupture à partir duquel quelque chose va commencer ou recommencer. En tout cas, dans son esprit, il ne fait aucun doute que ce point de départ – ou d’arrivée, c’est selon – ne peut être qu’un lieu de paix absolue. Nul souci nul tracas là où elle allait.

Une vision du paradis qui en vaut une autre.

2

Je suis au chevet de ma mère qui va mourir sous peu. Plus tôt dans l’après-midi, mon frère et ma soeur, exténués, se sont avoués vaincus et sont rentrés chacun chez eux pour dormir. Ils en étaient à leur deuxième nuit consécutives, se jurant d’être là au moment où ma mère allait rendre l’âme. Comme si elle avait une âme à rendre, ma mère. Comme si un cœur qui s’arrête pouvait constituer un spectacle, un phénomène qui vaut la peine d’être vu.

Mon frère et ma sœur, très frère-et-soeur depuis le début de la fin de ma mère, ont littéralement épousé les croyances polythéistes de cette dernière, invoquant Dieu et les saints, déposant des médailles de sainte Thérèse autour de ses mains en croix. C’est sans doute leur façon de manifester leur attachement à leur mère, à ma mère.

Une façon d’aimer qui en vaut une autre.

3

Je suis au chevet de ma mère qui va mourir sous peu. Je reviens de l’aéroport d’où je ramène mon grand frère, celui qui a quitté ce pays pour un autre, plus ancien, mieux balisé. Les autres prétendent que ma mère l’attendait pour mourir. À son arrivée sur les lieux, il est vrai qu’elle a ouvert les yeux, qu’elle a semblé le reconnaître. En tous les cas, tout le monde veut bien croire que ce clignement d’yeux soit un geste de reconnaissance. Peut-être vaut-il mieux y croire. Moi, je n’en suis pas certain, mais ma sœur et mes frères, le jeune comme le vieux, y croient dur comme fer.

Une croyance qui en vaut une autre.

4

Je suis au chevet de ma mère qui vient de mourir, comme nous allons tous le faire un jour au l’autre. Nous voilà sans mère, maintenant, laissés à nous-mêmes comme de grands enfants que nous sommes devenus. Nous quittons l’hôpital de cette région dont aucun de nous n’a grandi. Nous quittons les lieux, laissant ma mère aux soins du personnel hospitalier, chacun de nous désarmés, seuls avec sa peine. Mon jeune frère et ma sœur vont brûler un cierge en priant Dieu, les saints et, plus particulièrement, sainte Thérèse. Mon grand frère prendra tristement le chemin de son pays d’accueil, conservant en lui le souvenir de cette mère qui l’a tant aimé, quand il était enfant et adolescent. Et moi, j’irai faire une longue promenade pour assouvir ma peine, là, sous les trembles qui couvraient cette pointe de l’île du temps de ma mère, là, exactement.

Une manière de souffrir qui en vaut une autre.

avatar

Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

3 pensées sur “Au chevet de ma mère

  • avatar
    22 février 2015 à 19 07 23 02232
    Permalink

    Quel beau témoignage de la fin des jours de votre mère….par un hasard ce soir je suis sur votre page ….non ce n’est pas un hasard depuis quelque heures je suis triste par des souvenirs qui sont comme vous le racontez si bien
    merci GIGI

    Répondre
  • avatar
    23 février 2015 à 15 03 53 02532
    Permalink

    @Daniel Ducharme

    Vous avez accompagné votre mère dans la dignité et le respect, c’est perceptible. C’est ce que nous pouvons faire de mieux pour une personne sur le point de mourir : être là, Souvent ne rien dire parce que ce n’est pas à nous à dire. Le mourant se vide de ses attachements, il lui reste son essentiel.

    Merci beaucoup Daniel de nous avoir livré ce moment nostalgique mais beau de la mort de votre maman.

    Répondre
  • avatar
    26 février 2015 à 20 08 34 02342
    Permalink

    Je vous remercie pour vos commentaires. Ma mère est morte en 2005. Ce texte est le résultat d’une écriture spontanée, un petit texte que j’ai rédigé à l’époque sur un vieux Palm. Par la suite, je l’ai intégré à mon recueil de nouvelles Le sourire d’Hélène Châtel publié en 2010 chez ÉLP éditeur :

    http://www.elpediteur.com/auteurs/ducharme_dn/2011_sourire.html

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *