Calculs d’épiciers

 

PAR CHERIF ABDEDAÏM

A mesure que la poussière soulevée par les chars turcs de Jarablous retombe, les contours de la situation se font un peu plus nets, les analyses plus poussées. Byzantinisme moyen-oriental oblige, il convient de rester prudent.

Apparemment, même si certains rapports sont légèrement contradictoires, les YPG kurdes repassent l’Euphrate sous la pression de leur « allié » américain. Inutile de dire que, après les énormes sacrifices consentis par les combattants kurdes pour prendre Manbij, le coup de poignard US est très mal vécu et un vieux proverbe refleurit ces derniers jours : « Les Kurdes n’ont d’autres amis que les montagnes ».

Pour Washington, très inquiet de la réconciliation russo-turque, les Kurdes syriens sont devenus une monnaie d’échange afin d’amadouer le sultan.  Erdogan, furieux, pète une veinule en exigeant des Etats-Unis qu’ils choisissent entre la Turquie et les Kurdes.

Pour être honnête, il n’a en l’occurrence pas tout à fait tort. Les Américains sont pris dans un imbroglio d’alliances totalement contradictoires que la crise syrienne fait passer au révélateur. Poutine a placé Obama exactement où il le voulait : face à ses incohérences. Le roi est nu et chacun s’en rend compte.

Le moment de vérité semble arrivé. L’opération de Jarablous est vue comme un avertissement aux Etats-Unis dans la foulée du net refroidissement suite au putsch manqué et de la flambée d’anti-américanisme de la société et des médias turcs. Et ce n’est pas la visite de Joe l’Indien qui a changé quelque chose. Le vice-président US a été humilié en étant reçu sur le tarmac de l’aéroport par… le n°2 de la mairie d’Ankara ! La suite n’est pas meilleure, un journal pro-gouvernemental qualifiant sa venue de « perte de temps » pour la Turquie. Ambiance, ambiance…

Aussi, ce qui apparaît de plus en plus comme un grand rapprochement syro-turco-irano-russe, en fait un alignement d’Ankara sur les trois autres, n’est pas sans allumer quelques lumières rouges à Washington, d’où la soudaine et assez pathétique tentative américaine de se rabibocher avec Erdogan en balayant les Kurdes sous le tapis.

Nous écrivions récemment que, malgré la condamnation publique de l’intervention turque par Damas, Assad ne doit en réalité pas être mécontent de la tournure des événements, car partageant avec Ankara (mais aussi Baghdad et Téhéran) une même peur concernant tout mouvement d’autonomisation kurde. Il semble que nous fussions en deçà de la vérité…

Apparemment, l’Iran sert de boîte aux lettres entre Syriens et Turcs (qui, rappelons-le, ne se parlent plus directement) depuis quelques semaines déjà et l’opération de Jarabous aurait été discutée entre ces trois-là. Le respecté Robert Fisk ne dit pas autre chose et prévoit une réconciliation future entre le sultan et le lion de Damas, le pardon de Moscou n’ayant évidemment pas été gratuit.

Cet alignement turc sur le 4+1 est la suite logique du fiasco qu’est devenue au fil des ans la politique syrienne d’Erdogan. Menaces russes après l’incident du Sukhoï, prise de distance américaine, critiques européennes, attentats daéchiques, risque de voir se constituer un Kurdistan autonome syrien et reprise de la guerre avec le PKK, impossibilité de déloger Assad du pouvoir… n’en jetez plus ! Le sultan s’était isolé de tout et de tous.

Cela dit, en se rangeant sur la position russo-syro-iranienne, ce qu’a également plus ou moins fait, bien à contre-coeur, l’administration Obama, Ankara revient, affaiblie, dans le concert moyen-oriental. Ce grand marchandage se fait sur le dos des Kurdes mais aussi des « rebelles »immodérément modérés qui verront bientôt se tarir le soutien turc.

Dans la cuisine indienne, le masala est un mélange détonnant d’épices diverses et variées. Aucun mot n’est plus indiqué pour qualifier la situation autour d’Alep. Tout ce joli monde se bombarde joyeusement et mutuellement à deux exceptions près : d’une part, l’alliance de facto entre l’armée syrienne et les Kurdes est ici réelle, contrairement à ce qui s’est passé à Hassaké ; d’autre part, les Turcs sont alliés aux djihadistes non-Daech. Sinon, c’est la foire d’empoigne.

A Alep même, les djihadistes sont saignés à blanc pour garder l’étroit corridor encore ouvert vers la ville mais où le ravitaillement de masse ne peut plus passer. L’armée a en effet pris plusieurs collines surplombant la route qui se trouve ainsi sous le feu constant de l’artillerie. Jour après jour, les barbus se lancent à l’assaut de ces collines et jour après jour, ils échouent en subissant de lourdes pertes.

Quand au corridor lui-même, les loyalistes avancent doucement mais sûrement, bénéficiant de l’arrivée de renforts à mesure que les autres fronts deviennent plus calmes. Ainsi, la libération de Daraya, dans la banlieue de Damas, au terme d’un accord d’évacuation, permettra aux milliers de soldats qui entouraient cette entêtée enclave de rejoindre le front du nord.

La situation est tout sauf claire. Sur la foi de sources crédibles, les YPG avaient quitté Manbij en y laissant leurs alliés arabes des SDF, mais les rapports demeurent quelque peu contradictoires. De fait, c’est le flou le plus total.

Les milices arabes alliés des Kurdes au sein de ces SDF affirment avoir été bombardées par des avions turcs, ce qui tendrait à prouver que les Kurdes eux-mêmes ont bien quitté les lieux. Incidemment, on ne peut que sourire à cette nouvelle facétie du destin : les soldats d’Ankara soutenus par Washington canonnent des rebelles soutenus par Washington qui promettent d’ailleurs maintenant de repousser les Turcs. Il paraît qu’Obama est parti jouer au golf…

Mais dans le même temps, des unités kurdes continuent leur avance vers Al Bab, bien à l’ouest de l’Euphrate, à la grande rage d’Erdogan qui est précisément intervenu pour empêcher cela. Par ailleurs, des combats directs entre YPG et soldats sultanesques ont eu lieu près de Jarablous, entraînant les premières pertes turques (ça n’a pas traîné…) Un carton que ne renierait pas James Bond.

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