Chez les Soeurs de la charité

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DANIEL DUCHARME  Je suis venu à Québec, secteur Beauport, pour assister à un colloque sur le patrimoine immatériel de source religieuse. Le colloque se tient à la maison génénalice des Soeurs de la charité de Québec, maison située dans les hauteurs, à quelques kilomètres de l’autoroute 40. En descendant du taxi qui m’a emmené jusqu’ici, je me dirige à la limite sud du parking, à l’opposé de l’édifice, pour contempler l’horizon qui se présente à ma vue: des terres striées de routes qui semblent se jeter dans le fleuve. Là, debout dans le vent, un sac dans chaque main, la première chose que je me dis, c’est : Voilà un bel endroit pour mourir.

Après quelques minutes de contemplation, je me dirige vers l’édifice, un bâtiment fort bien entretenu. À l’intérieur, tout est d’une remarquable propreté. Dans les couloirs, on peut admirer une exposition de documents d’archives qui illustrent l’histoire de cette communauté. En me rendant à la salle du colloque, je remarque des salles de loisir avec partout du mobilier de qualité. En parcourant lentement la distance qui me sépare de l’événement, je suis franchement étonné par la luminosité sereine qui règne en ces lieux.

De mauvaises langues pourraient scander que ces femmes sont bien riches pour des gens qui, ayant faits vœux de pauvreté, ont dédié leur vie à soulager les plus démunis de la société. À ces imbéciles, je préciserais que ces sœurs sont riches, certes, mais c’est collectivement qu’elles le sont, pas individuellement, car chacune d’elle a travaillé toute sa vie pour des cacahuètes, enrichissant du même coup la communauté tout entière.

Le colloque se déroule bien. Outre quelques laïcs comme moi, la participation est assurée par une majorité de religieuses dont la moyenne d’âge avoisine les soixante-quinze ans. D’aucuns croient que, d’ici quinze ans, il n’en restera plus que quelques unes pour témoigner d’un passé révolu. Sans doute est-ce pour cela que cette poignée de laïcs, les langues pendantes, crevant de convoitise devant le patrimoine mobilier et immobilier de ces communautés, souhaitent récupérer ces objets, évoquant leur statut éventuel de patrimoine national.

À l’instar de plusieurs communautés religieuses au Québec, les Sœurs de la Charité, mieux connues sous le nom de Sœurs grises, ont dirigé des orphelinats, fondé des hôpitaux, géré des écoles. Certes, cela compte et, à ce titre, leurs œuvres sont une manifestation concrète de ce que nous, Québécois, avons été et sommes devenus. Toutefois, à mon humble avis, je dirais que ce n’est pas en cela que résident les valeurs qu’elles peuvent, aujourd’hui encore, nous transmettre. Et pour moi qui ne crois ni en Dieu ni aux hommes, ce n’est pas la foi, non plus, qui constitue l’ossature de ces valeurs, bien qu’elle n’y soit pas absente. Ces valeurs constituent hors de tout doute le sens de la communauté, la solidarité, le collectivisme, le respect de la personne, voire l’égalité entre les individus dont la valeur humaine l’emporte sur la condition sociale. Ces valeurs pourraient se résumer par cette sentence: Ensemble, nous sommes en mesure d’améliorer le monde, y compris nous-mêmes.

Aujourd’hui, on parle beaucoup des valeurs fondamentales de la société québécoise que nous pourrions inculquer aux étrangers qui se présentent à nos portes, comme aux jeunes auxquels nous enseignons dans nos écoles. Qu’est-ce que ces valeurs? Je ne sais pas… mais, chose certaine, à quelques exceptions près, comme l’égalité entre les hommes et les femmes, ces valeurs n’ont plus rien à voir avec celles qui ont guidé les religieuses dans leur action. Aujourd’hui, quoiqu’on dise, la valeur d’un homme se mesure aux biens qu’il possède, à la position hiérarchique qu’il occupe, au plaisir immédiat qu’il est en mesure de s’offrir. Et dire que nous avons l’audace de nous poser en juges, de donner des leçons de morale à des étrangers avec qui nous ne sommes pas en mesure de communiquer, à des jeunes auxquels nous n’avons plus rien à transmettre. Au lieu de revendiquer les biens des communautés religieuses au nom de leur intérêt national, nous serions mieux avisés de fermer notre grande gueule avant que celles-ci nous intentent un recours collectif pour salaire impayé depuis plus d’un siècle…

Si vous croisez sur la rue un membre vieillissant de ces communautés, saluez-le bien bas en signe de respect, ce respect qu’il mérite, plus que quiconque ici-bas.

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

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