Cinquantenaire de Mai 1968… Que retenir?

Par   Résistance 71.  Le 1.05.2018.

 

“Le gouvernement du spectacle, qui à présent détient tous les moyens de falsifier l’ensemble de la production aussi bien que de la perception, est maître absolu des souvenirs comme il est maître incontrôlé des projets qui façonnent le plus lointain avenir.”
~ Guy Debord, “Commentaires sur la société du spectacle”, 1988 ~

“Faut pas oublier que Cohn Bendit [en 68] finira transporté d’Allemagne dans la bagnole du patron de Paris-Match qui est un affidé des réseaux américains…”
~ Francis Cousin, entretien de mars 2018 ~

Cinquantenaire de Mai 1968… Que retenir ?

Résistance 71    Le 1er mai 2018

Ô toi, historien, qui d’encre non menteuse
Écris de notre temps l’histoire monstrueuse,
Raconte à nos enfants tout ce malheur fatal,
Afin qu’en te lisant ils pleurent notre mal,
Et qu’ils prennent exemple aux pêchés de leurs pères,
De peur de ne tomber en pareilles misères.
~Ronsard extrait du Discours des misères de ce temps~

 

Le 1er mai 2018 sonne, en plus de la traditionnelle fête du travail, le coup d’envoi du cinquantenaire officiel de Mai 1968. Alors bien entendu, on va nous rabattre les oreilles avec l’histoire de Mai’68, des mouvements étudiants, de la “fougue révolutionnaire” pour les uns, du bien-fondé de la réaction contre la “chienlit” pour les autres, mais au-delà des luttes de clochers qui ne manqueront pas de se réveiller, que peut-on dire de cet évènement historique pour rétablir une sorte de juste équilibre des choses ?

 

On doit d’abord admettre que pour la société française, mais pas seulement car le mai 68 insurrectionnel s’est aussi déroulé dans d’autres pays, il y a un “avant” et un “après” Mai 1968. Pour le reste, il est important dans ce type d’analyse de distinguer les différents composants de ce qui fait un évènement de cette envergure. En ce qui concerne Mai 1968 que certains appellent la “révolution de mai 1968”, on peut distinguer deux éléments constitutifs et en cela il est possible de dire qu’il y a eu en fait deux mai 68 se déroulant simultanément:

 

  • Le premier mai 68 que nous plaçons ici dans cette position est le mai 68 ouvrier des grèves sauvages, qui depuis 1967 et culminant en 1968 a vu plus de 10 millions de Français se mettre en grève d’une manière qui rapidement les a mené dans un grand mouvement de lutte ouvrière efficace parce que menée pour l’essentiel en dehors du système et sans le contrôle des centrales syndicales qui furent très vite dépassées par les évènements. Syndicats et partis politiques eurent toutes les peines du monde à remettre les gens au travail et il s’avère en cela que, comme d’habitude, la bureaucratie syndicaliste et de parti, PCF en tête, ont trahi le mouvement ouvrier, des travailleurs, mangé dans la main du patronat et du gouvernement pour casser la dynamique de la grève générale. Dès 1967 et en mars 1968 avec le mouvement de la SAVIEM de Caen, puis de Renault Billancourt, le mouvement gréviste avait pris une ampleur sans précédent, inspiré par cet esprit communard qui ne saurait mourir…
  • Le second mai 68 fut celui du mouvement étudiant qui rejoignit le mouvement des forces ouvrières. Ce mouvement fut rapidement infiltré par les forces étatico-capitalistes et contrôlé de l’intérieur et servit à faire diversion.

Dans les semaines à venir nous aurons droit à un défilé des “anciens combattants” des deux bords sur les ondes des merdias à la botte, qui nous ressasserons le catéchisme et l’histoire officielle de Mai 68, écrite et validée par l’oligarchie et ses mignons en place dont certains, comme l’inévitable Cohn-Bendit, furent des acteurs sous influence lors des évènements et ont été grassement récompensé de leur travail depuis par l’oligarchie.

 

Ainsi, il est fort peu probable que l’on parle aux heures de grandes écoutes de ce vaste mouvement ouvrier fonctionnant indépendamment hors cadre du système usuel de contrôle syndicalo-bureaucratique mais au travers d’associations organiques de travailleurs qui refusèrent à maintes reprises de reprendre le travail sur injonctions des caciques foies jaunes des centrales syndicales et des partis politiques, PCF et CGT en tête.

 

Par contre on va sans aucun doute nous rabâcher en boucle les “hauts faits d’armes” des étudiants de Nanterre et de la Sorbonne, qui de fait, pour les plus volontaires, ne firent que se raccrocher aux wagons déjà bien arrimés de la lutte des travailleurs français. Les merdias passeront bien sur sous silence les collusions internes entre les mouvements politiques “gauchistes” (trotskiste, maoïste) et l’establishment du financement occulte, qui fit à terme de Mai 68 une des premières révolutions “colorées” de l’ère moderne dont le but principal était pour les intérêts de la City de Londres et de Wall Street, de faire tomber De Gaulle, l’empêcheur de la domination géopolitique de l’empire et qui était alors au pouvoir à cette époque en France, rôle qui semble dévolu au président russe Poutine de nos jours.

 

De fait, le seul mouvement qui ne fut pas phagocyté par le système fut celui des mouvements de grèves sauvages et d’associations libres de travailleurs, qui durèrent des semaines, des mois et qui mit en marche la contestation organique populaire de manière non contrôlée par les rouages de l’oligarchie que sont les partis politiques et les centrales syndicales, elles-mêmes ayant abandonné depuis très longtemps toute velléité révolutionnaire au profit d’un réformisme de façade tandis qu’elles bouffent à tous les râteliers du système pour que s’engraissent ses caciques.

 

Cette dualité représente ce que fut dans la réalité de terrain de Mai 68 en France.

 

De fait, la “révolution étudiante” a été le moyen yankee de faire basculer le véritable conflit social et les luttes ouvrières dans la division. Ne pouvant piloter les mouvements ouvriers de l’intérieur, ceux-ci ayant intelligemment court-circuité les syndicats, l’infiltration se fit par le maillon faible: la jeunesse et les mouvements étudiants. La corruption des mouvements trotskistes et maoïstes est très bien documentée et ne saurait surprendre, si tant est qu’on connaisse la corruption initiale des agents de la City de Londres et de Wall Street que furent déjà, à l’origine, Lénine et Trotsky.

 

La véritable révolution, le véritable mouvement qui fit trembler le système sur ses bases dès 1967, a été celui des grévistes des usines et des entreprises, petites et grandes, qui finit par liguer plus de 10 millions de travailleurs contre la société inégalitaire qui nous est imposée. Ces 10 millions de grévistes luttèrent pied à pied sur deux fronts: celui des forces de la coercition étatique ce qui est attendu, et contre la trahison interne permanente ourdie par les foies jaunes des partis politiques de “gauche” et les pontes des centrales syndicales bouffant tous à la même gamelle du consensus du statu quo oligarchique.

 

Mai 68 et ce qui a précédé est avant tout un mouvement de lutte et d’organisation ouvrières, conscient des fourberies historiques des traîtres supposés les “représenter” au sein des rouages de l’État. C’est l’histoire d’un mouvement social organique qui n’a jamais été à la remorque des évènements étudiants pourtant présentés par la doxa comme le cœur de la révolution échouée ; c’est de fait l’inverse. La réalité politique est que le tumulte étudiant fut déclenché et piloté de l’intérieur afin de faire passer la véritable subversion ouvrière et du monde du travail aux oubliettes. Cohn-Bendit et consorts furent commandités pour faire diversion de la véritable révolution sociale en marche, celle des travailleurs qui avaient retrouvé l’esprit de révolte profond, viscéral, celui à même de remplacer l’État et les institutions par les associations libres autogestionnaires et confédérées.

 

Mai 68 et les quelques semaines qui suivirent sont en fait la fin d’un mouvement qui avait pris corps dès les grèves de 1967 et du début de 1968 ; des grèves quasi insurrectionnelles et commencées dans plusieurs de ville de France comme Caen, Besançon, Le Mans en 1966-67. Ces grèves furent menées à bien par de jeunes ouvriers pour la plupart venus du milieu rural en crise après la seconde guerre mondiale, des ouvriers qui retrouvèrent l’instinct communard qui ne cesse jamais en fait d’exister, mais qui est enfoui dans nos êtres, sous les gravas de la destruction étatico-capitaliste de la dictature marchande depuis quelques générations. Notons que dans la ville de Caen, les ouvrier de la SAVIEM menèrent une lutte sociale des plus âpres.

 

Mai 68 fut aussi international, de forts mouvements sociaux émergèrent dans toute l’Europe, mais aussi au Mexique, au Brésil. Ce qui manqua fut la capacité de coordonner de tels mouvements de manière décentralisée, ce qui est devenu technologiquement possible de nos jours lorsque l’occasion se représentera de nouveau.

 

Cette période vit l’avènement de la grève générale la plus longue de l’histoire, dont les revendications pour un changement radical de société étaient au-delà des sempiternelles demandes réformistes des institutions et de l’aménagement des salaires. La fondation de cette révolte fut la volonté organique d’un changement radical de la société. Pas à pas, le mouvement fut une fois de plus trahi de l’intérieur par un travail de sape des partis, des syndicats et des mercenaires gauchistes à la solde du grand capital et dont les caciques mangeaient dans la main du patronat et de l’État.

 

Au bout du compte, le mouvement ouvrier rentra dans l’ordre, Mai 68 fut ramené à une “saute d’humeur” naturelle d’une jeunesse en conflit avec les vieilles générations ; politiquement, l’empire eut la peau de De Gaulle qui s’en alla en 1969 pour être immédiatement remplacé par un ex-fondé de pouvoir de la banque Rothschild: Georges Pompidou, lui-même remplacé par un autre sbire de la haute finance: Giscard d’Estaing. Pour la City de Londres, tout était bien qui finissait bien. Il ne restait plus qu’à aseptiser l’historiographie de l’époque et d’en faire un moment icône pour la subséquente jeunesse. Les pitres à la solde, dont Cohn-Bendit fut le fer de lance, furent récompensés pour les services rendus au système et tous s’engraissent et lustrent leurs fonds de culottes depuis, qui sur les sièges d’élus nationaux, qui au parlement européen, d’autres pantouflent dans la haute administration ou encore sévissent dans des conseils d’administration de grosses boîtes, rouages bien huilés du système en place.

 

Pour ce cinquantenaire, oubliez les clowns qu’on ne manquera pas de mettre en avant pour justifier du cirque actuel et de sa supercherie et étudiez plus en détail le grand mouvement organique des 10 millions de travailleurs qui firent vaciller le géant au pied d’argile. L’esprit, le souffle était là et il nous faut le retrouver, c’est lui qui remplacera l’artifice et auxiliaire de coercition qu’est l’État.

 

“Le sang paysan coule toujours dans les veines de bien des citadins prolétaires ; ils devraient réapprendre à écouter leurs origines. Le but, le but très lointain est ce qui est appelé aujourd’hui la grève générale, mais bien sûr bien différente de celle passive en se croisant les bras qui n’est qu’un duel face à face de qui pourra tenir le plus longtemps entre les ouvriers et les capitalistes. Une grève générale oui… mais active !
[…] L’objectif est le peuple, la société, la communauté, la liberté, la beauté, la joie de vivre.”
~ Gustav Landauer (1911) ~

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Lectures complémentaires:

Manifeste pour la societe des societes

Un monde sans argent: le communisme

Manifeste contre le travail

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Robert Bibeau

Robert Bibeau est journaliste, spécialiste en économie politique marxiste et militant prolétarien depuis 40 ans. http://www.les7duquebec.com

Une pensée sur “Cinquantenaire de Mai 1968… Que retenir?

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    4 mai 2018 à 14 02 14 05145
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    Mai 2018 : il est permis d’interdire

    1 vues 03 mai 2018. Opinions Réseau International

    Les médias de masse célèbrent le cinquantième anniversaire d’un Mai 68 supposé avoir été un point de ralliement vers la reconfiguration de « l’Homme unidimentionnel ». Ainsi, un demi-siècle après la Révolution d’octobre bolchévique, il convenait de reprendre le flambeau de cette « longue marche » vers la libération finale d’un prolétariat fantasmé. Après avoir pris d’assaut la rue, nos révolutionnaires du dimanche se préparaient à mettre la main sur les institutions de la République et, partant, se réservaient de juteuses prébendes pour des « lendemains radieux » à géométrie variables.

    Par Patrice-Hans Perrier

    Mai, ce n’est plus le mois de Marie, c’est le miroir aux alouettes.

    Prétendue révolution culturelle, Mai 68 n’a pas été orchestrée afin de précipiter le départ du général de Gaulle. Il s’agissait plutôt de la première « Révolution de couleur » orchestrée par les pontes de tous les Council on Foreign Relations (CFR) de ce monde. La France, traitée comme une « République de banane », devenait la vitrine principale d’une libération des mœurs conçue comme un défilé de suffragettes libertines. Il fallait « jouir à tout prix », peu importe les conséquences.

    Et, cette fuite en avant, opérée au moyen d’une judicieuse focale médiatique, permit de faire dériver les luttes ouvrières et la reconstruction du pays réel vers un grand happening faussement festif.

    Les étudiants petit-bourgeois ayant décrété qu’« il est interdit d’interdire », le business des talk-shows avait un boulevard devant lui. Les animateurs du spectacle médiatique étaient mandatés pour ouvrir le micro à une foule d’acteurs minoritaires manifestant leurs desiderata. Il fallait que la différence puisse, enfin, s’épanouir comme une extraordinaire métastase destinée à gruger le ciment qui permet à nos cités de tenir en place. Mai 68, c’est comme si on ouvrait un parapluie d’un coup sec : éparpillant, à gauche et à droite, toutes les solidarités historiques patiemment tissées par les générations derrière nous. Nous, la génération spontanée, culture bactérienne d’un Homme hors-sol amnésique et lubrique.

    Il suffit de pratiquer une sorte d’anamorphose (68 à 86) pour réaliser que 86 correspond à la fin du cycle des grandes réformes sociétales mises en place par François Mitterrand. Les Socialistes ayant rompu le pacte social avec les classes populaires – définitivement alignés sur la doxa Atlantiste – les régisseurs du grand cirque médiatique mettaient en scène SOS Racisme et toute une déclinaison de luttes minoritaires destinées à isoler en monades les prolétaires devenus consommateurs.

    Le champ était libre pour la venue des néolibéraux et autres « conservateurs » de type reaganien. La Révolution sociétale permettant de liquider une « lutte des classes » gênante, voire compromettante pour les classes possédantes. Tout le reste est à l’avenant.

    Chez nous, au Québec, le Parti Québécois et toute sa cohorte de militants socialo-compatibles voyait le jour. Le concept de Révolution tranquille – véritable oxymore luciférien – pouvait se déployer suivant le modèle du happening soixante-huitard français. Une nouvelle génération de chevelus prenait d’assaut les institutions d’enseignement supérieur afin d’entreprendre un travail de sape qui se poursuit toujours envers et contre toute forme de mémoire collective.

    Il fallait jeter aux orties le Canadien-Français, fier descendant des Français d’Amérique, afin de pouvoir façonner le nouveau Québécois, version nord-américaine de l’Homme de Mai 68. L’amnésie, en guise de tranquillisant, a été pulsée, avec l’appui des généreuses subventions de l’état, aux quatre coins de l’ancien Bas-Canada. Le nouveau Québécois, parangon de coolitude et d’ouverture sur le monde, s’engageait dans une lutte de libération correspondant à un véritable miroir aux alouettes.

    Et, cette lutte de tous contre tous – prolongement de la « révolution culturelle » des soixante-huitards – a fini par dissoudre ce fameux ciment qui permettait à la société de tenir : la famille.

    Première structure anthropologique et source de toutes solidarités, la famille s’est disloquée et sa figure tutélaire a été remplacée par les nouveaux assemblages composites proposés dans le catalogue des Théories du genre. La matrice anthropologique éclatée, les marchés économiques peuvent investir les moindres interstices d’une société modélisée comme un gigantesque marché planétaire. Alors que la liberté d’expression est vantée sur toutes les tribunes, il convient d’interdire aux communs des mortels de nommer ce mal sournois qui nous pourrit la vie. Il n’y a rien à voir : « circulez les poètes » !
    De fil en aiguille, Québécois et Français se sont conformés à la nouvelle éthique des néolibéraux, véritables monarques du XXIe siècle. Oubliant leurs racines et tout ce qui avait pu contribuer à forger des solidarités naturelles, nos concitoyens se sont engouffrés dans un bal des Valseuses qui risque de prendre fin de manière abrupte. En effet, en Mai 2018, la nouvelle police de la pensée unique vient de décréter qu’il est, désormais, permis d’interdire !

    source: https://patricehansperrier.wordpress.com/2018/05/02/mai-2018-il-est-permis-dinterdire/

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