De la révolution pacifiste

Par Gérard Bad. Revue Échanges. Paris.  N°144.  été 2013.

Introduction: de la révolution pacifiste.

 

Le travail ici entrepris, provient de multiples discussions entre moi Gérard Bad et Henri sur les périodes de révolution et contre-révolution, sur la lutte de classe et les possibilités d’ une révolution armée contre l’ ordre bourgeois . En fait la question qu’il posait était de savoir qu’elles pouvaient être les meilleures conditions pouvant provoquer une révolution sociale avec le moins de pertes humaines.

Ce souci d’ éviter un carnage à la classe ouvrière n’ est certes pas nouveau ; Engels dans sa préface de 1895 aux luttes de classes en France s’interrogeait déjà sur comment prendre le pouvoir étant donné la puissance de feu de l’adversaire. Sans exclure l’ insurrection armée et les combats de rue, il constatait que ceux-ci, depuis 1848, étaient «beaucoup moins favorables pour les combattants et beaucoup plus favorables pour les troupes». Engels venait de jeter les bases de la « révolution par le bulletin de vote » et il fut indirectement le promoteur du réformisme de la IIe  internationale et sa stratégie du credo pour parvenir au socialisme :

« Depuis longtemps déjà, le suffrage universel avait existé en France, mais il y était tombé en discrédit par suite du mauvais usage que le gouvernement bonapartiste en avait fait. Après la Commune, il n’y avait pas de parti ouvrier pour l’utiliser. En Espagne aussi, le suffrage universel existait depuis la République, mais en Espagne l’abstention aux élections fut de tout temps la règle chez tous les partis d’opposition sérieux. Les expériences faites en Suisse avec le suffrage universel étaient rien moins qu’un encouragement, pour un parti ouvrier. Les ouvriers révolutionnaires des pays romans s’étaient habitués à regarder le droit de suffrage comme un piège, comme un instrument d’escroquerie gouvernementale. En Allemagne, il en fut autrement. Déjà le Manifeste communiste avait proclamé la conquête du suffrage universel, de la démocratie, comme une des premières et des plus importantes tâches du prolétariat militant, et Lassalle avait repris ce point. Lorsque Bismarck se vit contraint d’instituer ce droit de vote [11] comme le seul moyen d’intéresser les masses populaires à ses projets, nos ouvriers prirent aussitôt cela au sérieux et envoyèrent August Bebel au premier Reichstag constituant. Et à partir de ce jour-là, ils ont utilisé le droit de vote de telle sorte qu’ils en ont été récompensés de mille manières et que cela a servi d’exemple aux ouvriers de tous les pays. Ils ont transformé le droit de vote, selon les termes du programme marxiste français  [12] de moyen de duperie qu’il a été jusqu’ici en instrument d’émancipation . Et si le suffrage universel n’avait donné d’autre bénéfice que de nous permettre de nous compter tous les trois ans, que d’accroître par la montée régulièrement constatée, extrêmement rapide du nombre des voix, la certitude de la victoire chez les ouvriers, dans la même mesure que l’effroi chez les adversaires, et de devenir ainsi notre meilleur moyen de propagande; que de nous renseigner exactement sur notre propre force ainsi que sur celle de tous les partis adverses et de nous fournir ainsi pour proportionner notre action un critère supérieur à tout autre, nous préservant aussi bien d’une pusillanimité inopportune que d’une folle hardiesse tout aussi déplacée – si c’était le seul bénéfice que nous ayons tiré du droit de suffrage, ce serait déjà plus que suffisant. Mais il a encore fait bien davantage. Avec l’agitation électorale, il nous a fourni un moyen qui n’a pas son égal pour entrer en contact avec les masses populaires là où elles sont encore loin de nous, pour contraindre tous les partis à défendre devant tout le peuple leurs opinions et leurs actions face à nos attaques : et, en outre, il a ouvert à nos représentants au Reichstag une tribune du haut de laquelle ils ont pu parler à leurs adversaires au Parlement ainsi qu’aux masses au dehors, avec une tout autre autorité et une tout autre liberté que dans la presse et dans les réunions. A quoi servait au gouvernement et à la bourgeoisie leur loi contre les socialistes si l’agitation électorale et les discours des socialistes au Reichstag la battaient continuellement en brèche.

Mais en utilisant ainsi efficacement le suffrage universel le prolétariat avait mis en œuvre une méthode de lutte toute nouvelle et elle se développa rapidement. On trouva que les institutions d’État où s’organise la domination de la bourgeoisie fournissent encore des possibilités d’utilisation nouvelles qui permettent à la classe ouvrière de combattre ces mêmes institutions d’État. On participa aux élections aux différentes Diètes, aux conseils municipaux, aux conseils de prud’hommes, on disputa à la bourgeoisie chaque poste dont une partie suffisante du prolétariat participait à la désignation du titulaire. Et c’est ainsi que la bourgeoisie et le gouvernement en arrivèrent à avoir plus peur de l’action légale que de l’action illégale du Parti ouvrier, des succès des élections que de ceux de la rébellion. »    (Préface de 1895).

 

Nous sommes bien loin des déclarations de 1843

« Il est évident que l’arme de la critique ne saurait remplacer la critique des armes ; la force matérielle ne peut être abattue que par la force matérielle ; mais la théorie se change, elle aussi, en force matérielle, dès qu’elle pénètre les masses. » ( K. Marx.  Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel Introduction)

L’ écrasement de la Commune de Paris avait affecté la détermination de nos révolutionnaires. C’est curieusement Lénine qui s’ appuyant sur Kautsky contre Engels remet sur les rails l’insurrection. L’insurrection de Moscou de 1905, force matérielle incontestable, va ouvrir la voie à une nouvelle tactiques des barricades, celle de la guerre de mouvement avec ses partisans :

« La troisième grande leçon que nous a donnée Moscou a trait à la tactique et à l’organisation de nos forces en vue de l’insurrection. La tactique militaire dépend du niveau de la technique militaire   c’est Engels1 qui a répété cette vérité et l’a mise toute mâchée dans la bouche des marxistes. La technique militaire n’est plus ce qu’elle était au milieu du XIX° siècle. Opposer la foule à l’artillerie et défendre les barricades avec des revolvers serait une sottise. Et Kautsky avait raison lorsqu’il écrivait qu’il est temps, après Moscou, de réviser les conclusions d’Engels, et que Moscou a promu « une nouvelle tactique des barricades2 ». Cette tactique était celle de la guerre de partisans. L’organisation qu’elle supposait, c’étaient de tout petits détachements mobiles : groupes de dix, de trois et même de deux hommes. On rencontre souvent aujourd’hui, chez nous, des social démocrates qui ricanent quand on parle de ces groupes de cinq ou de trois. Mais ricaner n’est qu’un moyen facile de fermer les yeux sur ce nouveau problème de la tactique et de l’organisation requises pour les batailles de rues, face à la technique militaire moderne. Lisez attentivement le récit de l’insurrection de Moscou, messieurs, et vous comprendrez quel rapport ont les « groupes de cinq » avec le problème de la « nouvelle tactique des barricades ». »

 

Même s’ il n’ apparaît pas ouvertement, nous avons la un premier schisme, entre Engels et Lénine en fait entre la deuxième et troisième Internationale communiste, entre le mouvement spontané russe sur une base économique sortant à peine des langes du féodalisme et du servage et le mouvement ouvrier européens englué dans le credo réformiste de la social- démocratie.

 

Il ne faut donc pas s’étonner que le PCF après Mai 68 se revendiquait d’ une conquête pacifique du pouvoir et comme le formula le Manifeste du Comité central (Champigny-sur-Marne, 5 et 6 décembre 1968). les membres du PCF étaient appelés à pratiquer «la lutte des classes sous toutes ses formes sans la guerre civile ».Ce que Georges Marchais répétait le 21 septembre 1973 : « (…)le passage pacifique au socialisme par la voie pacifique ne signifie pas passage au socialisme sans lutte mais au contraire c’ est la voie de la lutte de classe sous toute ses formes sauf la guerre civile. »

L’ expérience chilienne allait apporter la preuve que la révolution pacifique est un leurre, avec l’ assassinat d’ Allende par le général Pinochet.

La III’ Internationale communiste s’éleva contre la guerre impérialiste à laquelle elle opposera la guerre civile révolutionnaire, la désobéissance civile des militaires, les crosses en 1 ‘air et retourner vos fusils contre vos généraux. La révolution pacifiste des réformismes se termina par le vote des crédits de guerre, si Jean Jaurès n’avait pas été assassiné il aurait certainement voté les crédits de guerre.

 

Seuls les révolutionnaires russes et allemands, dans des conditions spécifiques, allaient passer à la pratique de prise du pouvoir. Les années de guerre avaient en quelque sorte amené la grande majorité des troupes des pays belligérants à vouloir la paix. C’est autour de cet axe : la révolution  sociale pour une paix immédiate, que le parti bolchevique finit par prendre le pouvoir et le conserver. Quant à la guerre civile révolutionnaire, portée à l’extérieur, elle s’arrêtera en août  1920, quand les bolcheviks, après avoir chassé Pilsudski d’Ukraine, chercheront une jonction révolutionnaire avec 1 ‘Allemagne en passant par la Pologne : « La révolution mondiale passera sur le cadavre de la Pologne », disait Toukhatchevski, un des chefs de l’Armée rouge. L’Armée rouge ne dépassera pas la Vistule ; militairement battue elle dut renoncer à 1′ expansion de la révolution. En Russie, le rapport de forces était d’autant plus favorable aux insurgés que ceux-ci avaient l’avantage dans les communications ; agissant sur un vaste territoire, ils formèrent rapidement une armée rouge disciplinée. Ayant tiré les leçons de l’échec des Communards.

Ils purent se rallier la paysannerie au moment même où celle-ci était laminée par un capitalisme montant. Le pouvoir du tsar Nicolas II était fortement affaibli par la défaite militaire contre le Japon, la révolution de 1905 et le besoin d’une révolution bourgeoise pour se maintenir parmi les grandes nations de l’époque. En outre, l’Allemagne avait intérêt à une paix séparée craignant, que le prolongement de la guerre de 1914-1918 n’entraîne chez elle une révolution sociale.

La révolution allemande se produira avec « la révolution spartakiste de 1918 », écrasée dans le sang à Berlin en janvier 1919 par les Freikorps (corps francs), mouvements paramilitaires dont le cœur penche à droite, et qui brûlent d’écraser le mouvement communiste. Il convient de noter  que les Freikorps serviront de pépinière à nombre de futurs dirigeants nazis. En ce sens, la révolution spartakiste n’est-elle pas le point de départ de la montée en puissance de l’extrême-droite allemande (3)

Même dans ces conditions favorables, la révolution bolchevique n’était pas acquise; sans l’intervention des troupes de Makhno en Ukraine contre Dénikine, il est fort probable que les bolcheviks auraient été défaits.

 

De la force titanesque  du capitalisme

Je pense qu’il est inutile de vouloir discuter sur les capacités militaires contre-révolutionnaires de la bourgeoisie (domination de l’espace des communications et capacité chirurgicale d’intervention). La dialectique nous enseigne qu’une force de ce type n’est qu’apparente car elle nécessite des interventions brèves dans le temps et surtout très coûteuses. Les conflits contre l’islamisme en armes le prouvent: la communauté internationale craint par dessus tout l’enlisement.

Mettre en avant les possibilités titanesques de destruction de la bourgeoisie, c’est oublier que les temps de paix dans le monde de la concurrence capitaliste sont des exceptions. La violence générée par le système est partout, même en permanence dans les médias. Les guerres se font toujours pour diverses raisons comme reflet des contradictions internes du développement capitaliste.

 

La violence est historiquement l’accoucheuse de l’histoire :

«La violence joue encore dans l’histoire un autre rôle, un rôle révolutionnaire; que selon les paroles de Marx, elle soit 1′ accoucheuse de toute vieiIle société qui en porte une nouvelle dans ses flancs ;  qu’elle soit l’instrument grâce auquel le mouvement social l’emporte et met en pièces des formes politiques figées et mortes« . (F. Engels. Anti-Dühring. Editions sociales. P. 216).

 

Marx et Engels sur l’ insurrection :

« Premièrement, ne jouez jamais avec 1′ insurrection … les forces que vous avez contre vous ont pour elles tout 1′ avantage de l’organisation, de la discipline, de l’autorité traditionnelle, et à moins de leur opposer une force supérieure vous êtes vaincus et perdus.’» (Karl Marx.  Nouvelle Gazette Rhénane n°1 du 1er juillet 1848. Repris dans le New York Daily Tribune dans un article sur 1′ insurrection)

Les forces qui sont dirigées contre vous ont tous les avantages de 1′ organisation, de la discipline et de l ‘habitude de l’autorité ; si vous ne leur opposez pas une forte supériorité, vous êtes vaincus et perdus. En second lieu, une fois entrés dans la voie insurrectionnelle, agissez avec la plus grande décision et prenez l’offensive. La défensive est la mort de tout soulèvement armé ; il est perdu avant même de s’être mesuré avec ses ennemis. Surprenez vos ennemis lorsque leurs forces sont éparpillées ; préparez toujours de nouveaux succès, petits, mais se répétant tous les jours ; conservez 1’ ascendant moral que le premier soulèvement heureux vous a donné ; attirez de votre côté ces éléments hésitants qui suivent toujours 1 ‘impulsion la plus forte et qui regardent toujours du côté le moins dangereux ; forcez vos ennemis à se retirer avant qu’ils puissent réunir leurs forces contre vous ; comme dit Danton, le plus grand maître connu de la politique révolutionnaire: de l’audace, de 1 ‘audace, encore de 1′ audace ! L’ insurrection est un calcul avec des grandeurs inconnues dont la valeur peut varier tous les jours; les forces que vous combattez ont sur vous l’avantage de l’organisation, de la discipline et de l’autorité traditionnelle ; si vous ne pouvez leur opposer des forces supérieures, vous êtes battus, vous êtes perdus. Deuxièmement, une fois entrés

dans la carrière révolutionnaire, agissez avec la plus grande détermination et prenez l’offensive. La défensive est la mort de tout soulèvement armé; il est ruiné avant de s’être mesuré avec l’ennemi.» (F. Engels. Révolution et contre-révolution en Allemagne. Août 1852).

«Or, l’insurrection est un art au même titre que la guerre ou n’importe quel autre art et soumis à certaines règles dont la négligence entraîne la ruine du parti qui s’en rend coupable. Ces règles, qui sont des déductions de la nature des partis et des circonstances avec lesquelles on a à compter en pareil cas, sont tellement claires et simples que la courte expérience de 1848 suffisait pour les apprendre aux Allemands.» ( F. Engels. Révolution et contre-révolution en Allemagne. Août 1852.)

Gérard Bad.-

NOTES

(3) Une anecdote significative de l’implication de l’extrême-droite dans l’élimination des Spartakistes: il s’agit du futur Amiral Canaris. Canaris fut profondément affecté par la défaite allemande de 1918 ct, comme beaucoup de vétérans de la Grande Guerre, dont Hitler, il vomit les révolutionnaires de novembre 1918 qui auraient fait crouler le Reich et provoqué la défaite.

responsables selon lui du «coup de couteau dans le dos». Il devient membre actif des corps francs, fait partie de l’équipe qui organisa l’assassinat des leaders spartakistes Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht et milite pour le mouvement volkisch, favorable à la contre-révolution.

Il se livre à plusieurs opérations douteuses afin de financer le réarmement clandestin de la Reichswehr.Il rencontre Reinhard Heydrich en juin 1923 et se lie avec lui d »une amitié sans failles jusqu’à sa mort en juin 1942. (Eric Kerjean. Canaris, le maitre espion de Hitler, éd. Perrin, 2012; pour ceux que ce livre pourrait intéresser, une présentation détaillée avec interview

de l’auteur se trouve en page 79 du numéro 2 du magazine gratuit en ligne Dernière guerre mondiale : http://1/ derniereguerremondiale. net/index DG M. php)

 

1 Cette thèse a été maintes fois développée par Engels dans plusieurs de ses oeuvres, notamment l’Anti Dühring.

2 Lénine a donné plus de détails à ce sujet dans « La révolution russe et les objectifs du prolétariat » – 20 mars 1906.

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Robert Bibeau

Robert Bibeau est journaliste, spécialiste en économie politique marxiste et militant prolétarien depuis 40 ans. http://www.les7duquebec.com

Une pensée sur “De la révolution pacifiste

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    7 octobre 2016 à 17 05 58 105810
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    La non-violence est une condition sine qua non de la réussite d’une révolution. En utilisant les armes de l’ennemi, nous nous condamnons à un échec inévitable. Non seulement parce que nous ne disposerons jamais d’un armement supérieur à l’ennemi, mais surtout parce que l’utilisation de ces armes pervertirait l’essence même du mouvement. Et si jamais ce mouvement obtenait une pauvre et partielle victoire militaire, c’est qu’il aura été meilleur boucher d’une guerre sanglante, et ce serait donc au prix d’une corruption mortelle de son idéal, de ses objectifs.

    http://democratisme.over-blog.com/

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