Dégage!

Dand-le-bus

DANIEL DUCHARME   Ce matin-là, en entrant dans le bus 430, je constatai qu’il était déjà passablement bondé, de sorte que je me rendis à l’arrière du bus, là où il y avait encore quelques places. Normalement, je ne prends pas place à l’arrière, une zone implicitement réservée aux jeunes, vaste groupe non homogène dont je ne fais plus partie depuis longtemps. Quoi qu’il en soit, je m’assis sur une banquette à deux places, l’avant-dernière du bus, en fait, juste dernière deux jeunes filles âgées de seize ans tout au plus, l’âge de fréquenter l’école secondaire. Avant que je me coupe du monde pour écouter de la musique sur mon ipod, j’entendis, bien malgré moi, leur conversation.

« Il est venu hier soir, jusqu’à chez nous, imagine-toi donc.

– Ah oui?

– Oui, comme je te le dis! Et là, devant ma porte, il s’est mis à chialer comme un gamin en me disant qu’il était pas capable de penser à autre chose que moi, qu’il pouvait pas envisager sa vie sans moi et, avant que je puisse dire quoi que ce soit, il m’a braillé : Je t’AIMMMME !

– Non, c’est pas vrai!

– Oui, je te le dis comme je suis là! Dis, tu me vois avec ce gros nounours? Un gars qui n’arrive même pas à finir ses phrases, qui s’enfarge dans ses baskets et qui s’habille comme la chienne à Jacques… Bonyeu! Même ma mère, quand elle l’a vu arriver, m’a demandé : C’est qui, ce gars-là… l’épouvantable homme des neiges? »

Les deux jeunes filles s’esclaffèrent. Puis la seconde demanda : « Alors, qu’est-ce t’as fait?

– Ce que j’ai fait? Je lui ai dit : Qu’est-ce qui te prend de débarquer chez moi? Et avant qu’il ait pu articuler un mot, j’ai dit : Dégage ! Puis j’ai refermé la porte aussi sec, vite fait bien fait. Tu te rends compte? Il m’AIMMMMME, qu’il dit. Qu’il retourne à ses jeux vidéo, astie !

– Y a un sacré culot, ce gros niaiseux… Et Cédric, t’as des nouvelles? Je l’ai vu hier avec un iPhone.

– Oui, je sais. Il m’a même envoyé un SMS avec… »

Puis je cessai de les écouter, branchant mes écouteurs en ajustant le son aussi fort que possible pour ne plus entendre la voix des jeunes filles. Mais cette conversation se poursuivit malgré moi, tout au fond, à l’intérieur de moi… car je ne pus m’empêcher de penser à ce jeune homme qualifié de gros nounours par l’adolescente. J’imaginai un instant ce garçon qui avait dû, pendant des semaines, pendant des mois même, préparer un discours qu’il avait déclamé sur tous les tons, le tournant et le retournant dans sa tête des centaines de fois avant de puiser en lui tout le courage nécessaire à la visite qu’il fit ce soir-là dans l’unique but d’avouer son amour à cette fille qui, visiblement, n’était pas prête à l’entendre. Et j’imaginai aussi que ce jour J avait été pour lui un jour de crash, qu’à l’écoute de ce « dégage! » son cœur avait dû se fractionner en mille miettes, qu’il avait dû retourner chez lui dans un état de trouble intense, songeant sans doute à la mort pendant quelques instants. Alors en pensée je le vis marcher sous la neige pendant des heures, sans craindre le froid, avant de se décider à rentrer chez lui avant que sa mère ne s’inquiète de son retard. Et là, à la maison, je devinai qu’il avait tenté de dissimuler son trouble à sa famille, s’efforçant de retenir les larmes qui, tel un torrent, cherchaient à se frayer un chemin, balayant tous les obstacles sur son passage, avant de s’enfermer pour de bon dans sa chambre, refusant le repas que sa mère avait préparé dans la cuisine. Mais surtout, je me demandai combien de temps faudrait-il pour que ce jeune homme déclare à nouveau son amour à une jeune fille? Trois mois? Trois ans? Car au souvenir de ce « dégage! » nul doute qu’il y penserait à deux fois avant d’avouer ses sentiments à une jeune fille, quelle qu’elle soit.

Ensuite, absorbé par l’écoute de la quatrième suite pour violoncelle de Bach, je cessai de penser à cet événement banal dont nous connaissons tous la fin : le jeune homme apprendrait à se reconstruire pour, d’ici quelques mois, renouveler l’expérience avec succès auprès d’une autre jeune fille qui, cette fois-ci, serait plus réceptive à ses avances tandis que la fille au « dégage! » connaîtrait une aventure succincte avec le jeune homme au iPhone qui, après s’en être lassé, lui aurait dit :

« Dégage! »

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

6 pensées sur “Dégage!

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    6 avril 2015 à 14 02 56 04564
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    Effectivement, un excellent texte dont le titre qui le coiffe peut revêtir un certain caractère prophétique.

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    9 avril 2015 à 6 06 51 04514
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    j’aime bien ce style, simple et direct et surtout beau.

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    9 avril 2015 à 13 01 12 04124
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    Merci ! Nous avons tous redouté ce genre de gifle. J’ai quelques souvenirs cuisants qui m’ont laissé immobile et déconnecté pendant des demies-heures entières, je compatis.

    Je remarque que les textes de Daniel sont toujours écrits au plus près de nos coeurs et de nos existences. C’est très précieux, ça. Sous son petit air de prétendre ne filer que des banalités, il remue toujours de lourdes masses qui dorment dans des étages insoupçonnés de nos châteaux personnels.

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    9 avril 2015 à 18 06 50 04504
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    Je vous remercie pour votre appréciation. Je compte toujours publier cet ensemble de texte sous le titre commun de Transports publics. Vos commentaires sont d’une grande aide. Merci !

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