Ferguson – Minneapolis – Dallas – prolétariat, même combat

Bibeau.robert@videotron.ca  Producteur http://www.les7duquebec.com

 

flicaille

 

Il est totalement faux de prétendre que l’assassinat systématique de citoyens noirs par la flicaille américaine constitue une « bavure », une « erreur » de policiers trop zélés, inexpérimentés ou terrorisés, etc. Ce n’est pas la population américaine qui terrorise la police, c’est la police américaine qui terrorise les prolétaires américains de toute race, de toute couleur et de toute origine.

 

Plus de 500 citoyens américains sont tombés sous les balles policières depuis janvier 2016, et l’année n’est pas terminée, l’hécatombe se poursuit allègrement, intentionnellement, consciemment, avec l’aval implicite, sinon la recommandation explicite des autorités de répression policière et judiciaire des États-Unis. Aux USA en plus de la peine de mort judiciaire, on applique aussi la peine de mort extrajudiciaire, préventive, répressive, exactement comme l’armée américaine à l’étranger l’applique sur les différents fronts de ses « engagements » agressifs. Kadhafi et Ben Laden en furent deux célèbres victimes… comme d’autres, moins célèbres.

 

Cette politique systématique de répression policière contre les noirs notamment, mais aussi contre les latinos, contre les SDF, contre les Amérindiens, contre les esclaves asiatiques des « sweats shops » de la misère et contre les immigrants clandestins, se fait sans discrimination raciale, contrairement aux mensonges que propage les médias « mainstream ». Cette répression vise non pas telle ou telle race, ethnie ou minorité immigrante, mais cible plutôt la classe sociale prolétarienne et le lumpenprolétariat sacrifié, afin d’offrir des exemples aux populaces locales afin de terroriser. Le message sous-jacent à ces milliers de meurtres policiers est le suivant : « Peuple de misère, prolétaire en colère toujours plus pauvre, ne résistez pas à vos conditions d’exploitation et d’aliénation, sinon nous vous tuerons sans rémission pour terroriser, comme chacun voit faire sur ces vidéos diffusées sur les réseaux sociaux. »

 

Bref, le meurtre policier de Minneapolis participe d’un plan étatique terroriste visant à effrayer la population américaine en révolte ou en résistance… quelle que soit la race ou la couleur des gens assassinés publiquement sur la rue. Il ne manque que les échafauds sur la grande place des villes assiégées comme au temps du Far West, quand on pendait allègrement les truands trop gourmands.

 

Comme nous l’avons toujours écrit, le prolétariat américain est le plus évolué sur Terre, le prolétariat le plus avancé, celui qui vit sous la dictature capitaliste la plus dégénérée, la plus dépravée, la plus désespérée et la plus dangereuse (dans la position du capital allemand durant la Seconde Guerre mondiale).

 

La situation économique de l’impérialisme américain est catastrophique ce qui oblige le capital yankee à accroitre ses pressions et son exploitation, sur le prolétariat étatsunien, au-delà de l’imagination, et cela simplement pour se maintenir à flot, la tête au-dessus de la crise systémique que les impérialistes US ont perdu aux mains de leurs concurrents impérialistes étrangers (la Chine notamment, L’Allemagne également, pour la Russie c’est moins évident).

 

Ce que les capitalistes américains viennent d’apprendre, il y a deux ans à Fergusson et hier à Dallas (5 policiers morts et sept blessés) c’est que  le prolétariat américain est armé et dangereux et que s’ils ne se laissent pas enfirouaper  par des fadaises racistes du type: noirs – contre latinos – contre blancs – contre Amérindiens – contre Blank Panthers et autres malversations raciales comme les médias à la solde en propagent – alors la bourgeoisie américaine pourrait être en danger face à la montée de la résistance de classe de tout le prolétariat étatsunien, sans distinction de race ni de couleur. Ce ne sont pas les noirs qui sont visés par les assassinats policiers, ce sont les résistants, les prolétaires en colère. C’est toute la classe prolétarienne qui est visée par ce terrorisme d’État.

 

Mais attention, le prolétariat n’est pas terroriste, ni anarchiste, ni individualiste, et il doit répondre en tant que classe consciente et unie, collectivement solidaire, aux provocations du capital américain disqualifié.

 

flic

 

allo

11 pensées sur “Ferguson – Minneapolis – Dallas – prolétariat, même combat

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    9 juillet 2016 à 7 07 35 07357
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    Salut Robert,

    Le prolétariat n’est pas anarchiste ?

    Sais-tu qu’à l’origine, la CGT, principal syndicat ouvrier en France, était anarchiste ?

    Aurais-tu oublié que l’Internationale a été fondée simultanément par Marx ET Bakounine ?

    Par ailleurs il suffit de voir la proportion de Noirs dans les prisons américaine pour constater qu’ils sont bien plus visés par la répression que les prolétaires blancs.

    A+
    do
    http://mai68.org/spip

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      9 juillet 2016 à 8 08 03 07037
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      Salut DO

      Oui, je sais que nombre de syndicats et d’organisations ouvrières furent anarchistes ou affiliées aux anarchistes, ce qui à l’instar de leur filiation communiste, social-démocrate, socialiste, réformistes, opportunistes, de l’immense influence de la classe sociale petite-bourgeoise dans les rangs ouvriers. Je sais tout cela.

      Tu ne devrais pas cautionner la propagande bourgeoise à propos du racisme – à propos de la proportion des noirs en prison – ce qui ne fait que déplacer le focus de la lutte de classe PROLÉTARIAT CONTRE BOURGEOIS – vers la lute petite-bourgeoise contre LES INJUSTICES ET LA SÉGRÉGATION BOURGEOISE DU SYSTÈME.

      Nous savons que les noirs étant massivement prolétaires (ce qui n’empêche pas que plusieurs sont bourgeois, millionnaires, petits-bourgeois comme Martin Luther King, capitalistes, lumpenprolétaire, truands, mafieux, etc. comme les blancs) les noirs étant massivement prolétaires sont donc nombreux à tomber sous les balles de la répression = NON PAS BLANCHE MAIS CAPITALISTE DE TOUTES COULEURS ET RACES =.

      Les révolutionnaires prolétariens se distingue de la gauche bourgeoise en ce sens qu’ils ne mettent le focus QUE SUR L’ANTAGONISME DE CLASSE = QUE SUR LA LUTTE DE CLASSE = QUE SUR LA GUERRE DE CLASSES = SANS attacher aucune importance à la race – à la religion – à l’ethnie – à la langue – au communalisme – et au sexe.

      Ainsi, un révolutionnaire prolétarien n’a rien à cirer du féminisme – pour nous une femme est soit une prolétaire en guerre contre le capital (masculin et féminin) soit une bourgeoise en guerre contre les prolétaires (masculins et féminins) IDEM pour les races et la couleur de la peau…

      Robert Bibeau Producteur. Les7duquebec.com

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        9 juillet 2016 à 8 08 30 07307
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        Salut,

        Tu sais bien qu’il n’est pas suffisant de considérer seulement la contradiction principale, c’est-à-dire la lutte des classe ; mais qu’il faut aussi tenir compte des contradictions secondaires.

        En particulier en ce qui concerner les USA ; car, vu l’histoire de ce pays, le racisme est une contradiction secondaire qui joue un rôle essentiel. Le nier serait une erreur d’analyse qui amènerait forcément des erreurs stratégiques graves pour la lutte de classe.

        Bien à toi,
        do
        http://mai68.org/spip

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          9 juillet 2016 à 8 08 55 07557
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          Salut camarade

          Je m’insurge totalement contre cette ligne communiste, socialiste, social-démocrate, anarchiste, opportuniste, maoiste, trotskyste et finalement de la gauche bourgeoise dans son ensemble, à l’effet qu’il faille inféoder la contradiction principale – la contradiction prolétariat-bourgeoisie – capital contre salariat – révolution contre réformisme – aux contradictions secondaires qui ne peuvent qu’être des reliquats, des restes – des déchets – des miasmes – des anciens rapports de production bourgeois ou féodaux ou même esclavagistes.

          L’ensemble de la gauche bourgeoise depuis Bakounine et Kautsky puis Lénine et les bolcheviques a suivit cette marotte et placer la lutte de libération nationale bourgeoise devant la lutte prolétarienne révolutionnaire pour détruire le capitalisme. La gauche bourgeoise a placer les luttes contre la discrimination sexuelle, les luttes contre les inégalités sociales, les luttes contre la ségrégation, le racisme, etc. n’importe quoi, avant la lutte FINALE – DÉCISIVE – RÉVOLUTIONNAIRE – pour renverser le capital afin d’obtenir des réformes et qu’est-ce que cela a donné ???

          Notre classe sociale = le prolétariat révolutionnaire – l’UNIQUE classe RÉVOLUTIONNAIRE – AUCUNE RACE N’EST RÉVOLUTIONNAIRE – AUCUN PEUPLE N’EST RÉVOLUTIONNAIRE – SEULE LA CLASSE SOCIALE PROLÉTARIENNE EST RÉVOLUTIONAIRE JUSQU’AU BOUT. Voilà ce que nous devons réexpliquer à tous les militants qui nous approche.

          Voilà notre réponse aux fadaises des « contradictions secondaires prépondérantes ». Il y a des années les révisionnistes français (Althusser) ont inventé le mythe de la surdétermination de l’idéologique et du politique sur l’économique (contradiction principale et déterminante) –
          Observez aujourd’hui jusqu’à quel niveau de déchéance ont dégénéré toutes ces formations dites communistes, socialistes, trotskystes, anarchistes, maoïstes, gauchistes bourgeoises, etc.

          Robert Bibeau Porducteur. http://www.les7duquebec.com

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    10 juillet 2016 à 18 06 34 07347
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    Bon texte M. Bibeau,

    il est grand temps que l’humanité par le biais de la lutte prolétarienne, mettre un terme à cet ignominie historique esclavagiste qu’est la soi disant lutte des classes. Les restes d’une égocentrique avidité de quelques uns qui se croient bien au dessus de l’être humain.

    Et vous avez tout à fait raison, il utilise encore la bonne vielle méthode qui à fait ses preuves de profilage raciale ou ethnique pour orienté l’énergie révolutionnaire de ses hommes et ses femmes vers une toute autre direction pour masquer leur grande fragilité numérique. Et ne jamais cesser de le dire car se n’est qu’une manipulation organisée contre nous dans le but évident de nous affaiblir, avec hélas un certain succès encore en 2016, vous le constatez vous aussi.

    Quand à la supposé gauche, malgré ce que vous expliquez. Il y a déjà fort longtemps quelle ne fait que défendre le système de la classe bourgeoise moyen âge-use et n’a strictement plus rien de révolutionnaire en son sein, simplement parce les têtes dirigeantes les plus influentes sont parti intégrantes de la classe bourgeoise. Le prolétariat doit moderniser les fondements de leur revendication, car ils sont laisser à eux mêmes par cette racaille et ça aussi il faut l’expliquer et le dénoncer vivement car c’est la réalité. Si tu ne peu vaincre ton ennemi achète ses généraux et tu auras une armée complètement désorganiser en face de toi. C’est exactement se qui nous arrivent depuis quelques décennies.

    Sans oublier que dans l’art de la guerre, il ne faut jamais sous estimé son adversaire, le prolétariat est avantagé en nombre mais la bourgeoisie elle l’est par l’argent, plus facile de recruter les cerveaux les plus prometteurs. N’arrêtez pas votre bon travail!

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    10 juillet 2016 à 23 11 16 07167
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    Je pense qu’il vaut mieux faire réfléchir plutôt que d’accuser ou d’essayer de trouver des coupables. Une chose nous apparaît comme certaine, en Amérique du nord, la vie d’un noir ne vaut pas cher. Or au risque d’en choquer ou d’en faire rire plusieurs, je crois que pour sauver des noirs, il faut mettre une consigne sur leur vie, comme pour les bouteilles vides. Une consigne sous forme de fonds pour épargner la vie des noirs, payée par les policiers de toutes les villes du Québec. Ils tuent un noir à tort ou à raison, le fonds paye. C’est une discrimination positive, mais il vaut mieux ça que rien.
    Or que penseriez-vous pour débuter d’une police d’assurance de 100,000 $ ? Évidemment, ce n’est pas parce qu’il y a une assurance que la responsabilité criminelle ou même civile disparaît.

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  • Ping :FERGUSSON, MINNEAPOLIS, DALLAS, – La Voix De La Libye

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    12 juillet 2016 à 7 07 55 07557
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    Monsieur Roland Diagne et le Cercle Barbusse nous achemine par courriel ce commentaire à propos de notre texte sur Ferguson, Minneapolis et Dallas

    « Bonjour,

    Recevez ce texte sur les tueries US dont on ne peut partager le nihilisme de l’oppression nationale raciste de l’impérialisme US. En effet difficile de soutenir comme le fait l’auteur que le racisme est inexistant ou secondaire aux USA et plus généralement à l’époque de l’impérialisme, stade suprême du capitalisme pour paraphraser Lénine. Ce sont là des stigmates du trotskisme, du bordiguisme, bref de la maladie infantile bien connue et analysée par les bolcheviks.

    Les deux piliers de l’impérialisme US et plus généralement de l’impérialisme sont: l’exploitation du travail par le capital et l’oppression nationale. Son renversement par la révolution sera consécutive de l’alliance révolutionnaire entre la lutte de classe des travailleurs et les peuples, nations, minorités nationales opprimés.

    Voilà pourquoi sont joints ici deux autres textes qui abordent la même problématique en rétablissant cette vérité révolutionnaire contre cette approche nihiliste de la question nationale qui a fait tant de dégâts dans le mouvement communiste et qui a éloigné de lui les victimes prolétaires, paysannes, petites bourgeoises sans lesquelles l’avant-garde prolétarienne uni au delà des « races » est condamné au « solo funèbre » dont parlait Engels.

    Bonne lecture
    Cercle Barbusse.

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    12 juillet 2016 à 11 11 06 07067
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    Robert a le mérite de mettre en avant l’unicité du prolétariat sans frontière, sans races…. et de considérer comme des particularités cherchant à le diviser toutes les petites coalitions
    sur des thèmes sociétaux (le racisme,la religion,le féminisme, l’ homosexualité,l’écologie….) qu’il faut recadrer dans la lutte globale du prolétariat. Dernièrement en France l’ Etat essaye d’ opposer
    la jeunesse aux retraités ( hors classe) ce genre de division c’ est bien sur le rôle constant des médias aux ordres.
    La question nationale, c’ est du même genre quand l’ état commence à chauffer le chaudron du nationalisme la guerre n’ est pas loin. Quant à la liaison entre la question nationale et coloniale et la lutte du prolétariat, il y a des tas d’ exemples ou la classe ouvrière s’ est trompée d’ ennemi. Je pense à l’ Afrique du Sud, et au massacre de Marikena ou des noirs exécutent des prolétaires noirs et de fait la question sociale n’est
    plus masquée par la questions coloniale du pouvoir blanc , ci dessous un petit extrait sur la question.

    La colline de l’horreur

    lij Il est difficile dans les récits contradictoires de démêler le vrai du faux dans le massacre de Marikena ce jeudi 16 août 2012, entre les récits plus ou moins mensongers, plus ou moins partiels des journalistes et /ou des témoins. La plupart de ceux-ci ne parleront guère et encore moins les plus de 40 assassinés de sang froid, dans le dos et parfois à bout portant par des flics déchaînés. Quant à la quelque centaine de blessés et aux autres rescapés de la tuerie, comme toujours ils ne parlent guère et écrivent encore moins et même encore aujourd’hui, ils n’ont guère intérêt à témoigner de ce qu’ils ont vécu et/ou vu. La lutte se circonscrit obligatoirement hors de la mine dont les bâtiments sont ceints de clôtures électrifiées et sévèrement gardées par les services spéciaux de sécurité.

    Là n’est d’ailleurs pas le problème essentiel de savoir qui a fait qui et comment : on a assisté à une véritable chasse à des travailleurs en révolte, pour les salaires bien sûr, mais pour bien autre chose. D’un côté il y avait une foule bigarrée armée de tout ce dont ils pouvaient disposer pour se défendre mais aussi pour attaquer ( armes dérisoires même si outre les lances et les machettes et autres gourdins il pouvait se trouver quelques armes à feu) : une foule déchaînée par tout ce qui venait de se passer les jours précédents et qui ne voulait pas seulement défendre leur grève en s’attaquant aux jaunes et à ceux qui les protégeaient ( syndicat et flics associés aux dirigeants de la mine) mais en tentant de détruire la base même de leur exploitation, la propriété du capital, toute la mine. Ils étaient devenus révolutionnaires en actes sans que personne ne le leur ait appris. C’est ce qu’exprimera un représentant des grévistes : « On est plus obstinés qu’ils peuvent l’imaginer et nous combattrons jusqu’à la fin la plus amère. Nous avons vaincu la peur de la mort. Nous avons vaincu la peur d’être arrêtés ». Ce que confirme un témoignage ouvrier : « Il est difficile de survivre sans salaire mais nous ne reviendront pas au travail avec des miettes. On est prêts à mourir »

    La défense du capital comporte toujours plusieurs étapes devant une lutte quelle qu’elle soit : la première étape est le cadre légal, le cadre syndical. Si ce cadre est franchi, c’est le rôle de la police et l’affrontement avec une violence latente ou ouverte qui ramène les « débordements » sur les rails. Le niveau de cette violence et les techniques de répression utilisées dépendent du rapport de forces : si in fine elle est défavorable aux « forces de l’ordre » celles-ci montent d’un cran. (17). C’est ce qui se passe à Marikana. A ce stade, ce n’est plus la protection des jaune et du « droit au travail » qui compte mais la protection de la propriété et à travers elle celle de l’ordre capitaliste tout entier. Les dirigeants politiques et syndicaux savent très bien que s’ils ne donnent pas les ordres pour ce faire ou ne couvrent pas les exactions policières, c’est leur sort même et leurs privilèges qui sont menacés. (18)

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    15 juillet 2016 à 2 02 26 07267
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    Marxisme, nationalisme et luttes nationales aujourd’hui
    Document de discussion du New Socialist Group (1996)
    1996, par David McNally

    Première partie : le défi du nationalisme au marxisme
    1. Le nationalisme domine la politique mondiale – et il le fait avec une surprenante facilité. Ouvrez n’importe quel quotidien, écoutez les discussions au travail ou à l’école, regardez ou écoutez n’importe quelle émission de nouvelles, examiner les cours qui se donnent dans les universités et vous trouverez que la division de la population globale en entités nommées « nations » est de façon écrasante prise en considération. Au moment où j’écris ces lignes, les Jeux olympiques d’été se déroulent à Atlanta. Tous les athlètes des ces jeux sont organisés par les États nations, ils représentent « leur » État, ils portent leur couleur et leur drapeau. Les médailles gagnées par ces athlètes appartiennent à leur pays, ils sont les garants de l’honneur de leur pays et de sa fierté. Chaque jour, un tableau des médailléEs est dressé par nation et est diffusé aux millions de personnes qui suivent cet événement.
    Pour la vaste majorité des gens, il n’y a rien là de bizarre, d’insidieux ou de dangereux à cela. Ils prennent pour acquis qu’ils sont membres d’un État nation ; ils sont fiers de cette réalisation ; ils souffrent quand la nation est dans l’embarras ou humiliée (rappelons-nous l’affaire Ben Johnson ?). On leur dit rarement, si jamais cela a lieu, que le système des États nations est une création récente dans l’histoire humaine, que la plupart des sociétés humaines n’ont jamais eu un concept de nation qu’elle qu’il soit et que la montée du système des États nations correspond au développement international du capitalisme. De plus, rarement, on ne retrouve dans le débat politique le fait que le système de l’État nation est la forme politique qui régule, contrôle et discipline les personnes de façon à faciliter leur exploitation par le capital. Le plus souvent, nous vivons dans un univers mental où les discussion se mènent en terme national – autos japonaises, acier canadien, films américains, athlètes russes, musique jamaïcaine et ainsi de suite – et font partie du sens commun qui organise notre compréhension politique et culturelle du monde.
    Même la montée de nationalismes ethniques virulents – comme ceux de l’ex-Yougoslavie, ou ceux qui tuent des centaines de milliers de personnes au Burundi ou au Rwanda actuellement, rarement nous amène à questionner l’idée de nation ou notre propre nationalisme. De façon écrasante, on examine le nationalisme des autres qui est vu comme un problème et presque jamais le nôtre.
    2. Pour toutes ces raisons, le nationalisme représente sans doute le plus grand défi posé au marxisme. « Les travailleurs n’ont pas de patrie » disaient Marx et Engels dans le Manifeste communiste. Dans cet esprit, le marxisme a lancé le premier mouvement politique qui enseignait dans des termes internationaux, qui cherchait l’émancipation de l’humanité à l’échelle mondiale et affirmait que l’élimination de l’État national était son objectif le plus élevé. L’Association Internationale des Travailleurs (connu le plus souvent comme la Première Internationale), lancé en 1864, représentait la forme d’organisation qui cadrait avec cette conception d’un mouvement politique international de la classe ouvrière.
    Mais, durant presque toute la période des 150 ans depuis la publication du Manifeste communiste en a été une durant laquelle les mouvements de la classe ouvrière ont tendu (en dehors de la l’interlude de 1917-23 ou à peu près) à devenir de façon de plus en plus écrasante dominé par le nationalisme. Les mouvements ouvriers sont presque tous des organisation entièrement nationales. Ils pensent à organiser les travailleurs d’un pays donné en ayant peu de préoccupations pour leurs sœurs et leurs frères d’ailleurs. Plus encore, ils sont dominés par le nationalisme : ils tendent à soutenir les contrôles des importations (et les autres formes de protectionnisme national) à protéger « nos jobs » et « notre mode de vie ». Il n’est pas exagéré de dire que le nationalisme de gauche est l’idéologie dominante des mouvements ouvriers à travers le monde.
    Bien que l’emprise du nationalisme peut être brisé, les perspectives sont vraiment faibles pour les politiques de l’internationalisme socialiste. C’est pourquoi, la discussion « sur la question nationale » revient de façon récurrente dans le mouvement socialiste. Dans ce qui suit, j’essaie de passer en revue les éléments principaux des débats marxistes sur le nationalisme, pour examiner leurs forces et leurs faiblesses et pour appliquer quelques leçons qu’on peut tirer de cette étude à la discussion sur les questions nationales au Canada aujourd’hui.
    Deuxième partie : La question nationale de Marx à Trotsky
    3. La persistance du nationalisme et de la réalité des luttes nationales ont forcé les socialistes à revenir régulièrement sur ce sujet. Mais il est connu que les généralités ne fonctionnent pas en ce domaine. La vaste majorité des socialistes se sont adaptés ou se sont accommodés du nationalisme ; ils ont vu leur projet comme une façon plus humaine et plus éclairée de diriger un État national (et non son élimination dans le cours d’une lutte internationale contre la « misère du monde ».) Une petite minorité de socialistes ont simplement essayé d’ignorer les réalités des luttes nationales, en lançant sans cesse des appels à l’unité internationale des travailleurs du monde qui n’ont mobilisé personne et qui ignoraient les questions nationales réelles et concrètes. Il y a quelques situations importantes où les socialistes ont lutté pour trouver une voie internationaliste liée aux réalités de l’oppression nationale. L’attitude de Marx envers l’Irlande dans les années 1860 et l’approche de Lénine vis-à-vis les peuples opprimées de la Russie tsariste s’inscrivent de cette optique. Avant d’examiner ces exemples, cependant, je veux m’étendre un moment sur les deux tendances auxquelles j’ai fait allusion.
    4. Le mouvement socialiste mondial s’est acquis un caractère de masse d’abord en Allemagne à la fin des années 1880. L’Allemagne à ce moment là était une monarchie avec un parlement qui était élu par une petite minorité de la population adulte. Avec les ans, de plus en plus de travailleurs ont obtenu le droit de vote et le parti de la classe ouvrière a été organisé, le Parti social-démocrate (mieux connu par ses initiales allemandes, le SPD), qui devint une force politique de première importance. Le SPD s’est identifié rapidement avec la « prise de contrôle » de l’Etat allemand et non à son renversement. Cela mena les dirigeants du SPD à être de plus en plus influencé par l’idée de l’intérêt national . Peu à peu, les dirigeants ont commencé à défendre l’idée d’un colonialisme allemand « progressiste ». Ils ont affirmé, qu’un gouvernement du SPD ne donnerait pas leur liberté aux colonies allemandes ; il les traiterait simplement mieux. L’identification à l’État national était si puissant, si ancrée que la majorité de la direction du SPD, en est venu à soutenir le gouvernement allemand lors de son entrée dans la Première guerre mondiale. La plupart des partis de la dite Deuxième Internationale (fondée en 1889) l’ont rapidement suivi dans cette voie.
    5. La marxiste germano-polonaise, Rosa Luxemburg et le marxiste russe V.I. Lénine ont été à l’avant-garde de l’opposition socialiste à la guerre. Les deux ont dénoncé la Guerre comme le produit de l’impérialisme et comme la conséquence de la concurrence des principales puissances capitalistes pour se diviser le monde. Luxemburg et Lénine ont développé les politiques de l’opposition socialiste internationale à la guerre et ont soutenu que les travailleurs devraient refuser de soutenir « leurs » classes dirigeantes nationales et qu’ils devraient travailler à transformer les crises sociales liées à la guerre en guerre de classe des travailleurs contre le système capitaliste.
    6. Luxemburg et Lénine ont ainsi apporté une contribution essentielle au courant internationaliste et anti-impéraliste à l’intérieur du mouvement socialiste. Malgré leurs convergences significatives en ce domaine, ils divergeaient beaucoup sur la question de l’attitude socialiste envers les luttes nationales. Luxemburg défendait qu’à l’âge de l’impérialisme et d’un capitalisme pleinement internationalisé, les luttes nationales étaient dépassées. L’économie mondiale était tellement développée, que l’idée d’un État nation économiquement indépendant était devenue ridicule. Au milieu du XIXè siècle, disait-elle, les guerres nationales ont fait éclater les vieux empires et ont créé des nouveaux États démocratiques bourgeois et cela a été progressiste. Mais cette époque est révolue. À l’époque du capitalisme international, il est réactionnaire de soutenir la création de nouveaux États nations. La tâche était maintenant de mobiliser la classe ouvrière internationale contre le capitalisme mondial.  » à l’époque du capitalisme déchaîné, il ne peut plus y avoir de guerres nationales » disait-elle. Les luttes nationales « ne peuvent servir que des moyens de démoralisation », de duperie des masses.
    La position de Rosa Luxemburg avait un point fort : celui d’un internationalisme de principe, sa vigoureuse opposition au nationalisme. Mais selon Lénine elle avait deux faiblesses importantes. Premièrement, elle néglige le caractère hiérarchique des rapports entre les nations — en réalité certaines sont dominantes et d’autres sont opprimées – et sa position peut conduire les socialistes à une position d’indifférence ou de neutralité dans les luttes entre les nations opprimantes et les nations opprimées. Deuxièmement, sa position sous-estime l’importance pour les socialistes de défendre les droits des peuples opprimés à leur autodétermination comme moyen de défier le chauvinisme national qui frappe les travailleurs et les nations dominantes. L’erreur de Luxemburg, en d’autres termes, vient du fait qu’elle considère les luttes nationales du point de vue généralement abstrait de l’économie mondiale. En faisant cela, elle perd de vue les dynamiques politiques concrètes, la façon dont les conflits nationaux structurent le terrain de la lutte politique et la conscience de classe de la classe ouvrière. Si les marxistes doivent être réellement partie prenante des débats politiques dans la société, affirme Lénine, une position abstraite et intemporelle de cette espèce « toutes les luttes nationales sont dépassées » ne sert à rien. Au contraire, les socialistes révolutionnaires doivent essayer de comprendre comment des luttes nationales données affectent le terrain général de la lutte politique dans la société et construire leur démarche à partir de là. Lénine a présenté la thèse qu’il a développée dans ce domaine comme une élaboration de la position que Marx avait pris dans la lutte pour l’indépendance irlandaise. En fait, la position de Lénine était plus originale que ça. Il a développé une approche complètement nouvelle de tout le problème des luttes nationales. Mais commençons par examiner la position de Marx sur l’Irlande et nous verrons ce que Lénine en a fait.
    Marx et Engels avaient d’abord accordé peu d’importance à la lutte de l’indépendance irlandaise face à la Grande-Bretagne. En 1848, par exemple, ils avaient affirmé que le mouvement ouvrier de masse britannique de cette période (connu comme le Chartisme) devrait se préoccuper de ce problème. Ils voyaient la question irlandaise comme un aspect vraiment mineur de la lutte de la classe ouvrière d’Angleterre et ils ont souvent accusé les nationalistes irlandais de ne pas s’allier avec le Chartisme. Après le déclin du Chartisme, comme le sentiment anti-irlandais commençait à jouer un rôle plus important dans la politique britannique et que le mouvement Fenian pour l’indépendance de l’Irlande se développait de nouveau dans les années 60, la position de Marx a de nouveau changé.
    La thèse de Marx s’exprimait comme suit. Premièrement, il affirma qu’étant donné que le sentiment anti-irlandais amenait les travailleurs anglais à s’identifier aux classes dirigeantes, cette réalité était le plus important obstacle à une politique d’indépendance de classe de la classe ouvrière.
    Le travailleur anglais ordinaire hait le travailleur irlandais comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie. Dans ces rapports aux travailleurs irlandais, il se perçoit lui-même comme un membre de la nation dominante et se positionne lui-même comme un instrument des aristocrates et des capitalistes de son pays contre l’Irlande, renforçant ainsi leur domination sur lui. Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise (Marx et Engels, L’Irlande et la question irlandaise).
    Deuxièmement, Marx défend maintenant que la lutte nationale en Irlande était la clé qui allumera la révolution ouvrière en Angleterre. En cela, il reconnaît que c’est un renversement de sa position antérieure. « Pendant longtemps, j’ai cru qu’il serait possible de renverser le régime irlandais grâce à la montée de la classe ouvrière anglaise. Une étude plus approfondie m’a convaincu de l’opposé : La classe ouvrière anglaise ne fera rien de décisif, ici en Angleterre, tant qu’elle ne rompra de façon la plus nette , dans sa politique irlandaise, avec la politique des classes dominantes ; tant qu’elle ne fera pas, non seulement cause commune avec les Irlandais, mais encore ne prendra pas l’initiative de la dissolution de l’Union forcée de 1801 et de son remplacement par une confédération égale et libre. » (ibid 294). L’expérience de repenser la question irlandaise a été d’une importance générale pour Marx et Engels. Cela a conduit Marx, par exemple, à faire cette magnifique réflexion « toute nation qui en opprime un autre forge ses propres chaînes. » À bien des égards, ce qu’a fait Lénine est de reprendre cette intuition et de l’appliquer systématiquement.
    L’empire des Tsars de Russie renfermait des dizaines et des dizaines de communautés nationales opprimées. En essayant d’organiser un mouvement de la classe ouvrière dans l’empire tsariste, les marxistes russes étaient inévitablement confrontés aux aspirations nationales. Beaucoup de marxistes russes ont refusé ça et ont suggéré que les enjeux nationaux n’avaient pas leur place dans un mouvement marxiste. Les premiers écrits de Lénine ne prêtaient pas attention à ces questions. Mais avec le temps la question nationale en vint à jouer un rôle de plus en plus important dans sa pensée. Avec la Première guerre mondiale, il a développé une attitude très spécifique envers cet enjeu.
    Les conceptions de Lénine reprennent les éléments suivants. Premièrement, l’ordre du monde impérialiste établit une hiérarchie entre les nations ce qui produit inévitablement des révoltes nationalistes. Deuxièmement, le problème principal pour les marxistes est comment trouver une assise comme internationalistes dans un monde dominé par les conflits nationaux. Troisièmement, le problème stratégique central est d’essayer d’amener les travailleurs de sentiments nationalistes à des sentiments internationalistes. Quatrièmement, le plus grand obstacle pour ce faire c’est le nationalisme des travailleurs des nations dominantes (comme l’affirmait Marx au sujet des travailleurs anglais dans le cas de l’Irlande) ce qui les conduit à s’identifier à leur classe dirigeante, ce qui renforce le nationalisme des travailleurs des nations opprimées. (car ces derniers ne voient pas que les travailleurs de la nation dominante ont le moindrement sympathique à leurs aspirations de se libérer de l’oppression nationale). En conséquence, selon Lénine, les marxistes doivent soutenir le droit des nations opprimées à l’autodétermination, y compris le droit de former un État indépendant.
    Le point central de la thèse de Lénine est son insistance sur le politique (contrairement à Luxemburg qui s’appuyait sur une thèse fondamentalement économique.). Lénine insiste que le nationalisme représente une division politique importante à l’intérieur de la classe ouvrière. L’approche marxiste prend cette division politique comme le point de départ de l’effort pour le dépasser. Dans ce but, la principale question n’est pas celle de la viabilité économique d’un État nation donné, mais quelles tactiques seront les plus importantes pour construire la solidarité de classe et l’internationalisme. Et la réponse de Lénine est claire : miner le chauvinisme national des travailleurs de la nation dominante en faisant campagne ouvertement pour le droit des nations opprimées à déterminer leur propre futur. Pour gagner les travailleurs dans la nation opprimée une telle position devrait représenter le principal coup porté aux identifications nationalistes.
    Lénine a rendu très clair que cela ne signifie pas que les marxistes voudraient voir de plus en plus d’États nations indépendants. Au contraire, comme internationalistes marxistes, il favorisait les fédérations qui amèneraient les travailleurs dans une vie politique commune. Mais de telles fédérations devraient être volontaires. On devrait s’opposer à des associations politiques forcées ou coercitives ou oppressives.
    Si nous demandons la liberté de sécession pour les Mongols, les Perses, les Egyptiens et toutes les autres nations opprimées sans exception, ce n’est pas parce que nous favorisons la sécession, mais seulement parce nous défendons l’association volontaire et différente d’une association forcée (cité in James M. Blount, The National Question : Decolonising the Theory of Nationalism, 67).
    Soutenir le droit des nations à l’autodétermination est ainsi devenu un élément clé de l’approche stratégique de la construction de la solidarité internationale des travailleurs. Non pour soutenir que ce droit signifie l’alignement avec le nationalisme dominant. Cela signifie que se contenter d’un internationalisme abstrait échoue à reconnaître l’importance de l’expérience de la domination, ou ce que Lénine a nommé  » la psychologie qui est si importante en ce qui concerne la question nationale ». (Collected Works, v. 19, 499.) La solidarité internationale nécessite, en d’autres mots, que les travailleurs des nations dominantes se fassent les défenseurs les plus conséquents du droit des peuples opprimés dans « leur » État à s’autodéterminer (y compris à se séparer).
    En même temps, Lénine défend, une telle opposition de principe au nationalisme dominant permet aux travailleurs des nations opprimées de cheminer du nationalisme au socialisme. Alors que les socialistes des nations opprimantes défendent le droit des opprimé-E-s à l’autodétermination, les socialistes des nations opprimées « doivent accorder une importance centrale à l’unité et à l’alliance des travailleurs des nations opprimées avec ceux des nations opprimantes ; autrement ces sociaux-démocrates deviendront involontairement les alliés de leur propre bourgeoisie nationale ». (Œuvres choisies, vol. 1, p. 409). Dans le même ordre d’idée, les Thèses sur les questions nationales et coloniales de l ’Internationale communiste affirment que même en apportant son soutien aux luttes nationales bourgeoises contre le colonialisme, les socialistes insistent sur « l’indépendance de classe du mouvement prolétarien ».
    Cette analyse a considérablement renforcé la capacité des socialistes à s’engager sérieusement dans les luttes nationales en cours sans abandonner leurs objectifs socialistes. Pour ces raisons, nous pouvons apprendre énormément des écrits de Marx sur l’Irlande et des discussions de Lénine sur la question nationale. En même temps, ces écrits n’offrent guère plus que des balises. Après tout, défendre le droit de séparation ne dit rien sur les conditions où on le défend. Plutôt que de fournir une formule qui peut simplement être appliquée dans tous les contextes, ils sont un point de départ pour guider notre analyse. Essayer de les utiliser n’est pas un substitut à une analyse sérieuse. Avant de discuter comment nous devons utiliser ces analyses dans notre approche des luttes nationales dans l’État canadien, il est important de les examiner les enjeux du nationalisme et de l’internationalisme tels qu’ils se sont exprimés après la mort de Lénine en 1924.
    Le mouvement communiste international a glissé de l’internationalisme au nationalisme sous l’impact de la dégénérescence de la révolution de 1917 en Russie et la montée du stalinisme. Aussi tôt qu’en 1923, l’idée du « bolchevisme national » a été développé par le Parti communiste allemand. Une fois que Staline a déclaré qu’il était possible de construire  » le socialisme dans un seul pays », la porte était ouverte à l’adoption de l’idée de luttes nationales distinctes pour le socialisme, termes de référence des nationalismes dominants. Ainsi, par exemple le Parti communiste du Canada a rapidement découvert que le nationalisme canadien était « progressiste » alors que les membres du PC au Québec qui essayait de promouvoir une compréhension plus différenciée de la lutte nationale du Québec étaient régulièrement expulsés pour « nationalisme bourgeois ».
    Une des grandes contributions historiques de Léon Trotsky a été de résister à la notion de lutte pour le socialisme comme étant une lutte nationale et de s’en tenir fermement à l’internationalisme marxiste. Avec tous leurs terribles problèmes, les groupes trotskistes ont joué un rôle important en sauvegardant ces idées vivantes à l’époque où le nationalisme dominait la gauche. La contribution spécifique de Trotsky à cette époque a été sa théorie « de la révolution permanente ». Originellement formulé comme la perspective stratégique pour la révolution russe à venir, à la fin des années 20, Trotsky l’a reformulée comme la théorie des relations entre les luttes de classes et les luttes nationales à l’époque de l’impérialisme.
    La théorie de la révolution permanente a été une contribution brillante et originale à la pensée marxiste. En rejetant l’idée schématique, linéaire et mécanique que toute société devait passer par des stades historiques donnés avant de lutter pour le socialisme, Trotsky a défendu que l’analyse concrète des dynamiques des classes dans une société donnée devait se faire dans le contexte des ses rapports avec l’économie mondiale. Ainsi, alors que la plupart des marxistes russes défendaient que la Russie devait d’abord faire une « révolution démocratique bourgeoise » contre le tsarisme et alors compléter un stade du développement capitaliste avant que la lutte pour le pouvoir ouvrier soit à l’ordre du jour, Trotsky a défenfu que la bourgeoisie russe était trop effrayée par le pouvoir grandissant du jeune prolétariat russe pour conduire la lutte contre la monarchie tsariste.
    Effrayé que le mouvement révolutionnaire pour la démocratie libérale puisse déboucher sur des grèves de masse et faire descendre un prolétariat insurgé dans les rues se battant pour ses revendications de classe particulières (ce qui s’était en fait passé en 1905), la bourgeoisie russe a rapidement abandonné une telle lutte, soutenait-il. Il en a résulté, que la direction de la lutte anti-tsariste passerait au prolétariat qui donnerait sa marque au mouvement, l’amenant vers la lutte pour la démocratie ouvrière. Empruntant une phrase à Marx, Trotsky a décrit cela comme la « révolution permanente » – qui commence comme un mouvement révolutionnaire pour la démocratie libérale et qui transcroît dans un lutte pour la démocratie socialiste et le pouvoir ouvrier.
    La théorie de Trotsky (développée en 1905-1906) a démontré une profonde anticipation de la dynamique de classe du processus révolutionnaire de 1917. Sous l’impact du mouvement révolutionnaire en Chine dans les années 20, Trotsky a rapidement étendu la théorie de la Russie au monde colonial en général. Dans les colonies, il suggère, que le même modèle soit appliqué : une bourgeoisie craintive se retire de la lutte anti-coloniale, cette dernière triomphera seulement sous la direction du parti révolutionnaire de la classe ouvrière. Bien qu’il y ait des enseignements importants à tirer de cette analyse, il existe le risque d’une surgénéralisation. Après tout, en l’absence d’une classe ouvrière auto-organisée et combative comme celle du mouvement ouvrier russe de 1905 et 1917, pourquoi des groupes bourgeois et petits bourgeois se retiraient-ils de la direction des luttes nationales. En effet, ils ne se sont pas retirés. Dans des pays comme l’Inde, l’Algérie, le Pakistan, le Bangladesh et des dizaines d’autres, les mouvements nationalistes n’ont pas été dirigés par la classe ouvrière et ont mis en place des États nations indépendants. En Chine, le dit Parti communiste a conduit une lutte avec aucune activité auto-organisée de la classe ouvrière, et sans aucune apparition d’organes de démocratie ouvrière.
    Le monde d’après 1945 a été le témoin d’une succession d’indépendances nationales dans lesquels les mouvements de la classe ouvrière n’ont pas joué de rôle significatif. Clairement, ces réalités demandent que soit révisée de la théorie de Trotsky. Quel que soit sa force, elle ne peut être utilisée comme une prédiction universellement valide concernant les luttes nationales à l’époque de l’impérialisme. Certains trotskistes tentent de discuter de ces événements qui ont clairement été en porte-à-faux avec la théorie de Trotsky. D’autres, cependant, continuent à défendre dogmatiquement la lettre des écrits de Trotsky. La plus grande organisation trotskiste américaine (le Socialist Workers Party) a produit un document en 1974 par exemple qui affirme : « à l’époque impérialiste, la bourgeoisie nationale dans les pays industriellement retardataires trahit sa propre révolution et les tâches démocratiques bourgeoises, y compris la réalisation de l’indépendance nationale ne peuvent être réalisées que par la révolution socialiste ». (La dynamique de la révolution mondiale aujourd’hui », 137)
    8) Maintenant, le fait que cette prétention soit évidemment fausse (c.-à.-d. que l’indépendance nationale peut être réalisé sans révolution socialiste) ne semble pas compter. Trotsky l’a dit, par conséquent cela doit être vrai. Et nombre de trotskistes qui défendent une telle ligne ont commencé à voir des révolutions socialistes et des États ouvriers un peu partout. En Algérie, en Égypte où un régime nationaliste progressiste prenait le pouvoir. Après tout, si l’indépendance nationale ne peut être réalisée que par une révolution socialiste, alors la réalisation de l’indépendance nationale devrait vouloir dire qu’une telle révolution a eu lieu. Le fait que rien semblable à une révolution socialiste peut être reconnue – comme des millions de personnes opprimées descendant dans les rues et attirant les bases de l’armée de leur bord, comme des grèves de masse et l’occupation des lieux de travail, comme de nouvelles institutions populaires d’autogouvernement apparaissant sur les lieux de travail et dans les communautés – ne semblent importants. Allant plus loin que Trotsky avait été, quelques groupes ont commencé à défendre qu’il y avait une logique cachée qui conduisait les luttes nationales à la révolution socialiste. Même s’ils ne le savaient pas, des nationalistes bourgeois et petit-bourgeois menaient actuellement des révolutions ouvrières. La primauté de l’auto-émancipation ouvrière a rapidement disparu (comme si la plupart des groupes sociaux pouvaient construire le socialisme). Et inévitablement, la ligne entre le nationalisme et le socialisme s’est estompée. Après tout, si le nationalisme anti-impérialiste transcroît automatiquement en socialisme, alors la ligne entre les deux est vraiment très mouvante. Certains trotskistes qui ont défendu de telles conceptions sont éventuellement devenus plus ou moins a-critiques et ont adhéré au nationalisme d’allure progressiste (Cuba, Nicaragua, Grenade) et ont abandonné l’idée de la révolution permanente et son insistance sur l’indépendance de la classe ouvrière et de son organisation socialiste dans la lutte nationale. C’est ainsi qu’a évolué le SWP américain.
    J’ai rappelé ces éléments parce qu’ils soulignent comme il est important de résister aux formules simples quand nous parlons des luttes nationales. Il n’y a pas de loi générale ou de dynamiques des luttes nationales aujourd’hui (et il n’y en a jamais eu). Une des erreurs de beaucoup de marxistes a été d’en chercher une plutôt que de prendre en compte la tâche de loin la plus importante de développer une analyse concrète des particularités des luttes nationales dans une conjoncture historique déterminée. Avec cette préoccupation en tête, je veux rapidement faire quelques considérations préliminaires sur les luttes nationales dans l’Etat canadien. Mais avant, je veux souligner des secteurs dans lesquels l’approche marxiste du nationalisme reste faible et nous devons être conscients que ces secteurs doivent être des secteurs de travail pour développer une compréhension plus large du nationalisme dans le monde moderne.
    Partie 3. Les problèmes de la théorie marxiste du nationalisme
    10. Une des éléments forts des conceptions de Marx sur l’Irlande et des écrits de Lénine sur la question nationale, c’est qu’elles fournissent un façon de soutenir les luttes nationales des peuples opprimés sans se faire les champions d’un forme quelconque de nationalisme. C’est ce qui fait que leur héritage est un héritage des plus important. Mais une fois cela dit, nous devons être conscients que ni Marx ni Lénine nous ont réellement fournis une théorie nous permettant de comprendre un des problèmes les plus importants que nous rencontrons dans ce domaine : l’incroyable pouvoir et la persistance du nationalisme et des identifications nationales. Plutôt qu’une diversion temporaire ou épisodique d’une conscience de classe plus développée, le nationalisme a dominé et continue de dominer les pensées de la vaste majorité de la classe ouvrière et des peuples opprimées. Je ne prétends pas avoir toutes les réponses pourquoi il en est ainsi. Mais laissez moi fournir quatre explications partielles de ce qui devra être exploré et développé.
    11. Le premier sujet est ce que nous pouvons nommer l’attirance pour la citoyenneté. Rappelons-nous que dans les premiers mouvements de la classe ouvrière ont été créés dans des contextes où la vaste majorité de la classe ouvrière ne votait pas. Pour cette raison, la lutte pour les droits démocratiques, spécialement le droit de vote, occupait une place majeure dans l’agitation socialiste. En effet, le socialisme – habituellement désigné sous le nom de social-démocratie – est souvent apparu pour l’inclusion de la classe ouvrière à l’intérieur de la démocratie capitaliste. Cela a produit toute une tradition historique où la démocratie capitaliste était critiquée simplement pour ne pas être suffisamment inclusive. Résultat, la question de la forme du pouvoir politique capitaliste – l’État nation bourgeois – et ses problèmes inhérents (bureaucratisme, définition nationale de la citoyenneté, séparation du pouvoir économique du pouvoir politique) ont été rarement soulevés. Cela a voulu dire que les mouvements ouvriers ont cherché généralement la pleine citoyenneté à l’intérieur de la démocratie capitaliste. On ne peut nier l’importance de cette lutte. Après tout, la lutte pour les droits démocratiques bourgeois, la bataille pour être considéré comme un membre à part entière de la société a un signification fondamentale. Mais dans le processus, la classe ouvrière devient souvent liée à cette espèce d’idée, ils ont peu de liens avec les traditions politiques qui mettent de l’avant une critique radicale des limites inhérentes et des biais de la démocratie libérale elle-même. Ainsi une définition libérale-capitaliste des droits et de la citoyenneté s’enracinent historiquement et profondément dans les mouvements ouvriers – dans laquelle les personnes sont définies comme des entités séparés appelés « individus » qui sont en compétition économique sur les marchés qui sont régulés par des lois qui ne reconnaissent que les droits des individus (et de leurs familles) qui sont largement des acheteurs et des vendeurs de biens et de services (tout ceci est, dans un sens, le plus souvent défini comme le « réformisme »). On a dit que les marxistes ne prêtaient pas suffisamment attention au pouvoir idéologique des notions de citoyenneté, préférant simplement souligner la corruption et le caractère de vendu des dirigeants qui ont trahi le mouvement socialiste. Si nous devons développer une alternative sérieuse au réformisme, il sera cependant nécessaire non seulement de dénoncer les « dirigeants corrompus », mais, et c’est plus important, de trouver les façons d’avancer une critique de la démocratie capitaliste et de la citoyenneté en reconnaissant l’importance des droits quand nous faisons une critique de leurs limites, critique qui pourrait ainsi avoir un écho dans les expériences de la classe ouvrière, au lieu de sonner comme des slogans réducteurs.
    12. En lien avec cet élément, il y a un deuxième problème : les versions du socialisme centré sur l’État ont dominé le XXe siècle. Durant toute cette période historique la plus important partie de la gauche a présenté la propriété étatique comme l’essence sociale et économique du socialisme. Marx a mis au centre de sa critique du capitalisme ce qu’il a appelé les rapports sociaux de production, ce qui signifie les rapports de domination, de contrôle, d’aliénation et d’exploitation induits par la façon dont la richesse est produite dans la société capitaliste.
    Ce qui a découlé de cette approche a été l’idée que le socialisme mène au développement de nouveaux rapports de production basés sur des formes non-aliénées de contrôle et d’autogestion de la production par la classe ouvrière. Le contrôle ouvrier sur la production et de nouvelles institutions gouvernementales autogestionnaires sont au cœur d’une telle perspective.
    Durant l’époque où les partis communistes stalinisés ont dominé la gauche (1925-1980 ou à peu près), ces acquis ont été perdus. La propriété étatique des moyens de production et l’ »économie planifié » étaient présentés comme l’essence de la nouvelle société. En dépit des meilleures intentions, nombre de trotskistes ont aussi placé le point essentiel à ce niveau. Il en résulta que l ’idée de la propriété d’État est en soi progressiste , qu’elle est en soi socialiste est devenu largement partagée dans la gauche. Cela a contribué à des politiques centrées sur l ’État où les idées de régulation étatique et de planification d’Etat ont été élevées à une position de premier plan dans la propagande socialiste. Une des conséquences de ceci a été que la nature oppressive inhérente à l’État nation a été rarement attaquée. En fait, à ce jour, beaucoup, dans la gauche, continuent à avancer de telles conceptions et semblent oublieux de l’hostilité de masse aux bureaucraties étatiques centralisées qui s’est développée – pour de bonnes raisons – dans les rangs de la classe ouvrière dans la majorité des parties du monde.
    Ce qu’oublie ces politiques socialistes étatistes (que nous pouvons appeler le socialisme d’en haut) c’est que l’État nation s’est développé avec le développement du capitalisme par les classes bourgeoises qui cherchaient à intégrer le marché national par un système uniforme de lois et de taxes, une langue commune, un gouvernement unifié et une armée nationale pour défendre et avancer leurs prétentions contre les capitalistes « étrangers » (et d’écraser les révoltes domestiques lorsque cela est nécessaire). Ainsi a été perdu le sens propre de la forme démocratique inhérente à la démocratie bourgeoise (comme l’avait souligné Marx dans La guerre civile en France).
    Enfin, les versions étatistes du socialisme tendent à perdre de vue le fait que les structures nationales et les institutions de l’État nation perpétuent la division du monde entre un « nous » (qui appartient à une nation donnée) et un eux (les étrangers, ceux du dehors). Les conséquences du socialisme étatiste est de renforcer le nationalisme au dépend de l’internationalisme.
    13. Cela nous amène au troisième point : la politique de l’espace. Les marxistes ont, curieusement, été indifférents aux questions de l’espace, spécialement en ce qui concerne les identités des peuples qui ont des points de référence spatiaux et géographiques. Même les mémoires personnelles invariablement ont des dimensions spatiales : nous nous pensons nous-mêmes comme étant nés à un certain endroit, ayant vécu, grandi, travaillé, être allé à l’école dans différents endroits, et ainsi de suite. Jusqu’à maintenant, pour la plus grande part de l’histoire de l’humanité, les rapports à l’espace n’avaient rien à voir avec l’appartenance à une nation. De fait, les gens appartenaient à des groupes ayant des espaces plus petits et plus grands. Mais le capitalisme a construit ce que Benedict Anderson a décrit comme des « communautés imaginaires ». Les nations sont ainsi, en partie, des constructions imaginaires, — organisées autour de symboles comme les drapeaux, les hymnes, les couleurs nationales et les des mythes et des histoires en grande partie artificielles liées à des unités administratives nommés État nation. Nous n’avons besoin que d’observer un phénomène comme les Jeux Olympiques pour réaliser le pouvoir d’attraction des communautés imaginaires. Des millions de personnes qui n’ont jamais rencontré Silken Laumann ou Donovan Bailey agissent néanmoins comme s’ils étaient « leurs chair et leur sang », se glorifiant de leurs victoires, se morfondant de leur défaites.
    Je dis cela non parce que je pense que tout est inévitable en ce qui concerne les identifications nationales, au contraire. Mais sans la compréhension socialiste révolutionnaire que de telles identifications répondent à un besoin réel — le désir d’appartenir à une communauté avec d’autres, d’avoir des objectifs communs — nous sous-estimerons la nécessité pour les mouvements socialistes de masse dans l’avenir d’aider à développer des sentiments internationalistes d’une communauté qui est liée aux expériences locales et globales. Il se suffira pas d’avoir une « avant-garde » qui pourra dire que le nationalisme est leur ennemi ; il sera nécessaire de favoriser de nouvelles expériences de l’espace basées sur des formes d’organisation qui créent de nouvelles solidarités et de nouvelles identifications, forgées dans la lutte commune, et qui va au-delà de l’État nation.
    14. Et cela m’amène à mon quatrième point : la montée du nationalisme à l’âge de la globalisation. La globalisation économique se déchaîne ; aucune partie de la planète ou presque n’est épargnée par l’ascension considérable des entreprises transnationales et par les marchés financiers globaux. La plupart des États nations sont économiquement plus petits que les grandes entreprises transnationales et les marchés monétaires mondiaux déplacent des sommes tous les jours qui excédent de beaucoup tout ce que possède une banque centrale quelconque (voir mon article « La fin des États nations », New Socialist, no. 3, mai-juin 1996). Ces entités économiques globales causent des ravages dans les vie des peuples : les entreprises qui ferment, les communautés qui sont détruites, les services sociaux qui sont saccagés : des hôpitaux communautaires, des écoles, des bureaux de poste qui disparaissent, au nom de la globalisation.
    Dans de telles circonstances, le nationalisme devient le premier et le plus simple moyen pour comprendre et résister à ces forces. Rappelons-nous qu’un gouvernement national peut apparaître comme beaucoup plus proche et plus compréhensible que des transnationales ou le marché monétaire électronique et global centré sur le cyberespace.(…). Mais demander à l’État national de « nous » protéger contre le capital global conduit inévitablement à voir le problème en termes nationaux. Les étrangers (et ce qui est étranger) deviennent l’ennemi de notre sécurité et de notre bien-être. Des politiciens dangereux et sans scrupules deviennent rapidement les adeptes nourrissant et manipulant de tels sentiments. Ainsi, les Travailleurs Unis de l’automobile se sont engagés dans le bannissement des autos japonaises, des jeunes sans emploi en Allemagne ont tiré des bombes incendiaires contre des hôtels bondés de travailleurs immigrants d’origine turque, des gens de Californie ont soutenu les propositions contre les illégaux du Mexique, des canadiens-anglais ont dénoncé les Québécois cupides. Des Serbes, des Croates, des Musulmans ses sont opposés les uns les autres dans l’ex-Yougoslavie ; les Hutus et les Tutsis se sont affrontés dans des conflits sanglants au Rwanda et au Burundi – et la liste pourrait s’allonger.
    Ce n’est pas un hasard, si dans cette période de restructuration féroce du capital, d’anciens et de nouveaux nationalismes relèvent la tête — et pour beaucoup d’entre eux de façon virulente et violente. Rarement, nous n’avons entendu le cri du clairon des nationalismes anti-colonialistes depuis les années 50 et 60 car la plupart d’entre eux ont été discrédités par leur échec à répondre aux espérances de développement. Et dans un contexte de rage et de désespoir, alors que la gauche et le mouvement ouvrier apparaissent affaiblis, les nationalismes ethniques de droite reprennent l’initiative politique. Mais, il n’y a rien là, encore une fois, d’inévitable.
    Mais il serait imprudent de sous-estimer la montée du nationalisme dont nous sommes les témoins dans cette période de globalisation. Et nous devrons nous rappeler que le besoin pour les socialistes de mettre de l’avant leurs positions internationalistes est peut-être plus urgent que jamais alors que la majorité de la gauche a adopté le nationalisme en 1914. Pour ce faire, nous aurons besoin des analyses de la tradition du socialisme international et de les développer davantage en rapport aux questions des politiques de l’espace, des États nation, de la globalisation économique et la critique de la forme de l’État nation bourgeoise à partir d’une perspective du socialisme d’en bas.
    Quatrième partie : les questions nationales au Canada aujourd’hui.
    15. Le Canada est un produit de l’expansion impérialiste des puissances européennes. Établi comme colonie de peuplement, le Canada a basé sa domination sur l’oppression et la domination des peuples autochtones et des habitants français qui avaient peuplé la Nouvelle France et d’autres parties des Canada conquis par les britanniques en 1759. Le Canada a été formé sur l’oppression de ces groupes : pour cette raison, les politiques canadiennes ont été modelées par deux luttes nationales principales : celles des peuples autochtones (ou les Premières nations) et celles des QuébécoisEs.
    16. Parce que les peuples autochtones étaient économiquement marginaux, politiquement non-affranchis, et terriblement opprimés par des politiques d’apartheid de la Loi des Indiens, ils ont pris beaucoup de temps à trouver les leviers pour exercer des pressions politiques. C’est principalement au milieu de l’explosion de protestations sociales des années 60 et 70 que les mouvements autochtones politiquement organisés ont fait leur marque. Inspirés par des groupes comme le Black Panther Party et l’American Indian Movement de États-Unis, les militants autochtones ont commencé à mener des luttes plus militantes et plus coordonnées (voir « Red Power, une entrevue avec Howard Adams, dans New Socialist, no.2, Mars-Avril 1996).
    Depuis les soulèvements de la fin des années 60 et du début des années 70, il y a eu des tentatives de professionnaliser le mouvement autochtone, pour en faire un mouvement de pression plus ordinaire. A l’avant-garde de ce glissement, il y a eu la direction de l’Assemblée des Premières Nations. L’AFN a centré son travail sur les changements constitutionnels, en particulier la tentative d’obtenir la reconnaissance du « droit inhérent à l’auto-gouvernement  » pour les peuples autochtones inséré dans l’Acte constitutionnel. Il est essentiel que les socialistes soutiennent cette revendication. Étant donné que les peuples autochtones n’ont jamais accepté d’être gouvernés par l’État canadien, le droit inhérent à choisir quelle sera la forme de l’auto-gouvernement qu’ils désirent doit être reconnu et défendu.
    De même, nous devons reconnaître que toute une couche de militants autochtones (beaucoup parmi eux étant la jeune génération des dirigeants de l’AFN) rejettent l’insistance sur les changements constitutionnels et les réclamations territoriales par l’intermédiaire des Cours ce qui domine le courant principal des politiques autochtones. Ces militantEs ont été à l’avant-garde des formes d’actions directes de désobéissance civile comme les blocus des routes et des autoroutes et des occupations des terres ancestrales comme nous l’avons vu à Oka, Gustafen Lake et Ipperwash. Il est essentiel que les socialistes, tout en défendant les revendications d’un groupe comme l’AFN, essaient aussi d’organiser la solidarité avec ces formes plus militantes des luttes autochtones. Nous devons rendre clair que nous soutenons l’auto-activité et l’auto-organisation militante des autochtones et que nous dénonçons les pratiques colonialistes de l’Etat canadien pour toutes les violences qui se produiront.
    16. La question nationale qui domine la politique officielle au Canada est celle des Québécois. Cela a à voir avec le fait , qu’en voulant profiter du développement de l’agriculture et du commerce de la Nouvelle France et désirant que les fermiers français continuent à travailler leur terre, les colonisateurs britanniques n’étaient pas intéressés à expulser les gens de la colonie. Alors que les autochtones ont été de plus en plus poussés à la marge de la vie économique, les choses étaient plus compliquées pour les habitants français. D’abord, les Britanniques ont essayé de supprimer l’Église catholique et la langue française. Ils se sont rapidement rendu compte, cependant, qu’ils avaient besoin d’une alliance avec l’élite française, – les seigneurs, le clergé et quelques capitalistes— s’ils voulaient gouverner la région réellement. Il en résulta l’enfermement de la Nouvelle France dans des rapports de domination coloniale par les autorités britanniques en place qui ont aussi fait des concessions : tolérance pour la langue française, l’Église catholique et le code civil français. Quand le mouvement pour l ’intégration des colonies britanniques d’Amérique du Nord eut lieu dans les années 1860, le Québec a obtenu une autre concession : la restauration de sa propre assemblée législative. Il en résultat qu’une entité politique a été créée (la province de Québec) où l’on retrouvait la deuxième plus importante population du pays, dont la vaste majorité était francophone – et où se trouvaient quelques uns des plus importants centres agricoles, manufacturiers et commerciaux. Ce qui voulait dire que les griefs du Québec étaient habituellement négociés par une classe dominante parlant d’abord l’anglais.
    Tant que les pressions nationalistes venant du Québec régulièrement (et cela est très frustrant pour eux en période de guerre) tant que l’Église catholique dominait la vie culturelle et politique, le nationalisme du Québec ne semblait pas particulièrement menaçant pour la classe dirigeante du Canada. Cela a changé dans les années 60 avec la montée d’une classe moyenne laïque et un nouveau mouvement ouvrier en rupture avec la domination de l’Église et l’apparition d’un nouveau mouvement nationaliste (qui s’est cristallisé finalement dans la création du Parti Québécois). La Révolution tranquille des années 60, la Crise d’octobre 1970 (dans lequel le gouvernement Trudeau a utilisé l’armée et la police pour écraser le Front de Libération du Québec), la grève générale militante de 1972 et l’élection d’un gouvernement du PQ sous la direction de René Lévesque en 1976, tout cela a amené à placer « la question du Québec » à l’avant-scène du débat politique. Et cela est resté ainsi pour une période d’une trentaine d’années. Cependant, l’obsession des politiciens fédéraux à résoudre la question du Québec a été exploitée par des politiciens de droite suggérant qu’au milieu des épreuves, les Québécois cherchaient à obtenir un traitement spécial.
    17. D’abord, l’attitude des socialistes doit être claire, Québec est une nation opprimée dans l’État canadien. D’abord conquis par l’impérialisme britannique, l’État canadien continue à nier les droits démocratiques du Québec à déterminer son propre avenir. Les socialistes défendent le droit du Québec à l’autodétermination y compris le droit de sécession de la Confédération canadienne (ce qui ne signifie pas d’accepter le droit du gouvernement du Québec à nier le même droit aux nations autochtones). Mais à partir de là, les choses se compliquent. Comme je l’ai souligné plus haut, il n’y a pas de règles générales ou de loi universelle qui disent aux socialistes s’ils doivent défendre ou s’opposer à la séparation ou à la sécession. Pour choisir, nous avons besoin d’une analyse concrète.
    Fondamentalement, l’attitude socialiste doit ressembler à celle de Marx concernant l’Irlande. Si un mouvement ouvrier puissant, uni démontre la capacité d’aborder les problèmes de l’oppression nationale, alors la séparation nationale n’est pas nécessaire. Marx pensait que c’était le cas en Angleterre durant la période du Chartisme qui a culminé en 1848. Mais si le chauvinisme envers la nation opprimée devient un moyen continuel de bloquer le développement de l’indépendance politique de classe de la classe ouvrière, alors il devient sensé de défendre l’indépendance comme une façon d’en finir avec l’antagonisme national que peut défendre des politiques de gauche.
    Quoi qu’on dise au sujet du passé, je crois qu’un bon exemple peut être tiré des conséquences des débats sur la loi 101 et la loi 172 (les récentes lois linguistiques du Québec), sur les accords du Lac Meech et de Charlottetown, et de l’énorme hostilité qui a été généré dans tout le pays à l’idée de garantir la reconnaissance du Québec comme une « société distincte » ; le chauvinisme anti-québécois fonctionne de la même façon que la chauvinisme anti-Irlandais dans les années 1860 : une façon de lier les travailleurs anglophones avec leurs propres dirigeants et les traditions de l’État canadien. Toutes les tentatives de répondre aux revendications nationales du Québec rencontrent aussitôt une puissante opposition d’une partie considérable des gens ordinaires de langue anglaise. Au milieu de ce tollé anti-Québec, l’identité nationale de la classe ouvrière unie derrière les traditions de l’Etat canadien s’est affirmée. Nous pouvons poser la question comme celle de défendre une « nouvelle confédération libre et égalitaire » ce que Marx propose dans le cas de l’Angleterre et de l’Irlande, de façon à définir notre position sur cet enjeu.
    Je voudrais rendre clair à cette étape que ma suggestion que les socialistes devraient probablement défendre l’indépendance du Québec n’a rien à voir avec la pensée qu’un nouvel État du Québec serait en soi progressiste, ou que la lutte pour cela devrait inévitablement déclencher un mouvement social radical. Au contraire, contrairement aux camarades de Gauche socialiste, je pense qu’un Québec bourgeois indépendant réalisé sans soulèvement massif est une possibilité très réelle. Il en résulterait, un État du Québec indépendant avec des contrôles de l’immigration, des pratiques racistes et une hostilité envers les peuples autochtones ce qui me semble très possible. En fait, je pense que les camarades de Gauche socialiste se trompent lorsqu’ils suggèrent que les nationalistes bourgeois au Québec (comme Lucien Bouchard) ne veulent pas réellement d’un État indépendant et que les socialistes devraient essayer de les déborder en étant plus souverainistes que les « souverainistes ». Je pense, en fait, qu’une telle position court le risque de ne pas être suffisamment critique du nationalisme québécois et de l’État national comme forme politique.
    18. Un autre point doit être fait en ce qui concerne les questions nationales au Canada. La plupart de la gauche qui s’adresse à ces sujets vient d’une période où les immigrants et les peuples de couleur n’était pas encore organisés politiquement. Souvent les socialistes ont parlé comme s’il existait une entité homogène appelé « English Canada » de façon qui semblait ne pas voir le caractère multiethnique et multiracial du pays. Il en a résulté, que le caractère systématiquement raciste de l’État canadien était sous-estimé ou ignoré. Cela doit être corrigé. Les socialistes ne doivent pas « privilégier » les questions autochtone ou québécoise d’une façon qui ignore l’oppression raciale des gens de couleur au Canada. Pour cette raison, un soutien conséquent à l’antiracisme doit aller de pair avec un soutien de principe aux droits des peuples autochtones et québécois à l’autodétermination.
    19. Les questions nationales deviendront plus importantes dans la politique mondiale dans les années à venir. Les socialistes révolutionnaires ont l’obligation d’essayer de trouver les façons de faire face aux débats et aux crises qui en découleront. Ce ne sera pas toujours facile. Si on peut utiliser les contributions historiques des marxistes du passé pour guider nos analyses, nous devons rester sur nos gardes contre des réponses dogmatiques et simplistes qui échouent à rendre justice à la complexité des enjeux impliqués. Et en soutenant le droit des nations opprimées à déterminer leur futur, nous ne devons jamais pas perdre de vue qu’un des traits essentiels du socialisme d’en bas, c’est l’engagement pour une communauté mondiale sans État nation.
    (Traduction, La Gauche)

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    15 juillet 2016 à 23 11 50 07507
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    La Bataille socialiste

    « Les marxistes et la question nationale (Souyri, 1979)
    Fighting for the right to organise (Falah Alwan) »
    Nationalisme et socialisme (Mattick, 1959)

    Publié en anglais dans The American Socialist en septembre 1959, en français dans Front Noir (février 1965) et ICO n° 99 (novembre 1970).
    Qu’elles soient soudées par l’idéologie, par les conditions objectives ou par la combinaison habituelle des deux, les Nations sont des produits d’un déve­loppement social. Il n’y a pas plus de raison rie chérir ou de maudire le tribalisme ou, pour la même raison, un cosmopolitisme idéal. La nation est un fait pour ou contre lequel on lutte, suivant les circonstances histo­riques et leurs implications pour les populations et, à l’intérieur de ces populations pour les différentes classes.
    L’État national moderne est à la fois produit et con­dition du développement capitaliste. Le capitalisme tend à détruire les traditions et les particularités na­tionales en étendant son mode de production partout dans le monde. Cependant, quoique la production mon­diale, et quoique le  « vrai » marché capitaliste soit le marché mondial, le capitalisme surgit dans certaines nations plus tôt que dans d’autres, trouva des condi­tions plus favorables dans certains endroits, y réussit mieux, et combina ainsi des intérêts capitalistes spé­ciaux avec des besoins nationaux particuliers. « Les nations progressives » du dernier siècle furent celles où se produisit un développement capitaliste ra­pide ; « les nations réactionnaires » furent celles où les rapports sociaux entravèrent le développement du mode capitaliste de production. Parce que le « proche avenir » appartenait au capitalisme, et, parce que le capitalisme est la condition préalable du socialisme, les socialistes non-utopistes favorisèrent le capitalisme com­me opposé aux vieux rapports sociaux de production, et saluèrent le nationalisme dans la mesure où il pou­vait hâter le développement capitaliste. Sans l’admettre ouvertement, ils n’étaient pourtant pas loin d’accepter l’impérialisme capitaliste comme moyen d’en finir avec la stagnation et le retour des contrées non-capitalistes, d’orienter ainsi leur développement dans des voies progressives. Ils étaient favorables aussi à la dispari­tion des petites nations incapables de développer l’éco­nomie sur une grande échelle, et à leur absorption par des entités nationales plus larges, capables de dévelop­pement capitaliste. Ils soutenaient cependant les petites « nations progressives » contre les grands pays réaction­naires et si elles étaient absorbées par ces derniers, firent cause commune avec les mouvements de libéra­tion nationale. A aucun moment et en aucune occasion cependant, le nationalisme n’était considéré comme ob­jectif socialiste ; il n’était accepté que comme instrument d’un progrès social qui, ensuite, aboutirait finalement à l’internationalisme socialiste. Le « monde capitaliste » du siècle dernier, c’était le capitalisme occidental. La question nationale se posait à propos de l’unification de pays comme l’Allemagne et l’Italie, de la libération de nations opprimées comme l’Irlande, la Pologne, la Hongrie, la Grèce et de la con­solidation d’états « synthétiques » comme les Etats-Unis. C’était aussi le monde du socialisme, un monde limité, vu du XXème siècle. Alors que les questions nationales qui agitaient le mouvement socialiste au mi­lieu du XIXème siècle étaient ou bien résolues, ou bien en voie de l’être et avaient en tout ca cessé d’avoir une réelle importance pour le socialisme occidental, le mouvement révolutionnaire du XXème siècle, élargi au monde entier, posait de nouveau la question du na­tionalisme. Ce nouveau nationalisme, qui secoue la domination occidentale et institue les rapports de pro­duction capitaliste et l’industrie moderne dans des ré­gions encore sous-développées, est-il toujours une force « progressive » comme l’était le nationalisme d’antan ? Ces aspirations nationales coïncident-elles en quoique ce soit avec les aspirations socialistes ? Hâtent-elles la fin du capitalisme en affaiblissant l’impérialisme occi­dental ou bien injectent-elles une vie nouvelle au capi­talisme en étendant au globe entier son mode de pro­duction ?
    La position du socialisme du XIXème siècle, vis à vis du nationalisme ne consistait pas seulement à préférer Je capitalisme à des systèmes sociaux plus statiques. Les socialistes intervenaient dans les révolutions démocratico bourgeoises qui étaient aussi nationalistes ; ils appuyaient les mouvements de libération nationale des peuples opprimés parce qu’ils se présentaient sous des formes démocratico-bourgeoises, parce qu’aux yeux des sosialistes, ces révolutions nationales démocratico-bour­geoises n’étaient plus des révolutions strictement ca­pitalistes. Elles pourraient être utilisées, sinon à instal­ler le socialisme lui-même, du moins à favoriser la crois­sance de mouvements socialistes et à lui assurer de meil­leures conditions.
    Cependant, à la fin du siècle, c’est l’impérialisme, non le nationalisme, qui était à l’ordre du jour. Les intérêts allemands « nationaux » étaient devenus des intérêts impérialistes rivalisant avec les impérialismes d’autres pays. Les intérêts « nationaux » français étaient ceux de l’empire français, comme ceux de Grande Bre­tagne étaient ceux de l’empire britannique. Le contrôle du monde et le partage de ce contrôle entre les gran­des puissances impérialistes déterminaient des politi­ques « nationales ». Les guerres « nationales » étaient des guerres impérialistes culminant en guerres mondia­les.
    On considère généralement que la situation russe, au commencement du XXème siècle, était en bien des points similaire à la situation révolutionnaire de l’Eu­rope occidentale du milieu du XIX ème siècle. L’attitu­de positive des premiers socialistes à l’égard des révo­lutions nationales bourgeoise s’appuyait sur l’espoir, sinon sur la conviction, que l’élément prolétarien, dans ces révolutions, dépasserait le but limité de la bourgeoi­sie. Pour Lénine, la bourgeoisie russe n’était plus capa­ble d’accomplir sa propre révolution démocratique de sorte que la classe ouvrière était appelée à accomplir la révolution bourgeoise et la révolution prolétarienne à travers une série de changements sociaux qui cons­titueraient une « révolution permanente ». En un sens, la nouvelle situation semblait répéter sur une plus gran­diose échelle, la situation révolutionnaire de 1848. Au lieu des alliances d’autrefois, limitées et temporaires, entre mouvements démocratico-bourgeois et interna­tionalisme prolétarien, il existait maintenant à l’échelle mondiale, un ensemble de forces révolutionnaires de caractère à la lois social et national, qui devraient être entraînés au-delà de leurs objectifs restreints vers des fins prolétariennes.
    Un socialisme international consistant, comme celui de Rosa Luxembourg, par exemple, s’opposait à « l’au­todétermination nationale » des Bolchevicks. Pour elle, l’existence de gouvernements nationaux indépendants n’altéreraient pas le fait qu’ils seraient contrôlés par les puisances impérialistes puisque ces dernières domi­naient l’économie mondiale. Jamais on ne pourrait lut­ter contre le capitalisme impérialiste, ni l’affaiblir, en créant de nouvelles nations : mais seulement en oppo­sant au supra-nationalisme capitaliste l’internationalis­me prolétarien. Naturellement, l’internationalisme pro­létarien ne peut empêcher et n’a aucune raison d’empê­cher les mouvements de libération nationale contre la domination impérialiste. Ces mouvements appartien­nent à la société capitaliste, exactement comme son im­périalisme. Mais « utiliser » ces mouvements nationaux pour des buts socialistes ne pouvait signifier autre chose que les débarrasser de leur caractère nationaliste et les transformer en mouvements socialistes, orientés vers l’internationalisme.
    La première guerre mondiale produisit la Révolution russe, et, quelles qu’aient été ses intentions primitives, elle fut et resta une révolution nationale. Bien qu’elle attendit de l’aide de l’étranger elle n’en apporta jamais aux forces révolutionnaires de l’extérieur, excepté lors­que cette aide lui fut dictée par les intérêts russes nationaux. La 2ème guerre mondiale et ses séquelles ame­na l’indépendance pour l’Inde et le Pakistan, la Révo­lution chinoise, la libération de l’Asie du Sud-Est, et l’autodétermination pour quelques nations d’Afrique et du Moyen-Orient. A première vue, cette renaissance du nationalisme contredit à la fois la position de R. Luxembourg et celle de Lénine, sur la  » question na­tionale « . Apparemment, l’époque de l’émancipation nationale n’est pas terminée, et il est évident que le courant de plus en plus fort contre l’impérialisme ne sert pas les fins socialistes révolutionnaires à l’échelle mondiale.
    Ce que révèle réellement ce nouveau nationalisme, ce sont les changements structurels de l’économie capita­liste mondiale et la fin du colonialisme du XIXème siè­cle. Le « fardeau de l’homme blanc  » est devenu un fardeau réel au lieu d’une aubaine. Les profits de la domination coloniale diminuent tandis que le coût de l’empire augmente. Sans doute des individus, des cor­porations, et même des gouvernements, s’enrichissent encore par l’exploitation coloniale. Mais ceci n’est plus dû qu’à des conditions spéciales, contrôle de ressources pétrolières concentrées, découvertes de grands gise­ments d’uranium, etc.. plutôt qu’au pouvoir général de faire des opérations profitables dans les colonies et autres contrées dépendantes. Les taux de profit excep­tionnels d’autrefois sont tombés aujourd’hui au niveau de taux de profit « normal « . Lorsque le profit reste exceptionnellement élevé, c’est surtout dû aux subsides gouvernementaux. En général, le colonialisme ne paye plus, de sorte que, c’est en partie le principe du profit lui-même qui invite à reconsidérer le problème de la domination impérialiste.
    Deux guerres mondiales ont plus ou moins détruit les vieilles puissances impérialistes. Mais elles n’ont pas amené la fin de l’impérialisme qui, tout en prenant de nouvelles formes et expressions, maintient le contrôle économique et politique des nations fortes sur les fai­bles. Un impérialisme indirect paraît plus riche en pro­messes que le colonialisme du XIX ème siècle ou sa renaissance tardive dans la politique russe des satelli­tes. Naturellement, l’une n’exclut pas l’autre, et on voit des considérations stratégiques réelles ou imaginaires porter les Etats-Unis à contrôler Okinaya, et l’Angle­terre, Chypre. Mais en général, un contrôle indirect peut être supérieur à un contrôle direct, de même que le système du travail salarié s’est montré supérieur au travail des esclaves. Seule dans l’hémisphère Ouest, l’Amérique n’a pas été une puissance impérialiste dans le sens traditionnel. Elle s’est assurée le bénéfice du contrôle impérial, plus par la « diplomatie du dollar  » que par l’intervention militaire directe. En tant que puissance capitaliste la plus forte, l’Amérique espère dominer à sa manière les régions non soviétiques du monde.
    Aucune des puissances européennes n’est de force aujourd’hui à s’opposer à la dissolution complète de son empire, si ce n’est avec l’aide américaine. Mais cette aide soumet ces nations tout comme leurs posses­sions étrangères, à la pénétration et au contrôle améri­cains. Héritant de ce qu’abandonne l’impérialisme et son déclin, les Etats-Unis n’éprouvent pas le besoin de voler au secours de l’impérialisme ouest-européen à moins qu’un tel secours ne frustre le bloc oriental. « L’anticolonialisme  » n’est pas une politique améri­caine délibérément voulue pour affaiblir les alliés oc­cidentaux , — bien qu’en fait elle les affaiblisse — mais a été choisie dans la perspective de renforcer le  » mon­de libre « . Il est certain que cette perspective compréhensive, couvre de nombreux intérêts spéciaux plus étroits, ce qui donne à « l’anti-impérialisme  » américain son caractère hypocrite et conduit à penser qu’en s’opposant à l’impérialisme des autres nations, l’Amérique développe le sien.
    Privés de possibilités impérialistes, l’Allemagne, l’Ita­lie et le Japon, n’ont plus de politique indépendante. Le déclin progressif des Empires français et britanni­que a fait de ces nations des puissance de second ordre. En même temps, les aspirations nationales des régions moins développées et plus faibles, ne peuvent se réali­ser que si elles entrent dans les plans de conquête des impérialismes dominants. Quoique la Russie et les Etats-Unis se partagent la suprématie mondiale, des pays moins importants s’efforcent néammoins de défendre leurs intérêts spécifiques et d’influencer quelque peu la politique des super-grands. L’opposition et les con­tradictions internationales de ces deux grands riveaux permettent aussi à des nations nouvellement apparues comme la Chine et l’Inde, un degré d’indépendance qu’elles n’auraient pu atteindre sans cela. Sous le cou­vert de la neutralité, une petite nation comme la You­goslavie par exemple peut quitter un bloc de puissances pour retourner à l’autre. Les pays indépendants moins faibles peuvent soutenir leur indépendance, comme on le voit, grâce uniquement au conflit majeur entre la Russie et les Etats-Unis.
    L’érosion de l’impérialisme occidental, dit-on, crée un vide du pouvoir dans les régions jusqu’alors subju­guées. Si le vide n’est pas comblé par l’Ouest, il le sera par la Russie. Bien sûr, ni les représentants du  » nouveau nationalisme  » ni ceux du « vieil impérialis­me » ne comprennent cette sorte d’affirmation, puisque le nationalisme se substitue à l’impérialisme, aucun vide ne se produit. Ce qu’il faut entendre par « vide  » c’est que « l’auto-détermination nationale » des pays sous-développés les laisse à la merci d’une « agression communiste » intérieure et extérieure, à moins que l’Ouest ne garantisse leur « indépendance ». En d’au­tres termes, l’auto-détermination nationale n’inclut pas le libre choix de ses alliés, quoiqu’elle implique parfois une préférence à l’égard de la « protection » des puis­sances occidentales.
    « L’indépendance » de la Tunisie et du Maroc, par exemple, est reconnue aussi longtemps que l’indépen­dance à l’égard de la France implique la loyauté, non envers la Russie, mais envers le Bloc occidental dominé par l’Amérique.
    Dans la mesure où elle peut encore exercer dans le monde des deux blocs, l’auto-détermination nationale est une expression de la « guerre froide », une impasse politico-militaire. Mais la tendance du développement n’est pas vers un monde composé de nations nombreu­ses, chacune indépendante et vivant dans la sécurité, mais vers la désintégration des nations faibles, c’est-à-dire vers leur « intégration » à l’un ou à l’autre bloc. Sans doute, la lutte pour l’émancipation nationale à l’intérieur des rivalités impérialistes permet à certaines contrées d’exploiter la lutte pour le pouvoir entre l’Est et l’Ouest. Mais ce fait lui-même tend à limiter leurs aspirations nationales puisqu’un accord Ou une guerre, entre l’Est et l’Ouest mettrait fin à leurs possibilités de manœuvre entre les deux blocs. Et tandis que la Russie qui n’hésite pas à détruire tout essai de l’auto-détermination nationale réelle dans les pays qui sont sous son contrôle direct, est prête à appuyer toute auto-détermi­nation nationale dirigée contre la domination occiden­tale, l’Amérique qui réclame l’auto-détermination pour les satellites de la Russie, n’hésite pas à pratiquer dans le Moyen-Orient ce qu’elle abhorre en Europe Orientale. En dépit des révolutions nationales et de l’auto-déter­mination, l’époque de l’émancipation nationale est pra­tiquement dépassée. Ces nations peuvent conserver une indépendance formelle ne les libérant pas de la domina­tion économique et politique de l’Ouest. Elles ne peu­vent échapper à cette suprématie qu’en acceptant celle de la Russie, en se plaçant à l’intérieur du bloc Oriental.
    Les révolutions nationales dans les régions retardées du point de vue capitaliste, sont des essais de moderni­sation par l’industrialisation, soit qu’elles expriment simplement une opposition au capital étranger, soit qu’elles tendent à changer les rapport sociaux existants. Mais tandis que le nationalisme du XIXème siècle était un instrument de développement du capital privé, le nationalisme du XXème siècle est essentiellement un instrument de développement du capitalisme d’Etat. Et tandis que le nationalisme du siècle dernier, créait le libre marché mondial et le degré d’indépendance éco­nomique possible à l’intérieur du capitalisme privé, le nationalisme actuel, porte de nouveaux coups à un marché mondial déjà en voie de désagrégation et dé­truit ce degré d’intégration internationale « automati­que » qu’avait engendré le mécanisme du marché libre.
    Derrière les mouvements nationalistes, il y a, bien sûr, la pression de la pauvreté, qui devient de plus en plus explosive à mesure qu’augmente la différence entre nations pauvres et riches. La division internationale du travail telle qu’elle est déterminée par la formation du capital privé implique l’exploitation des contrées les plus pauvres par les plus riches et la concentration du capital dans les pays capitalistes avancés. Le nouveau nationalisme s’oppose à la concentration du capital dé­terminée par le marché, de manière à assurer l’indutria-lisation des pays sous-développés. Dans les conditions actuelles cependant, l’organisation de la production ca­pitaliste sur un plan national augmente sa désorganisa­tion à l’échelle mondiale. Aujourd’hui, entreprise pri­vée et contrôle gouvernemental opèrent simultanément dans chaque pays capitaliste, et dans le monde entier. De sorte qu’existent côte à côte la concurrence géné­rale la plus âpre, la subordination de la concurrence privée à la concurrence nationale la plus impitoyable, et la subordination de la concurrence nationale aux exi­gences supranationales de la politique des blocs.
    A la base des aspirations nationales et des rivalités impérialistes, se trouve le besoin réel d’une organisa­tion mondiale de la production et de la distribution, au profit de l’humanité dans son ensemble. Première­ment, comme le géologue K. F. Mather l’a fait remar­quer, parce que la « terre est faite beaucoup plus pour être occupée par des hommes organisés à l’échelle mon­diale, pouvant pratiquer au maximum à travers le mon­de entier le libre échange des matières premières et des produits finis, que par des hommes qui s’entêtent à élever des barrières entre régions, même si ces régions sont de grands pays ou des continents entiers ». Deuxiè­mement parce que la production sociale ne peut se dé­velopper pleinement, et libérer les hommes du besoin et de la misère que par la coopération internationale, sans égards aux intérêts nationaux particuliers. Le progrès du développement industriel est fondé sur l’interdépendance inévitable. Si elle n’est pas acceptée et utilisée à des fins humaines, une lutte interminable entre na­tion, pour la domination impérialiste, produira par suite de l’incapacité à réaliser à l’échelle internationale ce qui a été réalisé ou est en voie de l’être sur le plan natio­nal : l’élimination partielle ou totale de la compétition capitaliste.
    Malgré l’élimination du capital privé ou sa régle­mentation restrictive, les antagonismes de classe sub­sistent dans tous les pays, par suite, la nationalisation du capital ayant laissé intacts les rapports de classes, il est impossible d’échapper à la compétition interna­tionale ; la défense d’un pays et sa force croissante si­gnifie en réalité la défense et la reproduction de nou­veaux groupes dirigeants. « L’amour de la patrie socialiste  » dans les pays communistes, le désir de se fai­re une place comme on le voit dans les pays de gouver­nements à économie « socialiste  » et l’auto-détermina­tion nationale, dans les contrées autrefois subjuguées, signifie l’existence et la montée de nouvelles classes do­minantes liées à l’existence de l’Etat national.
    Alors qu’une attitude positive à l’égard du nationa­lisme trahit un manque d’intérêt pour le socialisme, la position socialiste sur le nationalisme est manifestement inefficace tout comme les pays qui en oppriment d’au­tres. Une position anti-nationaliste intransigeante sem­ble, tout au moins indirectement, appuyer l’impérialis­me. Cependant, l’impérialisme fonctionne grâce à ses propres ressorts, indépendamment des attitudes socia­listes à l’égard du nationalisme. Bien plus, les socialis­tes n’ont pas pour rôle de fomenter les luttes pour l’au­tonomie nationale ; comme l’ont démontré les mou­vements de « libération » qui ont surgi dans le sillage de la seconde guerre mondiale. Contrairement aux es­poirs d’autrefois, le nationalisme ne put être utilisé à des fins socialistes et il ne fut pas un bon moyen stra­tégique pour hâter la fin du capitalisme.
    Au contraire, le nationalisme détruisit le socialisme, en l’utilisant à des fins nationalistes.
    Ce n’est pas le rôle du socialisme de soutenir le na­tionalisme, même quand celui-ci combat l’impérialis­me. Combattre l’impérialisme sans affaiblir simultané­ment le nationalisme, ce n’est autre chose que combat­tre certains impérialistes et en appuyer d’autres, car le nationalisme est nécessairement impérialiste ou illu­soire. Appuyer le nationalisme arabe, c’est s’opposer au nationalisme juif ; appuyer ce dernier, c’est lutter contre le premier, car il est impossible de soutenir un na­tionalisme sans soutenir aussi des rivalités nationales, l’impérialisme et la guerre. Etre un bon nationaliste indien, c’est combattre le Pakistant ; être un vrai pa­kistanais, c’est détester l’Inde. Ces deux pays récem­ment « libérés » se préparent à la lutte pour des terri­toires litigieux et soumettent leur développement à l’ac­tion destructive de l’économie de guerre capitaliste.
    Et ainsi de suite : « libérer Chypre de la domination anglaise tend seulement à ouvrir une nouvelle bataille pour Chypre entre Grecs et Turcs et ne supprime pas le contrôle occidental sur la Turquie et la Grèce. « Li­bérer » la Pologne de la domination russe peut mener à une guerre avec l’Allemagne pour la « libération » des provinces allemandes aujourd’hui dominées par la Pologne, puis à de nouvelles luttes polonaises pour les territoires pris par l’Allemagne. Une indépendance réel­le de la Tchécoslovaquie rouvrirait certainement la lut­te pour la région des Sudètes, lutte qui entraînerait à son tour la lutte pour l’indépendance tchécoslovaque, et peut-être pour celle des Slovaques désireux de se sé­parer des Tchèques. Avec qui faut-il être ? Avec les Algériens contre les Français ? Avec les Juifs ? Avec les Arabes ? Avec les deux ? Où les juifs iront-ils pour faire place aux Arabes ? Que feront les réfugiés ara­bes pour cesser d’être un « mal » pour les Juifs ? Que faire d’un million de colons français menacés d’expro­priation et d’expulsion quand la libération algérienne sera accomplie ? Des questions semblables se posent partout. ; les Juifs y répondent pour les Juifs, les Ara­bes pour les Arabes, les Algériens pour les Algériens, les Français pour les Français, les Polonais pour les Po­lonais, et ainsi de suite, de sorte qu’elles demeurent non résolues et insolubles. Si utopique que puisse paraître la recherche d’une solidarité internationale dans cette mê­lée des antagonismes nationaux et impérialistes, aucu­ne autre route ne semble ouverte pour échapper aux luttes fratricides et parvenir à une société mondiale rationnelle.
    Bien que les sympathies socialistes soient avec les opprimés, elles visent non les nationalismes qui surgis­sent doublement mais la condition des opprimés qui af­frontent à la fois une classe de dirigeants indigènes et de dirigeants étrangers. Leurs aspirations nationales sont en partie des aspirations « socialistes » puisqu’elles ren­ferment l’espérance illusoire des populations appauvries qui croient qu’elles amélioreront leurs conditions par l’indépendance nationale. L’auto-détermination natio­nale n’a pas émancipé les classes laborieuses des pays avancés. Elle ne le fera pas non plus maintenant en Asie et en Afrique. Les révolutions nationales, l’algé­rienne, par exemple, apporteront peu aux classes pauvres, à part le droit de partager plus équitablement les préjugés nationaux.
    Sans doute, c’est quelque chose pour les Algériens, qui ont souffert d’un système colonial particulièrement arrogant. Mais on peut prévoir les résultats possibles de l’indépendance algérienne en examinant le cas de la Tunisie et du Maroc, où les rapports sociaux exis­tants n’ont pas changé, et où les conditions d’existence des classes exploitées n’ont pas été notablement amé­liorées.
    A moins d’être un pur mirage, le socialisme renaîtra comme un mouvement international — ou pas du tout — En tous cas, et sur la base de l’expérience passée, ceux qui sont intéressés à la renaissance du socialisme, doi­vent souligner avant tout son caractère international. Si un socialiste ne peut devenir nationaliste, il n’en est pas moins un anti-colonialiste et un anti-impérialiste. Cependant, sa lutte contre le colonialisme n’implique pas son adhésion au principe d’auto-détermination na­tionale, mais exprime son désir d’une société socialiste internationale, une société sans exploitation. Si les so­cialistes ne peuvent s’identifier aux luttes nationales, ils peuvent en tant que socialistes, s’opposer à la fois au nationalisme et à l’impérialisme. Par exemple, le rôle des socialistes français n’est pas de lutter pour l’indépendance algérienne, mais de transformer la Fran­ce en une société socialiste. Les luttes pour cet objectif aideraient certainement le mouvement de libération en Algérie et n’importe où, mais ce serait là une consé­quence secondaire, et non la raison même de la lutte socialiste contre l’impérialisme nationaliste. Au stade suivant, l’Algérie devrait être « dénationalisée  » et in­tégrée à un mode socialiste international.

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