Grèce : Les irréductibles communistes de l’île d’Ikaria

C’est le « Cuba de la Grèce », un rocher communiste perdu dans la mer Egée, où l’égalitarisme se pratique au quotidien. A l’approche des élections législatives, on y dénonce les « traîtres » et les « imposteurs » de la coalition de gauche radicale au pouvoir. Des « marxistes de pacotille »…

A Ikaria, 45% des habitants votent pour le parti communiste grec (KKE). Angelos Christofilopoulos
A Ikaria, 45% des habitants votent pour le parti communiste grec (KKE). Angelos Christofilopoulos

Ici, pas de grandes villas, de piscines, de yachts, de gros tout-terrain rutilants ou de puissantes limousines. Que de simples maisons blanches aux volets bleus, des petites voitures ordinaires et poussiéreuses, des scooters un peu déglingués sur les routes sinueuses où divaguent quelques chèvres, des barques de pêche multicolores dans une mer d’émeraude où coulent des sources thermales d’eau chaude. C’est l’égalitarisme au quotidien, l’entraide face à la nature hostile, à l’isolement. « Ici, il n’y a pas de classes sociales. Chacun vit simplement, assez pauvrement, solidairement », disent Giannis Mavrogiornis et Catherine Durand, sa femme française, comptables tous les deux. « Si quelqu’un est malade et n’a pas assez d’argent pour se soigner, tout le monde se cotise pour l’aider. »

“Ici, il n’y a pas de classes sociales”, expliquent Giannis Mavrogiornis et sa femme française, Catherine Durand, comptables à Ikaria. (Angelos Christofilopoulos)

A Ikaria, il ne suffit pas de voter communiste, il faut vivre comme un vrai communiste, droit, honnête et fraternel. Très éloignée et oubliée d’Athènes, à neuf heures de bateau, la population a depuis longtemps créé son propre gouvernement, à la base. « C’est une solidarité primitive, basée sur l’agriculture, sur l’échange », explique Nikos Lardas, 44 ans, serveur, communiste depuis l’âge de 16 ans, et président du conseil municipal. Malgré l’effondrement du communisme au niveau mondial, Nikos Laras reste fidèle au poste. Il y croit toujours, et lâche en souriant :

L’espoir meurt en dernier.

Soudés par l’adversité et la rudesse de l’île, les habitants d’Ikaria sont étonnamment ouverts aux étrangers. L’hospitalité n’y est pas un vain mot. Du temps de l’Empire byzantin, on déportait déjà les officiers rebelles sur ce rocher de 660 kilomètres carrés couvert de montagnes, sans port naturel. Ils ont été accueillis à bras ouverts. Toujours rebelle et amoureux de sa liberté, profitant des guerres balkaniques qui accaparaient les Turcs, le « caillou rouge » s’est libéré tout seul de l’Empire ottoman au début du siècle, proclamant unilatéralement son indépendance le 17 juillet 1912. Durant cinq mois, l’île est alors « la Cité libre d’Ikaria », un État indépendant, avec ses forces armées, son drapeau, son hymne, et bien sûr, une constitution progressiste, pleine d’idées sociales.

Les bannis

Puis une assemblée populaire proclame « l’Enosis », l’union avec la Grèce, afin d’empêcher l’Italie de s’emparer de l’île. Cette mémoire existe toujours : celle d’hommes et de femmes qui n’ont pas besoin d’Athènes pour vivre libres. Lorsqu’éclate en Russie la révolution de 1917, l’île est déjà mûre pour le communisme.

Ikaria a proclamé son indépendance de l’Empire ottoman en 1912. Lorsqu’éclate la révolution russe en 1917, l’île est déjà mûre pour le communisme. (Angelos Christofilopoulos)

Bien sûr, lors de la Seconde Guerre mondiale, elle résiste, et subit de lourdes pertes sous l’occupation italienne et allemande. Mais c’est la guerre civile (1945-1949) qui va marquer durablement l’histoire et la mentalité d’Ikaria. Près de 13.000 partisans communistes sont alors déportés sur ce rocher de l’exil par un État grec de droite soutenu par les Américains. Le nombre des déportés (15.000) dépasse largement celui des habitants (11.000). Parmi les bannis d’Ikaria se trouvent des hommes influents et célèbres dont le compositeur et homme politique Mikis Theodorakis.

Professant leurs idées de gauche, ces exilés vont profondément influencer le paysage politique de l’île, finir de la convertir au communisme. Encore une fois, les habitants font preuve d’un sens inné de la solidarité. « Ils ont débarqué les déportés sur la côte comme ça, sans rien pour les loger. Alors on s’est serré dans les maisons pour leur faire de la place », se souvient Despina Moschovaki, 80 ans. Quand on lui demande depuis quand elle est communiste, elle éclate de rire : « Mais depuis ma naissance ! » Elevée dans une famille communiste, elle a adhéré aux jeunesses du Parti, « les Petits Aigles », dès l’âge de 9 ans. A 15 ans, son frère se battait dans les montagnes. Pourchassé par l’armée, il a dû fuir Ikaria pour se réfugier en Roumanie. Despina garde une foi inébranlable :

Pour lutter contre la souffrance et la pauvreté, le communisme, c’est l’avenir de l’humanité, même si je ne serai peut-être pas là pour le voir.

Le stalinisme ? Le goulag ? La chute de l’Union soviétique ? « Des erreurs à corriger et du sabotage. L’URSS reste un modèle », assure-t-elle.

Despina Moschovaki, 80 ans, dit être communiste “depuis sa naissance”. (Angelos Christofilopoulos)

Panagiotis Genouzos, 49 ans, marbrier, représentant de Nouvelle Démocratie, le puissant parti de droite longtemps au pouvoir à Athènes, est résigné. Il s’estime heureux que le parti communiste ne fasse « plus que » 40% dans l’île. « Il fut un temps où c’était 70% », se souvient-il. Son parti conservateur, soutenu par les professions libérales, des commerçants et quelques agriculteurs, a réuni, au mieux, 25% des voix.

A Ikaria, on ne peut rien faire contre l’Histoire, des traditions familiales si profondément enracinées, des convictions si ancrées. Et le fait qu’Ikaria soit négligée par le centre en a fait un terrain fertile pour les communistes.

Malgré les affrontements politiques, les profondes divergences idéologiques, Panagiotis Genouzos relativise : « Les relations avec les membres des autres partis, même avec les communistes, sont bonnes. On fréquente les mêmes cafés, on se parle, on travaille même ensemble pour la commune. Avant toute chose, explique-t-il, il y a un puissant patriotisme commun d’Ikaria. »

Pourtant, pour détrôner les rouges qui règnent depuis des décennies sur l’île, tous les autres partis n’ont pas hésité à se liguer, droite et gauche, contre le KKE : le Pasok social-démocrate, la Nouvelle Démocratie de droite, et même Syriza, la coalition de la gauche radicale, qui a pris le pouvoir en janvier 2015 à Athènes. Mais rien n’y a fait.

Les partis de droite et de gauche, y compris Syriza, se sont ligués pour détrôner le parti communiste sur l’île. En vain. (Angelos Christofilopoulos)

Simple maçon depuis sa jeunesse, ouvrier toute sa vie, sans éducation, communiste et militant de toujours, Stylianos Stamoulos, 68 ans, est fier : « J’ai été élu maire d’Ikaria avec 52% des voix contre un professeur de médecine de l’université très connu et soutenu par pas moins de cinq partis. » Pour lui, les choses sont simples : « Ici, les gens ont naturellement une relation socialiste. C’est une mentalité d’entraide, d’échange, de solidarité pour lutter contre la pauvreté. Ici, les communistes consacrent leur vie au bien commun. Ils prouvent chaque jour par leurs actes qu’ils sont de gauche. Alors les gens nous respectent. Même ceux qui ne sont pas communistes votent pour nous, même des gens de droite. »

« Valets du capitalisme »

Militants infatigables et enthousiastes, les communistes sont présents dans tous les secteurs de la vie de l’île : activités sociales, culturelles, sportives… Le maire d’Ikaria n’a pas fait d’études, ni de science politique, n’a pas lu les philosophes marxistes. Mais pour lui les choses sont claires et évidentes :

Par exemple, je ne vois pas pourquoi ceux qui construisent et font marcher un bateau ne seraient pas les propriétaires. Pourquoi ce bateau appartiendrait à un riche armateur pendant que les ouvriers touchent des salaires de misère ?

Le communisme et la justice, il en est sûr, vont triompher : « C’est juste une question de temps. »

“Même ceux qui ne sont pas communistes votent pour nous”, dit Stylianos Stamoulos, 68 ans, maçon et maire d’Ikaria. (Angelos Christofilopoulos)

La montée de Syriza, la coalition de la gauche radicale, composée de beaucoup d’anciens du KKE devenus « eurocommunistes », a fait mal au Parti à Ikaria. En janvier 2015, Syriza emportait près de 38% des votes dans l’île, plus qu’au niveau national, mordant sur l’électorat rouge. De l’avis général, les relations entre Syriza et le KKE, les deux partis frères ennemis, « sont exécrables ». « Les pires possibles », dit un cadre local du KKE. Les vieux communistes n’ont pas de mots assez durs pour parler de ce parti « traître » de la gauche radicale qui n’a pas hésité à s’allier même avec la droite libérale pour leur faire barrage à Ikaria.

Mais les communistes tiennent leur revanche : ils estiment qu’en signant cet été avec les « néolibéraux » européens un accord économique de rigueur financière, « les imposteurs, les menteurs » de Syriza, qui avaient pourtant promis de lutter contre la pauvreté et l’austérité, ont montré leur vrai visage de « valets du capitalisme ». Les électeurs du KKE qui s’étaient égarés chez ces « marxistes de pacotille » vont rejoindre le solide giron communiste. Et, entourée d’eau bleue, l’île rouge continuera de rêver à la victoire finale.

Jean-Baptiste Naudet / Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/l-obs-du-soir/20150918.OBS6119/ikaria-l-ile-rouge-anti-syriza.html


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Chien Guevara

Ancien chien de berger, viré par son patron parce qu’il avait appris aux moutons à se rebeller, Chien Guevara s’est recyclé en défenseur des libertés acquises qui aboie contre celles perdues.
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