Isabelle Garo, Marx, la dialectique et la pensée

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MICHEL PEYRET :

« Marx, de son côté, s’efforce de restituer la dialectique inhérente à son objet et de trouver une méthode d’approche et un plan d’exposition adéquats à cette dernière, sans qu’ils aient à en dupliquer le mouvement. Et cette différence n’est nullement secondaire : en effet, la refondation matérialiste de la méthode exige la critique de sa définition spéculative mais aussi une autre compréhension de l’histoire, qui implique un tout autre rapport de l’activité théorique à la pratique politique. Plus précisément, que l’émergence d’une critique de l’économie politique coïncide avec la perspective d’une révolution, est une affirmation depuis longtemps présentée par Marx comme la condition de possibilité historique de sa propre recherche et de ses découvertes principales, ainsi que comme la condition de leur effectivité à venir. Dès l’Introduction à laCritique du droit politique hégélien, il affirmait : « il ne suffit pas que la pensée pousse à se réaliser, il faut que la réalité pousse elle-même à penser »(5) et c’est bien l’intuition de cette unité, qui entraîna la production de l’œuvre marxienne ultérieure. L’événement théorico-pratique qu’elle veut elle-même être, de ce point de vue, s’appuie sur l’imminence d’une crise économique et sur la montée concomitante des luttes de classes… »

La dialectique de la pensée et de la réalité…un bon exemple.

LA DIALECTIQUE DANS LE CAPITAL : METHODE OU SCANDALE ?
Colloque « La dialectique aujourd’hui »,
dir. Lucien Sève et Bertel Ollman, Espaces Marx, 1er oct. 2005

La question de la dialectique dans le Capital ressemble au premier abord à une question académique, qui se distribue en deux sous questions bien connues : d’une part, la question du rapport de Marx à Hegel ; d’autre part, la question du plan même du Capital. Je voudrais montrer que ces deux questions se combinent et se « surmontent » en une troisième, qui confère à la dialectique marxienne sa figure propre : il s’agit alors de penser l’inscription théorique et politique du Capital dans une conjoncture historique précise.
En ce sens, la figure de la dialectique comme méthode se combine avec l’analyse de la dialectique comme mouvement croisé de l’élaboration théorique et de l’engagement pratique, en une rencontre qui est sans cesse à réactualiser et qui fait de la dialectique tout autre chose qu’une doctrine, mais aussi tout autre chose qu’un procédé d’exposition : bien plutôt ce perpétuel et renouvelé « scandale », pour reprendre une définition qu’en a donné Marx lui-même.

1/ Questions de méthode
Pour étudier la question de la dialectique dans le Capital, il est utile d’en aborder l’examen en amont et notamment dans la fameuse Introduction de 1857. L’objectif premier de cetteIntroduction est en effet de justifier un projet de plan d’exposition du Capital : elle n’est pas conçue par Marx comme un exposé séparable, pas même au titre d’un « discours de la méthode » préludant aux « essais de cette méthode ». Plus encore, Marx abandonnera bientôt l’idée d’une publication de cetteIntroduction, en la considérant comme inutile et inopportune :

« Je supprime une introduction générale que j’avais ébauchée, parce que, réflexion faite, il me paraît qu’anticiper sur des résultats qu’il faut d’abord démontrer ne peut être que fâcheux et le lecteur qui voudra bien me suivre devra se décider à s’élever du singulier au général »(1).

La remarque est importante : l’ordre de l’exposition existe comme tel, il s' »élève » du singulier au général, et il doit entraîner le lecteur dans le mouvement même de la connaissance, indépendamment de considérations d’ordre philosophique, qui auraient à être présentées séparément. En ce sens, la méthode marxienne est moins démêlage et séparation des éléments de la théorie que principe de recomposition de la pensée et d’organisation du discours.

Mais la méthode marxienne va bien au delà de ces impératifs méthodologiques classiques : elle a aussi pour tâche d’expliquer comment un savoir du réel se construit tout en demeurant inclus dans ce qu’il représente, le monde lui-même, au titre de principe d’intervention et d' »arme critique » : la dialectique est ici puissance transformatrice, profondément politique donc, au sens où elle résulte de la formation conjointe de la théorie et de l’histoire, et cela dans le mouvement d’une double construction incessante de l’un et de l’autre, et de l’un par l’autre. La détermination de la méthode ne doit pas être conçue comme un préalable ; inversement c’est « la société » qui doit demeurer « constamment présente à l’esprit en tant que présupposition »(2).

Marx semble envisager qu’une lecture imprudente de son oeuvre conduise à croire qu’on y rencontre la réalité elle-même et non sa représentation construite. C’est bien pour supprimer ce danger que cette introduction s’attache à définir les conditions d’émergence à la fois historique et théorique des notions de population, de propriété et de travail, d’argent et de production. C’est là l’acquis de ce texte de 57, qui motive son retrait même, ainsi que les multiples refontes du plan du Capital. La dialectique du Capital présente ainsi deux versants, à la fois distincts mais aussi à articuler, dont l’un est méthodologique et l’autre historico-politique. C’est à partir de cet effort d’élaboration originale qu’on peut étudier le rapport de Marx à Hegel à cette époque.

Dans un premier temps, c’est donc sur le terrain méthodologique, que l’analyse de la genèse réelle des catégories et, par suite, de leur genèse idéelle, permet de conjurer ce que Marx considère comme la confusion hégélienne de ces deux aspects, confusion typiquement idéaliste en ce qu’elle présente l’histoire humaine comme le développement de l’Idée ou l’effectuation de son concept. Il faut admettre que, d’une façon générale, toute théorie scientifique du réel en mime le mouvement objectif sans préciser pourquoi ni comment elle parvient à une reconstitution qui peut être criante de vérité.

Ce qu’il faut donc toujours et sans cesse renverser, c’est la part spéculative (ou l’hégélianisme) inhérent à toute théorisation apte à se saisir véritablement de son objet, au point de laisser penser qu’elle le produit. C’est pourquoi la méthode marxienne concerne les conditions de l’investigation, l’ordre de la présentation mais aussi, et peut-être avant tout, les modalités de la réception, réception dont l’ « horizon d’attente » est politique.
Et c’est précisément pourquoi cette réflexion présente aussi une dimension philosophique. Pour Hegel, on le sait, la méthode ne se conçoit véritablement qu’à l’issue du processus de sa mise en oeuvre parce que le contenu, loin d’être son résultat, la précède. Si l' »absolu n’était pas et ne voulait pas être en soi et pour soi depuis le début près de nous »(3), la méthode ne rencontrerait jamais que le résultat de ses propres opérations et la chose même resterait inaccessible en face d’elle. C’est donc bien le mouvement inhérent à l’objet, la dialectique propre au contenu ou encore « le cheminement de la Chose même »(4) qui constitue la méthode et détermine ce que Hegel nomme le logique, par opposition à tout formalisme abstrait.

Marx, de son côté, s’efforce de restituer la dialectique inhérente à son objet et de trouver une méthode d’approche et un plan d’exposition adéquats à cette dernière, sans qu’ils aient à en dupliquer le mouvement. Et cette différence n’est nullement secondaire : en effet, la refondation matérialiste de la méthode exige la critique de sa définition spéculative mais aussi une autre compréhension de l’histoire, qui implique un tout autre rapport de l’activité théorique à la pratique politique.

Plus précisément, que l’émergence d’une critique de l’économie politique coïncide avec la perspective d’une révolution, est une affirmation depuis longtemps présentée par Marx comme la condition de possibilité historique de sa propre recherche et de ses découvertes principales, ainsi que comme la condition de leur effectivité à venir. Dès l’Introduction à laCritique du droit politique hégélien, il affirmait : « il ne suffit pas que la pensée pousse à se réaliser, il faut que la réalité pousse elle-même à penser »(5) et c’est bien l’intuition de cette unité, qui entraîna la production de l’œuvre marxienne ultérieure. L’événement théorico-pratique qu’elle veut elle-même être, de ce point de vue, s’appuie sur l’imminence d’une crise économique et sur la montée concomitante des luttes de classes

En somme, sa réflexion sur la dialectique permet à Marx de dessiner toujours plus précisément la figure de la pratique à l’intérieur de la théorie, sans qu’il s’agisse d’une simple pétition de principe. On comprend alors ce qui autorise Marx à qualifier de « mystifiée » la méthode hégélienne. Si l’unité décrite par Marx est avant tout politiquement programmatique, la méthode ne saurait être dite « la structure du tout pensée dans sa pure essentialité »(6) : l’essence de la réalité historique est sa rationalisation sociale que vise le communisme, et si cette dernière est une perspective qui s’esquisse dans la théorie, elle demeure en attente de sa réalisation pratique.
Dans ce cas, il faut admettre que la totalité sociale ne construit son essence que dans le temps créatif et irremplaçable de l’action collective, et cela contre toute philosophie de l’histoire qui inscrirait la fin dans le commencement. C’est précisément pourquoi la dialectique du Capital n’est pas ce qui assure à la théorie le cours tranquille et linéaire de sa confection et de son exposition, mais ce qui la noue puissamment et contradictoirement à la perspective de la transformation radicale de son objet même.
2/ La dialectique comme scandale
Mais, quoi qu’on fasse, l’enchaînement des concepts produit l’impression illusoire que la théorie épuise le réel et que ce dernier est lui-même d’ordre conceptuel. Déjà, au cours du développement sur l’argent du 1er chapitre des Grundrisse, Marx notait :
« Il sera nécessaire de corriger la manière idéaliste de l’exposé, qui fait croire à tort qu’il s’agit uniquement de déterminations conceptuelles et de la dialectique de ces concepts. Donc surtout la formule : le produit (ou l’activité) devient marchandise ; la marchandise valeur d’échange ; la valeur d’échange, argent »(7).

Corriger la forme idéaliste de l’exposé, c’est surmonter l’idée d’une dialectique qui ne serait que celle des concepts, c’est détruire l’apparence d’une identité entre l’ordre historique du réel et l’ordre logique de l’exposition : « on voit, à ce point, de façon précise, combien la forme dialectique de l’exposé n’est juste que lorsqu’elle connaît ses limites », écrit Marx dans la Contribution à la critique de l’économie politique (8).
Il faut donc distinguer ordre réel, ordre d’investigation et ordre d’exposition, afin que le lecteur ne prête pas naïvement une signification ontologique aux catégories de l’analyse et qu’il repère l’effort de construction dont elles résultent. La postface de la 2nde édition allemande du Capital le dit clairement :

« A l’investigation de faire sienne la matière dans le détail, d’en analyser les diverses formes de développement et de découvrir leur lien intime. C’est seulement lorsque cette tâche est accomplie que le mouvement réel peut être exposé en conséquence. Si l’on y réussit et que la vie de la matière traitée se réfléchit alors idéellement, il peut sembler que l’on ait affaire à une construction a priori »(9).

Mais par-delà la dimension pédagogique de la méthode, elle renvoie à la question plus fondamentale des relations entre connaissance et réalité et c’est en ce sens que la critique de l’économie politique inclut nécessairement une critique de la philosophie.
C’est ce que montre la Postface à la seconde édition allemande du Capital, rédigée en janvier 1873 et où Marx cite longuement le compte-rendu rédigé par l’économiste russe Kaufman. Ce dernier, qualifiant d’un côté Marx de « réaliste »(10), lui reproche par ailleurs une méthode d’exposition dialectique à la fois « idéaliste » et « allemande ». Il est surprenant de voir Marx rétorquer :

« En décrivant ce qu’il appelle ma méthode réelle avec tant de justesse, et pour autant qu’entre en ligne de compte l’application que j’en ai faite personnellement, avec tant de bienveillance, qu’est-ce donc que l’auteur a décrit, si ce n’est la méthode dialectique ? »(11).

Marx profite de l’occasion pour revenir une fois de plus sur son rapport à la philosophie hégélienne.
Dans sa forme mystifiée, la dialectique devint une mode allemande, parce qu’elle semblait glorifier l’état de choses existant. Mais dans sa configuration rationnelle, elle est un scandale et une abomination pour les bourgeois et leurs porte-parole doctrinaires, parce que dans l’intelligence positive de l’état de choses existant, elle inclut du même coup l’intelligence de sa négation, de sa destruction nécessaire, parce qu’elle saisit toute forme faite dans le flux du mouvement et donc aussi sous son aspect périssable, parce que rien ne peut lui en imposer, parce qu’elle est dans son essence, critique et révolutionnaire(12).
Ce n’est pas un hasard si cette note méthodologique fournit à Marx l’occasion de revenir sur son rapport à Hegel, alors même parler de « méthode dialectique » à son endroit relève du contresens délibéré, la dialectique hégélienne étant, comme Marx le sait pertinemment, le mouvement du Vrai et non les règles, préalablement définies, de son exposition.

Mais il faut considérer qu’il répond avant tout ici à un critique, mauvais connaisseur de Hegel, qui conçoit la méthode comme simple technique de présentation. On peut penser que cette définition « classique » de la méthode rend service à Marx, d’une façon toute conjoncturelle : elle lui permet de maintenir, sans l’exposer, la distinction entre une dialectique objective et une dialectique subjective, et de préciser que l’idéel est le matériel transposé.

Commençant ainsi par rappeler le motif du retournement matérialiste de l’idéalisme hégélien, Marx peut alors suggérer, quelques lignes plus bas, que cette inversion s’accompagne d’une proximité plus grande qu’il n’y paraît, sans compromission aucune : la dialectique « saisit toute forme faite dans le flux du mouvement »(13). Et la mention de la crise générale achève de retourner la définition initiale d’une dialectique subjective en critique objective, en pratique révolutionnaire, instruite de la nécessité de son intervention et de la perspective concrète de sa victoire.

On voit ici que Marx se sépare de Hegel, non pas en définissant la dialectique comme méthode, ce qui n’est, à lire ce texte, qu’une première formulation approximative et commode du problème, mais comme l’unité seulement programmatique entre le rationnel et l’effectif. La notion marxienne de méthode se présente finalement comme un foyer de questions permanentes et d’une extraordinaire complexité, en raison même de leur dimension pratique.
De ce point de vue, il n’est pas étonnant que les travaux préparatoires au Capital s’affrontent continûment à la question du plan, c’est-à-dire à ce que Marx nomme l’ordre d’exposition : de septembre 1857 à avril 1868, Marx élabore quatorze projets de plan. Marx abandonne l’idée de partir des catégories les plus générales pour parvenir aux plus concrètes, et il opte pour le passage progressif de l’essentiel au phénoménal, de l’élémentaire au développé.

Le point de départ de l’analyse doit donc être la forme élémentaire du capital, la marchandise, qui en concentre la nature propre et permet de commencer par le plus simple au sein du procès de production (Livre I), avant de traiter des différentes formes de son procès cyclique (Livre II), puis du procès d’ensemble de la production capitaliste (Livre III). Dans le premier livre, Marx classe les catégories à traiter selon une séquence qui va de la valeur d’usage à la valeur d’échange, puis à l’argent, à la survaleur, et enfin aux profits, salaires et rentes. Ce classement peut-être lu comme une transposition des catégories qui appartiennent à la logique hégélienne de l’essence : qualité, quantité, mesure, essence, phénomène(14). La présence d’un vocabulaire hégélien reste d’ailleurs massive : comment le comprendre ?

Marx considère comme acquise, par lui-même mais surtout par son lecteur, sa critique de la philosophie spéculative. Il ne s’agit donc pas d’un retour à Hegel, mais de l’aboutissement d’une critique entamée dès les premiers textes. Il est clair que Marx, face aux accusations d’hégélianisme qui pleuvent sur lui dès la parution du Capital, met un point d’honneur à revendiquer cette ascendance et rappelle systématiquement qu’il a procédé depuis longtemps à la critique matérialiste de la pensée spéculative hégélienne :
« Mes rapports avec Hegel sont très simples. Je suis un disciple de Hegel, et le bavardage présomptueux des épigones qui croient avoir enterré ce penseur éminent me paraît franchement ridicule. Toutefois, j’ai pris la liberté d’adopter envers mon maître une attitude critique, de débarrasser sa dialectique de son mysticisme et de lui faire subir ainsi un changement profond »(15).

Dès lors, si Marx procède bien à l’importation de catégories de la Logique, leur articulation et le passage d’un moment au suivant n’est pas conçu comme un autodéveloppement du contenu mais comme le résultat de l’analyse poursuivie du mode de production, comme le déploiement d’une recherche qui s’attache à discerner puis à épouser les nervures de son objet, représentations idéologiques et scientifiques comprises.
3/ La dialectique ou la critique politique de l’économie politique
On rencontre une confirmation de cette approche dans lesThéories sur la plus-value, et ce sera le dernier temps de mon exposé.

En effet, s’il est exact d’affirmer que le double axe, historique et critique, esquissé dès l’Introduction de 1857, définit le programme de la critique de l’économie politique, l’analyse du mode de production capitaliste, présentée dans les trois premiers livres du Capital, doit logiquement être complétée par une critique développée des concepts économiques. LesThéories sur la plus-value, formant la plus grande partie du manuscrit rédigé par Marx entre 1861 et 1863, sont consacrées à une telle histoire critique et furent initialement destinées à être insérées dans les développements du premier livre(16).
Cette « critique des catégories économiques »(17) est d’une grande importance : se préparant depuis longtemps, elle se développe pleinement tout au long de ces pages tardives, qui maintiennent le terme d’idéologie mais n’en usent plus comme de l’instrument d’une disqualification pure et simple. S’il existe bien des idéologues de profession, il faut soigneusement distinguer ceux qui ne cherchent qu’à enjoliver l’état des choses de ceux chez qui une réelle volonté scientifique se mêle, à des titres divers, à la crainte d’affirmer l’éventuelle mortalité du capitalisme, ainsi qu’à la difficulté de parvenir à une saisie des phénomènes étudiés dans leur connexion d’ensemble. La séparation entre économie classique et économie vulgaire se fonde ultimement sur la reconnaissance d’une dialectique objective, qui finit par faire intrusion au sein même de la théorie :
« Plus l’économie parvient à son achèvement, va donc en profondeur et se développe en tant que système de la contradiction, plus l’élément vulgaire qu’elle a en propre lui fait face de manière indépendante, enrichi d’une matière qu’il accommode à sa façon, jusqu’à ce qu’il trouve à la fin son expression la plus parfaite sous forme de compilation d’un syncrétisme érudit, d’un éclectisme sans principes »(18).

La montée historique des contradictions se produit au sein de la théorie avant d’être pensée par elle(19). En outre, elle fait nettement place à la fonction propre des représentations idéologiques ou scientifiques, comme autant d’instances actives du réel. Cette fonction est décisive en période de crise et elle est donc proprement politique.
C’est pourquoi les pages sur le phénomène des crises qu’on trouve dans les Théories sur la plus-value, qui donnent à voir l’unité de la formation économique et sociale, sont la confirmation du bien-fondé d’une approche dialectique :

« La crise manifeste donc l’unité des moments promus à l’autonomie les uns par rapport aux autres. Il n’y aurait pas de crise sans cette unité interne d’éléments en apparence indifférents les uns par rapport aux autres. Mais pas du tout, dit l’économiste apologétique. Etant donné qu’il y a unité, il ne peut y avoir de crise. Ce qui ne peut rien vouloir dire d’autre que ceci : l’unité des contraires exclut la contradiction »(20).
Au total, c’est à une inscription des représentations dans l’histoire que se livre Marx ici, à travers cette recontextualisation des idées économiques. Elle lui permet de mener à bien son étude des conditions de possibilité d’une connaissance scientifique du réel en l’associant à un bouleversement pratique, qui doit être le renversement politique du mode de production capitaliste et la rationalisation en acte de l’organisation sociale de la production. Expliquant dès lors l’émergence de sa propre théorie, ainsi que la construction précise de son oeuvre, il soumet ultimement au moment pratique révolutionnaire la validation de la dialectique nouvelle qu’il conçoit. La dialectique se présente aussi, contre toute fixation en doctrine, comme le développement sans fin d’une pensée qui se sait elle-même traversée par le mouvement de son objet et par les conséquences inédites de la pratique historique inédite qu’elle s’efforce d’impulser et qui en retour l’animent.

NOTES :
1. Contribution à la critique de l’économie politique, trad. M. Husson et G. Badia, Editions sociales, 1977, Préface de 1859, p. 1.
2. Contribution, éd. cit., p. 167.
3. Hegel, La Phénoménologie de l’Esprit, I, éd. cit., p. 66.
4. Ibid., p. 26.
5. Critique du droit politique hégélien, trad. A. Baraquin, Editions sociales, 1975, p. 206.
6. Phénoménologie de l’Esprit, éd. cit., p. 41.
7. 7. »Grundrisse », Manuscrits de 1857-1858, trad. G. Badia et alii, Editions sociales, 1980, tome I, p. 86.
8. Contribution à la critique de l’économie politique, éd. cit., p. 253.
9. Le Capital, Livre I, trad J.-P. Lefebvre, PUF, 1993, p. 17.
10. Le Capital, éd. cit., I, p. 15.
11. Le Capital, éd. cit., I, p. 17.
12. Le Capital, éd. cit., I, pp. 17-18.
13. Le Capital, éd. cit., I, p. 18.
14. C’est ce qu’a montré Gérard Jorland (Les paradoxes du Capital, Odile Jacob, 1995, p. 33).
15. OEuvres, Economie, t. II, trad. M. Rubel, Gallimard, 1968, p. 528. Seule cette édition du Capital comporte cette note, qui se trouve dans le deuxième chapitre de la première section du livre II.
16. Il faut noter que l’ordre de la rédaction des livres du Capitaldiffère aussi de celui de la présentation. Il est le suivant : I, IV, III, I, III, II (Gérard Jorland, Les paradoxes du Capital, éd. cit., p. 27).
17. Lettre à Lassalle du 22 février 1858, in : Lettres sur « Le Capital », trad. G. Badia et J. Chabbert, Editions sociales, 1964, pp. 85-86.
18. Théories sur la plus-values, trad. G. Badia et alii, tome III, 1976, p. 590.
19. « Il faut chercher à savoir « ce qu’il en est en général de cette contradiction entre le mouvement apparent et le mouvement réel du système »,Théories sur la plus-value, tome II, éd. cit., p. 185.
20. Théories sur la plus-value, tome II, éd. cit., p. 597.

LA DIALECTIQUE DANS LE CAPITAL : METHODE OU SCANDALE ?
Colloque « La dialectique aujourd’hui »,
dir. Lucien Sève et Bertel Ollman, Espaces Marx, 1er oct. 2005

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Michel Peyret

Instituteur, militant communiste en Gironde où il est né, conseiller municipal de Bègles, de Mérignac et de Bordeaux, député de la Gironde en 1986 où il fait partie de la Commission de la Défense l'Assemblée nationale, il participe en 2007 à la rédaction d'un texte-manifeste « Pour les assises du communisme » inspiré des principes de Marx afin de donner le premier rôle aux travailleurs et aux peuples. Il a publié des éditoriaux consacrés aux questions internationales dans le journal ROUGE-MIDI sur Internet.

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