JOUER AVEC LE FEU DE L’ISLAM

Source :  Chérif Abdedaïm.  La Nouvelle République. Alger. Janvier 2016.
http://www.lnr-dz.com/

 

Avec la tension qui règne entre l’Arabie Saoudite et l’Iran suite à l’exécution de l’opposant et homme religieux saoudien cheikh Nimr Baqer al-Nimr ainsi que 46 autres personnes, dont un égyptien et un Tchadien, plusieurs questionnements interpellent les esprits facteurs quant aux tenants et aboutissants qui alimentent cette tension.

 

« Jouer avec le feu » semble l’expression appropriée qui caractérise cette nouvelle situation dans la mesure où les acteurs en conflit ont une implication directe qui peut avoir des conséquences négative sur le monde islamique.

Si une lecture fréquente de cette polarisation sunnisme/chiite insiste surtout sur l’antagonisme religieux sans forcément en saisir les fondements politico-stratégiques, d’autres analyses, à l’opposé, ne veulent retenir comme facteur explicatif que le résultat de rivalités politiques ou sociales attisées par des acteurs et des intérêts extérieurs, en négligeant les soubassements historiques, confessionnels, identitaires et idéologiques du problème. Il n’y a donc pas de causalité unique à ce phénomène, et il convient de garder à l’esprit l’importance des facteurs autonomes.

Dans les faits, cette nouvelle forme de conflictualité résulte bien d’un phénomène de rupture de rapports de force et d’équilibres politico-stratégiques souvent précaires, tant au niveau national que régional. Mais, comme cela a déjà été constaté dans l’histoire, ces ruptures s’alimentent et exacerbent en même temps des imaginaires historiques, culturels et religieux puissants. L’autre constat est que les rivalités entre puissances régionales, dominées, entre autres, par la compétition entre l’Iran et l’Arabie saoudite pour revendiquer le leadership sur le monde musulman, instrumentalisent cette dualité conflictuelle tout en l’attisant. Enfin, il existe un vecteur idéologique puissant, le salafisme tafkiriste, dont se revendique l’Organisation de l’État Islamique, qui conceptualise et promeut une forme d’antagonisme sectaire et de violence extrême, et est à l’origine des violences et des attentats anti chiites comme celui survenu – une première dans l’histoire de ce pays – au Koweït le 26 juin 2015.

Il est nécessaire avant tout de revenir sur le passé pour comprendre pourquoi cette dynamique est parvenue à s’imposer sur la scène régionale.

Depuis son apparition, la branche chiite de l’islam, qui ne représente en fin de compte que 9% de l’ensemble des musulmans, a été structurellement en position minoritaire, ce qui s’est traduit par son éloignement du pouvoir, à l’exception de la dynastie Fatimide (ayant régné sur le monde arabe du Xème au XIIème siècle), et de l’Iran, avec l’avènement, au début du XVIème siècle, de la dynastie Safavide qui y a imposé le chiisme imamite duodécimain( le groupe des chiites qui croient dans l’existence des douze imams). comme religion officielle, statut qui a perduré depuis.
Deux grandes ruptures politico-stratégiques vont provoquer un réveil chiite dans la dernière partie du XXème siècle :

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1/ La Révolution iranienne de 1979 déclenche le premier réveil chiite. Dans le monde occidental, elle révèle l’existence de ce courant schismatique de l’Islam, auparavant tenu en retrait et peu visible en dehors du Moyen-Orient. Cependant, on ne parle pas à cette époque d’antagonisme religieux au sein du monde musulman (en tout cas au niveau des populations), mais plutôt d’une confrontation idéologique et stratégique d’un type particulier découlant d’une révolution messianique, se voulant antimonarchiste et anti-impérialiste. En témoigne le fait qu’au sein des mouvements islamistes sunnites, cet événement est au contraire perçu comme un acte fondateur, qui doit servir de modèle aux autres pays musulmans. Par contre, la Révolution islamique est perçue d’emblée comme une menace grave par certains États du Moyen-Orient, en particulier l’Arabie saoudite, qui se sent directement visée en tant que monarchie alliée de l’occident et se réclamant d’une branche rigoriste et intransigeante de l’islam sunnite, le wahhabisme (l’élément fondateur de cet antagonisme chiisme/wahhabisme est le sac, en 1802, de la ville de Karbala, centre religieux du chiisme, par les guerriers du premier État saoudien).

 

2/ Le renversement du régime de Saddam Hussein en 2003, suite à l’intervention militaire américaine, confère désormais aux chiites irakiens, majoritaires au sein de la population, une place dominante au plan politique et étatique.
A partir de cette date clef se développe au sein même du nouvel Irak, mais aussi des États de la région une forte focalisation sur les paramètres religieux, culturels et identitaires. La période 2003-2005 ancre la polarisation chiite/sunnite, auparavant existante mais non déterminante, comme préoccupation première des pouvoirs en place, mais cette fois ci relayés par les populations avec l’enchaînement d’évènements porteurs de ruptures : élection de 2005 en Irak donnant pour la première fois la majorité aux Chiites, élection en 2005 du président radical Mahmoud Ahmadinejad en Iran, suites de l’assassinat de Rafiq Hariri au Liban, qui crée une forte polarisation autour du Hezbollah, deuxième guerre du Liban à l’été 2006 qui voit ce dernier affronter militairement Israël et rehausser ainsi son prestige auprès des populations arabes chiites et sunnites.

Enfin, à partir de 2011, dans la foulée des soulèvements arabes en Syrie, au Bahreïn et au Yémen, la guerre civile syrienne, par ricochet, exacerbe les tensions sunnites/chiites déjà violentes en Irak, mais aussi, à un degré moindre, au Liban, en accentuant les antagonismes sectaires et confessionnels. Cette polarisation extrême et violente provoque en réaction un puissant activisme de la part des puissances régionales pour soutenir un camp contre l’autre. On en vient à parler non plus seulement d’un choc des identités, mais d’une guerre des identités. Dans le cas de l’Arabie saoudite, il s’agit de contrer cette montée en puissance des chiites en appuyant les ennemis de l’Iran et de ses alliés en Syrie, en Irak et au Liban. Téhéran, de son côté, apporte un soutien politique et militaire direct au gouvernement irakien dominé par les chiites, ainsi qu’au régime de Bachar al Assad constitué autour de la minorité alaouite de Syrie.

 

Avec la tension qui règne entre l’Arabie Saoudite et l’Iran suite à l’exécution de l’opposant et homme religieux saoudien cheikh Nimr Baqer al-Nimr ainsi que 46 autres personnes, dont un égyptien et un Tchadien, plusieurs questionnements interpellent les esprits facteurs quant aux tenants et aboutissants qui alimentent cette tension.

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« Jouer avec le feu » semble l’expression appropriée qui caractérise cette nouvelle situation dans la mesure où les acteurs en conflit ont une implication directe qui peut avoir des conséquences négative sur le monde islamique.
Si une lecture fréquente de cette polarisation sunnisme/chiite insiste surtout sur l’antagonisme religieux sans forcément en saisir les fondements politico-stratégiques, d’autres analyses, à l’opposé, ne veulent retenir comme facteur explicatif que le résultat de rivalités politiques ou sociales attisées par des acteurs et des intérêts extérieurs, en négligeant les soubassements historiques, confessionnels, identitaires et idéologiques du problème. Il n’y a donc pas de causalité unique à ce phénomène, et il convient de garder à l’esprit l’importance des facteurs autonomes.

Dans les faits, cette nouvelle forme de conflictualité résulte bien d’un phénomène de rupture de rapports de force et d’équilibres politico-stratégiques souvent précaires, tant au niveau national que régional. Mais, comme cela a déjà été constaté dans l’histoire, ces ruptures s’alimentent et exacerbent en même temps des imaginaires historiques, culturels et religieux puissants. L’autre constat est que les rivalités entre puissances régionales, dominées, entre autres, par la compétition entre l’Iran et l’Arabie saoudite pour revendiquer le leadership sur le monde musulman, instrumentalisent cette dualité conflictuelle tout en l’attisant. Enfin, il existe un vecteur idéologique puissant, le salafisme tafkiriste, dont se revendique l’Organisation de l’État Islamique, qui conceptualise et promeut une forme d’antagonisme sectaire et de violence extrême, et est à l’origine des violences et des attentats anti chiites comme celui survenu – une première dans l’histoire de ce pays – au Koweït le 26 juin 2015.
Il est nécessaire avant tout de revenir sur le passé pour comprendre pourquoi cette dynamique est parvenue à s’imposer sur la scène régionale.
Depuis son apparition, la branche chiite de l’islam, qui ne représente en fin de compte que 9% de l’ensemble des musulmans, a été structurellement en position minoritaire, ce qui s’est traduit par son éloignement du pouvoir, à l’exception de la dynastie Fatimide (ayant régné sur le monde arabe du Xème au XIIème siècle), et de l’Iran, avec l’avènement, au début du XVIème siècle, de la dynastie Safavide qui y a imposé le chiisme imamite duodécimain( le groupe des chiites qui croient dans l’existence des douze imams). comme religion officielle, statut qui a perduré depuis.
Deux grandes ruptures politico-stratégiques vont provoquer un réveil chiite dans la dernière partie du XXème siècle :

 

1/ La Révolution iranienne de 1979 déclenche le premier réveil chiite. Dans le monde occidental, elle révèle l’existence de ce courant schismatique de l’Islam, auparavant tenu en retrait et peu visible en dehors du Moyen-Orient. Cependant, on ne parle pas à cette époque d’antagonisme religieux au sein du monde musulman (en tout cas au niveau des populations), mais plutôt d’une confrontation idéologique et stratégique d’un type particulier découlant d’une révolution messianique, se voulant antimonarchiste et anti-impérialiste. En témoigne le fait qu’au sein des mouvements islamistes sunnites, cet événement est au contraire perçu comme un acte fondateur, qui doit servir de modèle aux autres pays musulmans. Par contre, la Révolution islamique est perçue d’emblée comme une menace grave par certains États du Moyen-Orient, en particulier l’Arabie saoudite, qui se sent directement visée en tant que monarchie alliée de l’occident et se réclamant d’une branche rigoriste et intransigeante de l’islam sunnite, le wahhabisme (l’élément fondateur de cet antagonisme chiisme/wahhabisme est le sac, en 1802, de la ville de Karbala, centre religieux du chiisme, par les guerriers du premier État saoudien).

2/ Le renversement du régime de Saddam Hussein en 2003, suite à l’intervention militaire américaine, confère désormais aux chiites irakiens, majoritaires au sein de la population, une place dominante au plan politique et étatique.
A partir de cette date clef se développe au sein même du nouvel Irak, mais aussi des États de la région une forte focalisation sur les paramètres religieux, culturels et identitaires. La période 2003-2005 ancre la polarisation chiite/sunnite, auparavant existante mais non déterminante, comme préoccupation première des pouvoirs en place, mais cette fois ci relayés par les populations avec l’enchaînement d’évènements porteurs de ruptures : élection de 2005 en Irak donnant pour la première fois la majorité aux Chiites, élection en 2005 du président radical Mahmoud Ahmadinejad en Iran, suites de l’assassinat de Rafiq Hariri au Liban, qui crée une forte polarisation autour du Hezbollah, deuxième guerre du Liban à l’été 2006 qui voit ce dernier affronter militairement Israël et rehausser ainsi son prestige auprès des populations arabes chiites et sunnites.

Enfin, à partir de 2011, dans la foulée des soulèvements arabes en Syrie, au Bahreïn et au Yémen, la guerre civile syrienne, par ricochet, exacerbe les tensions sunnites/chiites déjà violentes en Irak, mais aussi, à un degré moindre, au Liban, en accentuant les antagonismes sectaires et confessionnels. Cette polarisation extrême et violente provoque en réaction un puissant activisme de la part des puissances régionales pour soutenir un camp contre l’autre. On en vient à parler non plus seulement d’un choc des identités, mais d’une guerre des identités. Dans le cas de l’Arabie saoudite, il s’agit de contrer cette montée en puissance des chiites en appuyant les ennemis de l’Iran et de ses alliés en Syrie, en Irak et au Liban. Téhéran, de son côté, apporte un soutien politique et militaire direct au gouvernement irakien dominé par les chiites, ainsi qu’au régime de Bachar al Assad constitué autour de la minorité alaouite de Syrie.

 

Chérif Abdedaïm

 

 

 

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