La déflation est le pire cauchemar des États-Unis

Source :  Par Ariel Noyola Rodríguez   Mondialisation.ca, 21 septembre 2015  URL: http://www.mondialisation.ca/la-deflation-est-le-pire-cauchemar-des-etats-unis/5477280

 

Depuis plusieurs mois, la Fed a insisté pour dire que la reprise de l’économie américaine est en plein essor. Cependant,  les relances monétaires multimilliardaires [QE : assouplissement quantitatif] et le maintien des taux d’intérêt [taux des fonds fédéraux] quasi nuls n’a pas suffi à dissiper complètement les tendances à la récession. Sept ans après la faillite de Lehman Brothers, l’actuelle présidente de la banque centrale américaine, Janet Yellen, fait face à un sérieux dilemme : arrêter le boom du marché boursier au risque de voir revenir réellement le pire cauchemar des États-Unis, la déflation.

L’économie américaine montre apparemment des signes de reprise. Durant le deuxième trimestre de 2015 le produit intérieur brut (PIB) a augmenté de 3,7% –  en termes annuels – bien au-dessus de l’estimation initiale de 2,3% qui avait été publiée il y a deux mois.

Cette nouvelle révision de la croissance du PIB a rempli d’optimisme les dirigeants de Washington, parce que, selon eux, cela écarte la suspicion qui a surgi au cours du dernier trimestre de 2014, lorsque l’activité économique a diminué de 0,7%.

Washington se vante que le marché du travail s’est reconstitué à un rythme rapide. Le secteur privé a généré plus de 13 millions d’emplois au cours des dernières cinq années et demi. En août, les emplois non agricoles ont augmenté de 173 000, ce qui, tout en étant inférieur à la moyenne de 247 000 constatée au cours des 12 derniers mois, a au moins été suffisant pour réduire le taux de chômage de 5,3 à 5,1%, le plus bas depuis avril 2008.

Les États-Unis se vantent d’avoir atteint un niveau de quasi plein emploi, selon Loreta J. Mestter, la présidente de la Federal Reserve Bank de Cleveland. Toutefois, cette hypothèse contraste avec la précarité vécue par la majorité. L’American way of life – le mode de vie américain – est une fiction que l’on voit seulement au cinéma et à la télévision. Les Américains vivant dans les banlieues les plus pauvres sont devenus les principales victimes d’une politique économique qui favorise moins de 1% de la population.

La Réserve fédérale américaine a un double mandat : d’une part promouvoir la création d’emplois, d’autre part assurer la stabilité des prix, comme nous le lisons dans les statuts de la banque centrale. Cependant, ces objectifs ne sont pas atteints, ils restent lettre morte.

Premièrement, le niveau de rentabilité des entreprises n’est pas suffisant pour enclencher un cycle de croissance à long terme. En conséquence, l’inflation reste trop faible et même en danger de devenir une déflation (baisse des prix). Deuxièmement, le dynamisme du marché du travail américain est fortement exagéré par la Maison Blanche. Le taux de chômage annoncé à 5% masque le sous-emploi caché qui reste très élevé.

Selon une définition plus large du chômage (méthodologie U-6), qui comprend les travailleurs à temps partiel (6,5 millions) – mais qui sont prêts à occuper un emploi à plein temps – ainsi que des personnes qui ont cessé de rechercher un emploi depuis plus d’un an (1,8 million) – mais finiraient par rejoindre la population active – le taux de chômage est de 10,3%.

En savoir plus : L’effondrement de l’économie américaine par Paul Craig Roberts

La stagnation séculaire

Alors que la Fed a maintenu, depuis décembre 2008, le taux d’intérêt des fonds fédéraux entre 0 et 0,25%, elle n’a pas réussi à déclencher des investissements massifs dans la même proportion, ni à stimuler la création d’emplois à travers le pays. Il en va de même dans le cas des programmes d’assouplissement quantitatif (QE) qui sont des mesures ayant peu contribué, ou pas du tout, à atténuer la détérioration du niveau de vie de l’Américain ordinaire.

Ben S. Bernanke, l’ancien président de la Réserve fédérale, avait annoncé en décembre 2008 l’achat d’actifs hypothécaires (titres adossés à des actifs), et en novembre 2010, l’acquisition de bons du Trésor (obligations du Trésor américain), des actions qui, selon sa propre logique, aideraient à augmenter les prêts des banques à l’économie et à maintenir de bas taux d’intérêts sur le long terme.

Jamais dans l’histoire du capitalisme n’avait été réalisé un plan de relance monétaire de cette ampleur : des injections de liquidités d’un montant de €85 Mds chaque mois. En conséquence de cette politique, les achats d’actifs multimillionnaires ont augmenté cinq fois la taille du bilan de la Réserve fédérale, qui est passée de $870 Mds à plus de $4 500 Mds entre août 2007 et novembre 2014.

Les plus grands bénéficiaires ont été les grandes banques d’investissements : Citigroup, Goldman Sachs, JP Morgan Chase, Bank of America, Morgan Stanley, et ainsi de suite. Au lieu de soutenir le développement de l’activité productive et la création d’emplois de qualité, la politique monétaire non conventionnelle mise en œuvre par la Réserve fédérale a promu l’exubérance irrationnelle des investisseurs opérant à Wall Street. En revanche, le processus de récupération de l’économie est demeuré faible et inégal.

Larry Summers, qui était en charge du Département du Trésor de 1999 à 2001 sous la présidence de Bill Clinton, a emprunté, à la fin de 2013, le concept de stagnation séculaire pour discuter des conditions de l’économie américaine, le même que l’économiste Alvin Hansen (1887-1975) avait façonné dans les années 1930, pendant la Grande Dépression.

Si, selon Summers, il est vrai que les marchés boursiers et leurs capitalisations ont retrouvé le niveau précédant le déclenchement de la crise des prêts hypothécaires (subprimes) grâce à la politique de stimulation des banques centrales, il n’empêche que les pays du G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni) continuent d’afficher des taux de croissance décevants.

Dans le cas spécifique des États-Unis, il ne fait aucun doute que depuis de nombreuses années se consolide une nouvelle normalité économique, caractérisée par des niveaux élevés de dette publique et privée, très peu d’investissement en capital et la création d’emplois précaires. Le problème est que l’arsenal de l’État américain est devenu de plus en plus incapable de lutter contre les tendances à la récession qui rôdent autour de l’économie.

La Réserve fédérale est divisée

Il n’y a toujours pas de consensus parmi les membres de la Réserve fédérale sur l’opportunité d’augmenter les taux d’intérêt des fonds fédéraux. Avant d’aborder aujourd’hui et demain leur rencontre [les 16 et 17 septembre], la plus grande préoccupation des autorités monétaires des États-Unis est le risque d’émergence de la baisse des prix. Et c’est un fait établi que la déflation est beaucoup plus néfaste pour l’économie qu’une inflation élevée.

Alors que les entreprises réduisent les prix de leurs produits, les consommateurs commencent à différer leurs achats, avec l’espoir que les prix vont continuer de baisser. Les capitalistes se retrouvent avec un niveau de demande en chute libre, et doivent donc réduire leurs niveaux de production et licencier les travailleurs.

Les revenus des consommateurs s’effondrent, diminuant encore plus le niveau de la demande. Donc les entrepreneurs diminuent encore plus la production et l’emploi, sombrent dans la spirale de la dépression qui combine la déflation et le recul du PIB. En outre, le service de la dette des entreprises devient excessif, les défauts augmentent et la solvabilité des banques est mise dans une situation périlleuse.

La grande énigme pour le département du Trésor et la Réserve fédérale est que, malgré les relances budgétaire et monétaire, le niveau des prix reste en dessous de 2% depuis trois ans à l’exception d’un léger rebond à la mi-2014. En juillet l’Indice des prix à la consommation (IPC, pour son sigle en anglais) a augmenté de seulement 0,2% sur un an. Si les prix des denrées alimentaires et de l’énergie étaient exclus, l’inflation serait de 1,2%.

 

 

 

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