La jeune fille assise par terre dans le métro

DANIEL DUCHARME :

Metro_2014Ce matin, une jeune fille toute vêtue de noir s’est assise par terre dans le métro. Elle était grande, mince, pour ne pas dire maigre, avec des cheveux sombres coupés comme ceux de Paul McCartney au début des années 1980. Elle n’était pas particulièrement jolie avec son nez un peu fort et ses yeux glauques. Et elle ne respirait pas la propreté non plus. Ses ongles, à ce que j’ai pu remarquer, étaient sales en-dessous. De plus, elle portait une vareuse parsemée de taches d’origine douteuse, ce qui n’arrangeait rien… Bref, on ne peut pas dire qu’elle savait s’apprêter pour se rendre agréable à la vue des autres dont elle semblait se foutre éperdument, par ailleurs.

Au départ, elle était assise à côté de moi, sur le siège latéral. Plongé dans un roman historique que je lisais sur ma Kindle, je n’ai pas porté attention à sa présence somme toute discrète, du moins jusqu’à ce que, pour une raison qui m’a échappé – si raison il y avait, bien entendu – elle se lève d’un geste brusque. Un moment, j’ai cru qu’elle cédait sa place… mais non, elle se laissa délibérément choir par terre, libérant par le fait même son siège qu’une jeune fille s’empressa de prendre sans s’assurer, au préalable, qu’il eût mieux convenu de l’offrir à une personne âgée.

Les gens debout, accrochés au poteau central du wagon, l’ont regardée, mais elle soutenait leur regard avec une teinte de mépris, voire d’arrogance. Quant à moi, j’ai poursuivi ma lecture… mais avec moins de concentration. Il faut dire que la jeune fille gênait le passage. En effet, pour entrer dans la voiture, comme pour en sortir, il fallait légèrement la contourner. Elle ne parlait pas, toutefois. Aucun son ne sortait de sa bouche aux lèvres fines. Je me suis demandé ce qu’il lui prenait, à cette jeune fille, de poser un geste qui, malgré sa simplicité apparente, pouvait être considéré comme un signe de mépris à l’endroit des autres. Certes, ces « autres » sont faciles à amalgamer dans la normalité de ceux qui se rendent chaque matin au travail pour gagner leur vie. Quand on se place en retrait, comme la jeune fille semblait le faire, on ne voit que le troupeau, que la foule des hommes et des femmes identifiés à l’existence pauvre et monotone du métro-boulot-dodo. On peut les mépriser ces gens-là qui, sans prendre part aux décisions du monde, le font tourner malgré eux. Mais ce faisant on ne voit pas que les hommes et les femmes sont uniques et multiples, comme des marguerites dans un champ de marguerites. On ne sait rien de ces gens, au fond. Alors les mépriser est aussi stupide que le jugement que portent parfois Monsieur et Madame Toutlemonde sur les marginaux qui croisent parfois leur chemin.

Soudain, d’autres personnes, moins accommodantes que ces représentants de la majorité silencieuse, commencèrent à proférer, non pas des menaces, mais des remarques à propos de la jeune fille. Cela aurait pu mal finir… Heureusement, à la station Frontenac, elle s’est décidée à se relever, tout en regardant les usagers du métro comme si elle cherchait à les défier. Aurait-elle pu être violente ? Je ne le crois pas, bien qu’elle donnât l’impression de s’en foutre un peu de ce qu’on aurait pu lui faire. Un peu comme les punks qu’on rencontre avec leurs chiens sur la rue Sainte-Catherine à l’est du Quartier latin ou autour du square Viger.

La jeune fille a donc quitté les lieux sans demander son reste. Pour ma part, je suis descendu trois stations plus loin, à Berri-UQAM, non loin de mon bureau où de nombreux dossiers m’attendaient. Et je n’ai plus repensé à la jeune fille par la suite.

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

16 pensées sur “La jeune fille assise par terre dans le métro

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    26 octobre 2014 à 15 03 51 105110
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    T’a rien compris pauvre esclave conformiste et même si j’essayais de t’expliquer tu ne comprendrais pas plus. T’es complice volontaire de tout ce qui se passe de négatif dans ce monde dont la destruction de la vie de millions de gens partout dans le monde mais même ça tu ne peux le comprendre. Consommes, produit des déchets en n’en plus finir pour polluer la nature et la détruire et surtout prostitue toi pour un salaire. Au fond tes qualités moraux les plus élevées c’est l’hypocrisie et le mensonge, continue à te mentir à toi-même et à faire comme si de rien n’était.

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    31 octobre 2014 à 19 07 19 101910
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    Non, en effet, je n’ai rien compris à votre commentaire.

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      31 octobre 2014 à 19 07 59 105910
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      Moi j’ai compris son commentaire, même si je ne le cautionne pas totalement.
      Quand on a rien d’autre à faire que de lire un bouquin sur un kindle dans les transports en commun sur le chemin de son boulot, c’est sur qu’une paumée, négligée (par obligation), ça peut choquer…
      Tu l’as respectée, d’autres passagers, moins. Le fait est qu’elle, elle a respecté tout le monde ! (sauf géner le passage ?)
      Ton écrit relate un fait de société intéressant, dont tu ne ressors pas totalement propre ni indemne.
      Le réel problème serait de se questionner sur le pourquoi de tant (et de plus en plus) de gens comme cette « gothique paumée », et aussi … comment y remédier !
      Les états de lieux sont aisés, mais chercher les causes n’est pas le fort de l’être humain actuel.

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    31 octobre 2014 à 21 09 05 100510
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    @André Lefuneste

    Je ne comprends pas la nature de votre propos adressé à M. Ducharme. Je n’ai rien noté dans son article qui mérite votre mépris.

    Il a été observateur d’une situation comme nous le sommes tous. Il a eu le courage d’exprimer sa réflexion.

    M. Lefuneste, je vous en prie, offrez-nous vos commentaires sans attaquer la personne. Nous n’allons nulle part ainsi.

    Avec tout mon respect,

    Carolle Anne Dessureault, éditrice

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    31 octobre 2014 à 23 11 31 103110
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    La vielle génération des baby-boomers ne comprendra jamais ma génération, vous êtes prisonniers des idées et valeurs d’un temps révolu et définitivement dépassé. Nous somme la génération zéro car il n’y a plus rien pour nous, car vous (les baby-boomers) avez tout pris sans rien nous laisser que de beaux discours et de belles histoires qui ne s’accordent en rien avec ce que nous vivons. Nous ne somme pas du même temps culturelle et économique (les trente glorieuses) que vous. Vous êtes le passé, nous sommes l’avenir, nous ne nous conformerons pas à votre culture en faillite, nous serons irrévérencieux, violent et sans pitié pour tout ce qui est de vos vieux idéaux.

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    1 novembre 2014 à 8 08 41 114111
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    Merci, Chien Guevara, pour ton commentaire avec lequel je suis en accord. En me rendant au boulot, je croise chaque jour des dizaines de sans-abris et, en effet, je ne me sens ni propre ni indemne. Et je me sens impuissant à les aider. Si tu as une idée, je suis preneur. Cela dit, ces observations relèvent de la littérature et, en conséquence, elles ne visent pas à faire une analyse sociale. La plupart d’entre elles se passent dans les transports publics, et j’en ferai un recueil un jour ou l’autre qui sera publié chez ÉLP éditeur. Certes, monsieur Lefuneste ne l’achètera pas… Sinon, j’ai autre chose à faire que de lire un bouquin dans le métro. Si je le fais, c’est que je me rends à mon travail. Si je me rends à mon travail, c’est que j’ai encore un enfant de l’âge de monsieur Lefuneste aux études. Je n’ai pas de grosse bagnole, donc je prends les transports en commun qui sont, en général, bondés et inconfortables. Je travaille plus de 50 heures par semaine pour faire vivre ma famille. Bref, je suis sans doute conformiste, mais je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autres pour le moment. Chacun doit gagner sa vie, et certains doivent gagner la vie d’autres personnes en plus.

    Je peux comprendre qu’on soit irrévérencieux et sans pitié, mais pas violent. La violence se pratique depuis des millénaires, et on n’a qu’à voir le résultat. Et la violence aussi s’oppose à la démocratie en ce qu’elle a pour but de faire taire les gens, de les museler, de les éliminer. Or, je suis démocrate, social-démocrate, même si cela peut choquer certains à gauche comme à droite. Pour le reste, je suis de la génération post-boomers, ces gens qui se sont retrouvés le cul dans l’eau au début des années 1980. Il n’y avait pas de boulot dans ce temps-là parce que, en effet, la génération précédente avait tout pris. Les gens de ma génération ont erré pendant pas mal d’années avant de décrocher un emploi. Pour ma part, j’ai trouvé mon premier poste permanent à l’âge de 42 ans. Je me considère chanceux ; parfois, je croise une connaissance universitaire de ma génération qui vend L’Itinéraire sur les coins de Ste-Catherine et Amherst.

    Monsieur Lefuneste a raison: je suis le passé et, par le fait même, n’ai aucun avenir. Sauf qu’il a tort dans son discours de génération. Des gens de sa génération, j’en connais plein. D’abord, j’ai pas mal de collègues qui ont de bons emplois permanents à 30 ans et qui, je vous jure, sont beaucoup plus conformistes que moi. Et sans compter tous ceux qui manquent de me frapper au volant de leurs grosses bagnoles polluantes. Bref, associer la révolte à une génération ne témoigne certainement pas d’une analyse rigoureuse du monde actuel. On n’a qu’à se promener dans les quartiers du sud-ouest pour voir plein de jeunots friqués. Et vous verrez que leurs idéaux sont plus vieux que les miens.

    Le problème de certains idéaux c’est que, pour les atteindre, il faudrait procéder à l’élimination physique de la moitié de la population. Et là, je ne suis pas preneur.

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      1 novembre 2014 à 10 10 24 112411
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      Vous avez très bien cerné la problématique des idéaux (certains) qui poussent à l’extrême quand vous dites : « Le problème de certains idéaux c’est que, pour les atteindre, il faudrait procéder à l’élimination physique de la moitié de la population. Et là, je ne suis pas preneur. »

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    1 novembre 2014 à 8 08 52 115211
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    Bonjour, ‘ Bref, associer la révolte à une génération ne témoigne certainement pas d’une analyse rigoureuse du monde actuel. ‘ : Exact car éventuellement on se rend compte que la source du problème sont les banquiers-financiers sans scrupules.

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    1 novembre 2014 à 8 08 58 115811
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    Refuser de nager lorsqu’on tombe dans un lac n’élimine pas le problème auquel on fait face.

    Toutes les générations, l’une après l’autre ont été immergées dans le lac social et ont du nager dans la direction qu’elles choisissaient. C’est le seul choix qui reste à chacun des individus d’une génération.

    Je ne crois pas que votre génération soit la génération zéro. À mes yeux, elle vaut extrêmement plus que ça. En fait, elle est NOTRE espoir. Qu’un jeune homme se rebelle contre la situation présente, c’est tout à fait normal. L’important est qu’il en vienne à « percevoir » ce qu’il lui est possible de faire pour améliorer la situation. Démolir le chemin parcouru ne déblaie pas du tout celui à parcourir.

    Quant à la jeune fille de l’article, j’admire son indépendance et son individualité. Il est plus que probable qu’elle réussira sa vie selon QUI elle est au lieu de tenter de devenir qui elle voudrait paraître.

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      1 novembre 2014 à 19 07 02 110211
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      100% d’accord avec toi Lefebvre : chaque génération, et à chaque époque a eu, et aura toujours, ses problèmes, qui sont dus en partie (mais pas totalement) à la génération précédente.
      Il faut trouver sa place et s’adapter, car jeter la pierre sur le passé ne fait pas avancer.
      D’accord aussi sur l’indépendance et l’individualité de l’actrice principale du texte de Daniel : se démarquer du moule qu’on veut nous imposer est signe de courage, donc tôt ou tard de réussite (qui sera sans doute plus personnelle que sociétale).
      D’ailleurs la réussite « sociétale » est-elle vraiment une réussite ?

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        5 novembre 2014 à 10 10 50 115011
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        On oublie souvent que le « juge » le plus impitoyable que nous rencontrerons dans notre vie est « soi-même ».

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    1 novembre 2014 à 10 10 50 115011
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    Je suis touché qu’une simple micro fiction basée sur une observation de la vie quotidienne suscite autant de commentaires. C’est ce qui fait la richesse de ce site. Merci à tous.

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        1 novembre 2014 à 19 07 30 113011
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        Observer la vie quotidienne et la retranscrire touchera toujours une corde sociale sensible.
        Et ouvrira toujours un débat intéressant : Merci Daniel !

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    3 novembre 2014 à 3 03 55 115511
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    Un chouette billet, et sa place sur les Sept lui donne encore plus de richesses, puisqu’il a provoqué des commentaires qui ont poussé l’auteur à exposer un point de vue dans ses réponses. J’apprécie. Je propose qu’en guise de post scriptum à sa micro-fiction, Monsieur Ducharme rajoute, pour son recueil, un résumé des échanges et de sa position. Car autant des internautes ont toute latitude pour s’ajuster à ce qu’ils lisent en interagissant avec l’auteur et les camarades, autant des lecteurs de livres ne le peuvent pas, et restent sur leur premier jugement sans avoir pu l’améliorer en le confrontant à ceux des autres. Or, les micro-fictions de ce monsieur suscitent souvent des réflexions, et des réactions. Les passer au feu des Sept pourrait être le moyen d’offrir aux futurs lecteurs une aide appréciable dans la construction de leurs propres points de vue.

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      5 novembre 2014 à 3 03 26 112611
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      Enfin quand meme , il aurait pu aller lui demander si ça allait non ?
      Si je voyais une personne s’écrouler c’est la première chose que je ferai ! Le mec avec sa Kindle , c’est un tocard parmi les tocards ….
      Personne ne peut le nier maintenant .

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