La pirogue, un film sénégalais de portée universelle

DANIEL DUCHARME    J’ai déjà écrit, au mot frontière de mon ouvrage Ces mots qu’on ne cherche pas, ce que je pensais des frontières qu’érigent les pays pour rétrécir le monde au sens propre comme au figuré. J’ai aussi rédigé une critique assez émotive du roman d’Éric-Emmanuel Schmidt, Ulysse from Bagdad, qui aborde un thème similaire. Par contre, je n’ai jamais parlé du film Welcome (2009) de Philippe Lioret qui met en vedette le comédien français Vincent Lindon. J’aurais dû, pourtant… mais, peu importe, car ce texte, ce roman et ce film se rejoignent dans ce magnifique long-métrage de Moussa Touré sorti en 2012 et que nous avons pu voir dans deux ou trois salles de cinéma au Québec.

Voici le synopsis du film tel qu’il circule un peu partout sur les sites promotionnels : « Un village de pêcheurs dans la grande banlieue de Dakar, d’où partent de nombreuses pirogues. Au terme d’une traversée souvent meurtrière, elles vont rejoindre les îles Canaries en territoire espagnol. Baye Laye est capitaine d’une pirogue de pêche, il connaît la mer. Il ne veut pas partir, mais il n’a pas le choix. Son frère fait partie du voyage, le capitaine de la pirogue ne connait pas assez bien la mer, et au pays, aucun avenir n’est possible… Il devra conduire 30 hommes en Espagne. Ils ne se comprennent pas tous, certains n’ont jamais vu la mer et personne ne sait ce qui les attend au bout du voyage… »

J’ai vu ce film avec mes yeux d’occidental, bien entendu, avec tout de même un léger avantage sur mes contemporains : j’ai vécu dans ces villes africaines pendant plusieurs années, ces lieux où l’espoir est si mince que de jeunes gens n’hésitent pas à s’embarquer sur des bateaux de fortune pour tenter une aventure qui se termine, la plupart du temps, mal. Aux Comores, on les appelle les kwassa-kwassa. Ailleurs, en Asie et dans les Caraïbes, on les désigne plutôt sous le nom de boat-people. Dans les années 1980, des milliers de Haïtiens sont morts sur ce type d’embarcations en tentant de rejoindre les côtes américaines.

Le film de Moussa Touré jette un regard lucide sur ce phénomène qu’il nous fait vivre de l’intérieur, c’est-à-dire comme si nous étions parmi eux dans la pirogue. On côtoie ces gens, des Sénégalais et des Guinéens d’origines ethniques et de religions diverses. On fait connaissance avec ces passeurs et avec ceux, si naïfs, qui travaillent pour eux. Le cinéaste ne les dénonce pas avec des mots (ce n’est pas un film politique), mais il sait utiliser les images comme d’autres savent recourir à l’écrit pour passe leur message. À la fin, on s’attache à ces gens…. de sorte qu’on sort de la projection cinématographique avec une tristesse infinie. On en sort en deuil, effondré comme si nous avions perdu des amis.

Vous ne sortirez peut-être pas de ce film indemne.  Ou peut-être que oui, après tout. Qui suis-je pour préjuger des émotions des autres ? Pour ma part, il m’a arraché une larme, ce film. Il a bouleversé mon humanité, m’a placé en situation de malaise tout en dévoilant cette impuissance à changer les choses, sentiment que j’ai trop souvent éprouvé en vivant sous ces latitudes.

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site
elpediteur.com

4 pensées sur “La pirogue, un film sénégalais de portée universelle

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    8 juin 2014 à 9 09 28 06286
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    effectivement UN FILM D’UNE PROFONDE vérité – dur mais c’est ça la vie dans ces pays.

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    27 novembre 2014 à 19 07 38 113811
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    J’ai adoré ce film, que j’ai vu il y a 2 ans, dans, comme tu le sous-entends, un cinéma « alternatif ». Il n’a d’ailleurs été à l’affiche que 15 jours. Même pas eu le temps de le suggérer à une amie sénégalaise, tant sa projection fut éphémère.
    On se demande pourquoi …
    Bon, pas grave : depuis, je me suis procuré le DVD et je lui ai offert !

    C’est en effet, à mes yeux un pur chef d’oeuvre, tant par sa cruelle réalité, que par la modestie avec laquelle il l’exprime.
    Pas de pathétisme, ni de manichéisme. Le genre d’approche de sujets profonds que j’adore. Qu’on apprécie le film ou pas, il ne peut laisser indifférent. J’ai moi aussi, tout comme toi Daniel, essuyé un début d’humidité au coin de mes yeux en sortant, et ai profondémment ouvert mes poumons à l’air frais extérieur pour me ressourcer et retrouver mes esprits, car j’avais presque partagé le mal de mer, la peur, la souffrance de ces acteurs anonymes.

    Un film a recommander à tous les « racistes » et les insensibles : ils en comprendront peut-être mieux les humanistes.

    Merci Daniel d’en avoir parlé.

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    29 novembre 2014 à 0 12 37 113711
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    Merci Monsieur Ducharme de nous faire connaître ce film

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