La place de l’informatique dans nos vies

DOMINIQUE BOISVERT :

C’est un sujet difficile et délicat. Difficile parce complexe et presque irréversible. Délicat parce tellement répandu, accepté, voire même idolâtré qu’on ne peut le questionner sans bousculer beaucoup de monde.

Je ne prétends ni maîtriser parfaitement le sujet, ni épuiser le débat avec ce premier texte. Mais il faut bien commencer quelque part, modestement, à moins de se résigner à rester sur place. Alors, commençons!

D’abord reconnaissons que l’informatique est là pour rester, comme la découverte de la fission nucléaire : quoi qu’on en pense et malgré certaines conséquences dangereuses, on ne les « désinventera » pas. On ne remet pas le dentifrice dans son tube!

Ensuite, reconnaissons que l’informatique a pris –et continue d’étendre– une place insoupçonnée dans l’ensemble de nos vies individuelles et collective; et cette emprise s’étend de plus en plus géographiquement, dans tous les milieux et sur tous les continents. Les « cellulaires », qui semblaient être une mode il y a dix ou quinze ans, sont devenus, à travers leur mutation vers les « téléphones intelligents », un véritable mode de vie.

L’informatique est un peu comme le pétrole : on la retrouve partout et on en dépend de plus en plus. Opérations bancaires, systèmes automobiles, dossiers médicaux, dessins d’architecture, jeux vidéos, médias électroniques, achats par internet, modélisations et simulations, domotique et robotique, gestion des réseaux électriques, etc. On ne la remarque même plus tellement elle est omniprésente… tant qu’elle ne tombe pas en panne.

Le Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) avait consacré, en 2011, un dossier complet aux nouvelles technologies de l’information et de la communication : « Les NTIC, aide ou piège? » (Bulletin Simpli-Cité, vol. 12, no 2-3).

Pour cette première réflexion, je me contenterai de recenser brièvement deux livres qui apportent un éclairage intéressant, mais fort différent, sur deux aspects de la question : Hackers, Au cœur de la résistance numérique et Pause, Comment trois ados hyperconnectés et leur mère (qui dormait avec son smartphone) ont survécu à six mois sans le moindre média électronique.

Hackers, Au cœur de la résistance numérique

HackersCe livre, écrit par la journaliste Amaelle Guiton, a été publié en 2013 par les éditions Au diable vauvert (249 p.). Il s’agit d’une incursion passionnante dans l’univers des « hackers » qu’on connaît très peu (à moins d’en être un soi-même) et que l’on confond généralement, à tort, avec les « pirates informatiques ».

Les hackers sont plutôt des gens qui « aiment comprendre le fonctionnement d’un mécanisme, afin de pouvoir le bidouiller pour le détourner de son fonctionnement originel » (Wikipedia). Le « hack », c’est beaucoup plus une démarche, un état d’esprit, qu’une série d’actions ou d’objectifs précis. Les hackers sont, en informatique, des gens qui ne se contentent pas de peser sur des touches pour obtenir les résultats qu’un fabricant a pensés pour eux (jeux, logiciels, etc.) mais qui cherchent à comprendre l’outil qu’ils ont entre les mains, à en explorer toutes les possibilités, quitte, souvent, à en inventer eux-mêmes des nouvelles à travers leurs bricolages. Et le tout, dans une atmosphère essentiellement ludique!

Pourquoi le monde des hackers est-il si important pour toute réflexion sur l’informatique? Parce que les hackers sont, à bien des égards, des pionniers et des résistants essentiels pour la collectivité.

Des pionniers parce qu’ils sont parmi les premiers, et trop souvent les seuls, à se préoccuper vraiment de ne pas devenir les serviteurs (et encore moins les esclaves) des machines qu’on leur met entre les mains. Ils tiennent à demeurer des acteurs de l’univers informatique, et non pas de simples consommateurs ou spectateurs de ce que les multinationales ne cessent de leur proposer.

Et des résistants parce qu’ils tiennent, par-dessus tout, à maintenir leur liberté (et celle de tous les internautes) face aux multiples tentatives, de plus en plus fortes, pour contrôler et marchandiser les divers contenus sur Internet. C’est d’ailleurs pourquoi l’hacktivisme devient de plus en plus une forme reconnue et importante d’activisme militant et politique.

Ce livre fut pour moi une véritable découverte. Car l’univers des hackers est une sorte de monde à part, dans lequel on a besoin d’être introduit. Non pas que les hackers soient particulièrement fermés ou clandestins (ils animent souvent des centres qui ont pignon sur rue), mais pour bien des gens comme moi, qui pestent dès qu’ils rencontrent leur premier « bogue », ce genre de milieu est le dernier qu’on songerait à fréquenter.

Et à travers ce grand reportage d’Amaelle Guiton, j’ai découvert les enjeux qui se cachent derrière les réseaux de « fournisseurs d’accès à Internet », les différentes approches du « logiciel libre » et les batailles qui se mènent en faveur du partage des données par opposition à la logique du droit de propriété (fût-elle intellectuelle), les rapports entre informatique et démocratie (aussi bien dans nos vieux pays que dans les pays où s’élaborent des révolutions), les codes d’éthique que se sont donnés les hackers, les tensions ou divergences qui peuvent exister entre diverses écoles ou tendances parmi eux, etc.

Mais surtout, j’ai découvert que l’informatique est un fabuleux terrain d’expérimentations et de luttes pour des militantEs de partout dans le monde (bien au-delà de ses visages les plus médiatisés que sont Wikileaks et Anonymous). Et que si ce milieu est nettement hors de ma portée et de mon intérêt (j’ai déjà assez de mal à faire fonctionner mon ordinateur et à gérer mes courriels!!!), je suis vraiment très heureux que des gens mènent, sur ce terrain de l’informatique, des batailles essentielles qui rejoignent les combats que nous menons aux niveaux économique, social et politique.

Pause, Comment trois ados hyperconnectés et leur mère (qui dormait avec son smartphone) ont survécu à six mois sans le moindre média électronique

PauseCe livre, écrit par une autre journaliste, Susan Maushart, a été publié d’abord en anglais (The Winter of Our Disconnect) en 2011 et sa traduction française a été publiée en 2013 par les éditions NiL (365 p.).

Grande admiratrice de Henry David Thoreau et de son Walden ou la vie dans les bois, l’auteure, née aux Etats-Unis, vit en Australie depuis 25 ans. Elle s’y est mariée deux fois, a eu deux filles et un garçon qu’elle élève maintenant comme mère célibataire : Anni, 18 ans, Bill, 15 ans et Sussy, 14 ans au moment de ce que toute la famille va rapidement nommer l’Expérience.

Disons d’abord que j’ai vraiment beaucoup ri tout au long du livre. Non pas que ce soit un sujet léger ou traité de façon humoristique; mais l’auteure a une verve et un style absolument irrésistibles. Le récit de leur aventure familiale et de ses multiples péripéties est raconté avec un naturel et un sens de la répartie (venant des enfants surtout) qui fait véritablement de nous des spectateurs plongés au milieu d’eux. C’est criant de vérité, et vraiment très drôle.

Et pourtant, une telle Expérience est tout sauf naturelle et évidente. Car les quatre protagonistes sont des « accros » à tous les gadgets électroniques, certainement autant que la moyenne et peut-être même un peu plus. Alors se couper de cet univers pour six mois risque d’amener toutes sortes de conséquences imprévisibles, aussi bien pour la mère que pour les enfants (sans compter que c’est un projet de la mère et non pas des ados : le seul fait de convaincre les enfants d’embarquer dans l’Expérience est déjà un exploit en lui-même!).

Impossible de rapporter ici toute la richesse d’un tel livre. Car la force de l’auteure, c’est de mêler constamment le récit de l’aventure (y compris, par moments, des extraits de son journal quotidien) avec des réflexions fort bien documentées sur les divers enjeux soulevés par l’Expérience : sur les rapports parents-enfants et l’éducation contemporaine, sur le monde virtuel par rapport à ce qu’on pourrait appeler « la vraie vie », sur l’ennui réel ou appréhendé et son rapport avec les passions, les découvertes et même le bonheur, sur l’impact de l’informatique sur nos cerveaux et nos modes de perception, de pensée et d’apprentissage, sur la différence entre les natifs numériques (ceux qui sont nés avec l’informatique) et les immigrants numériques(ceux qui ont dû s’y adapter comme adultes), sur les nouveaux modes de socialisation à l’ère de Facebook, et même sur des choses aussi quotidiennes et essentielles que l’alimentation, le sommeil et l’exercice physique.

L’avantage d’un tel livre, c’est qu’il nous permet d’explorer des questions importantes sans le caractère aride des études scientifiques ou des analyses sociologiques ou philosophiques. C’est à travers l’expérience bien concrète et personnalisée de cette famille à laquelle on s’identifie facilement, à travers les questionnements qu’elle traverse et les découvertes qu’elle fait au fil de ces six mois qu’on est interpellé sur nos propres hypothèses, nos propres préjugés et nos propres pratiques.

Et contrairement à ce qu’on aurait pu penser, tous les participants à l’Expérience semblent apparemment y trouver leur compte, même Sussy qui avait d’abord préféré retourner vivre chez son père plutôt que de renoncer à son MySpace. Pourtant, si chacun y fera des découvertes utiles, parfois importantes et durables, l’expérience et la réflexion n’aboutissent pas à des conclusions tranchées, générales ou définitives. Ce qu’on retient surtout, c’est que « tout a un prix ou des conséquences » : on ne peut pas vivre immergé dans l’univers virtuel (comme c’était le cas de cette famille) sans que cela entraîne inévitablement toutes sortes de résultats et vous prive de toutes sortes d’autres possibilités. Car bien des choses heureuses qui se sont produites au cours de ces six mois auraient été totalement impossibles (et même impensables pour les protagonistes) sans cette période forcée de jeûne informatique.

Bref, si l’informatique n’est ni le diable, ni la panacée, son usage n’est ni anodin, ni sans conséquences. C’est pourquoi l’auteure termine et résume son livre avec « les dix commandements de l’hygiène numérique ».

(à suivre)


avatar

Dominique Boisvert

Membre du Barreau pendant 20 ans, Dominique Boisvert a choisi de travailler essentiellement en milieux populaires dans les domaines de la solidarité internationale, des droits humains, des immigrants et des réfugiés, de l'analyse sociale, de la paix et de la nonviolence et des questions spirituelles. Co-fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) en 2000, il a publié aux éditions Écosociété L'ABC de la simplicité volontaire (2005) et ROMPRE! ou Le cri des « indignés » ( 2012). Il a également publié aux Éditions Novalis, Québec, « tu négliges un trésor ! Foi, religion et spiritualité dans le Québec d'aujourd'hui » (2015) et La « pauvreté » vous rendra libres !, Essai sur la vie simple et son urgente actualité (2015). Il anime, depuis 2010, le blogue du RQSV (www.carnet.simplicitevolontaire.org) et il a aussi son propre site (www.dominiqueboisvert.ca) depuis le printemps 2014.

6 pensées sur “La place de l’informatique dans nos vies

  • avatar
    3 octobre 2013 à 11 11 34 103410
    Permalink

    Merci Dominique, pour avoir démystifier le concept d’hacker.

    Je suis moi-même un hacker depuis mon adolescence. Mon frère étudiait l’électronique au collège privé, je me suis mis à lire ses livres pour comprendre comme fonctionnait un récepteur radio. J’ai conçu un tas de récepteurs radio différents depuis le récepteur a un transistor jusqu’au récepteur à double entré. Ça m’a permis de créer ma méthodologie d’investigation et de compréhension en technologie. Ça m’a aussi ouvert à l’univers de la réception des postes de radio du monde entier sur ondes-courtes et m’a permis de prendre conscience qu’il y avait d’autres points de vue sur l’actualité que ceux diffuser par nos médias locaux. Au début des années 1980, je me suis intéressé aux premiers ordinateurs personnel pour savoir comment ils fonctionnaient et j’ai appris par moi-même la programmation en langage machine pour programmer l’ordinateur. J’ai appris à me débrouiller efficacement avec les ordinateurs. Donc je suis un hacker, non un pirate informatique. Les journalistes mêlent souvent les deux pour faire des articles plus spectaculaires.

    Nous pouvons, tous, devenir des hackers dans différents sujets et être créatif. Pourquoi pas devenir hacker en biologie des sols, par exemple, mieux comprendre la complexité du sol et sa relation aux plantes et créer de nouvelles façon pour enrichir la vitalité du sol et obtenir de meilleur résultats avec nos plantes…, etc.

    Un tas de possibilités s’ouvre à nous si nous somme prêt à faire l’effort et nous rendre moins dépendant du spécialiste donc plus d’économie véritable pour nous et nous contrôlons la technologie selon nos besoins et non selon ceux de l’industrie et de leur financiers.

    Répondre
  • avatar
    3 octobre 2013 à 13 01 31 103110
    Permalink

    @ Dominique

    OUI ! En plein dans le 1 000 ! Car il faut comprendre qu »il y’a deux 2 simplicités volontaires. La simplicité qu’on pourrait dire « objective » du « lofa of bread & jug of wine », qui vise a une indépendance/liberation de la complexité du monde matériel qu’a créé la technologie… et celle, subjective, qui est une acceptation/détachement de cette complexité, en la tenant pour acquise, mais en en faisant l’usage le plus simple sans jamais en devenir l’esclave et en n’y prêtant qu’un minimum d’attention. Pn peut vivre celle-ci avec un ordinateur.

    Les puristes du premier groupe ne sont pas branchés au réseau; ceux du deuxième le sont, mais ont des bougies a la maison et sont psychologiquement prêts a vivre indéfiniment une panne…

    Ca, ce sont les puristes, les zélateurs de chocs. Mais derrière eux, il y a la masse énorme et croissante des « Esvistes » d’occasion qui, de deux voies, choisissent la plus simple. Ils vont de ceux qui cherchent activement à réduire la consommation au véritable essentiel … à ceux qui, sans se priver de rien, cessent simplement de consommer tout ce qu’un minute d’attention leur montre qu’ils ne veulent pas vraiment.

    Or, ce sont ces derniers, qui semblent les tièdes et les marginaux du combat pour la simplicité, qui peuvent pourtant gagner VITE la guerre au consumérisme et changer le monde. Car si – n’écoutant plus les sirènes de la publicité et ne cédant pas à l’envie malicieusement programmée d’en avoir « plus que les Jones » comme symbole d’une vie réussie – chacun n’acquérait plus que pour consommer et ne consommait que pour son plaisir, la société capitaliste que nous connaissons s’effondrerait en quelques semaines.. Il faudrait juste se demander ce qu’on ferait après… Et ça c’est une autre histoire dont il faudra parler.

    Pierre JC Allard

    Répondre
  • avatar
    3 octobre 2013 à 13 01 49 104910
    Permalink

    @ Robert Huet

    On cherche parfois au bout du monde la plante rare qui pousse au fond du jardin. Si vous vous y connaissez en PHP et en WordPress, j’aimerais avoir avec vous une conversation entre quatre-z-yeux. Pas pour monter un bizness et faire des sous; juste pour sauver le projet de communication citoyenne que je crois important et auquel je m’échine depuis des années.

    Cordialement

    PJCA

    Répondre
    • avatar
      3 octobre 2013 à 14 02 23 102310
      Permalink

      Je n’ai pas appris à programmer en PHP ni à utiliser WordPress puisque je ne sers pas de ce langage ni de cet outil web pour mes besoins d’utilisations de mon ordinateur. Même les hackers ne savent pas tout sur l’informatique car c’est un sujet tellement vaste. Je sais ce que j’ai besoin pour faire fonctionner mon ordinateur et je l’ai appris par moi-même. Mais tout peut s’apprendre même à l’âge de soixante ans mais c’est drôlement plus lent qu’à l’âge de vingt ans

      Répondre
    • avatar
      3 octobre 2013 à 16 04 11 101110
      Permalink

      Je perçois un peu votre problème.

      La complexité réside au transfert et à la mise en page.
      Passer du database de WordPress et sa mise en page à un autre database soutenant un autre système CMS (Content Management Systems) peut demander du temps, beaucoup de temps pour un amateur, si on tient à l’imagerie qui peu l’accompagner et, pour plusieurs, aux commentaires qui y sont attachés.

      Un CMS est un système de mise en page et de publication avec la conservation de la correspondance y attenant, pas un réel système de sauvegarde ou de transfert. Le piège du CMS est justement la sauvegarde des commentaires et des IP, de la mise en page, et les multiples problèmes qui surviennent lors d’un changement de système.

      Un informatitien d’expérience peut manipuler avec un minimum de risques ce type de transfert, pour l’amateur c’est « Bonne Chance ». Le réel problème, pour un amateur, est le temps qu’on met pour conserver une mise en page et les commentaires, pas les textes ou les images eux-mêmes.

      Solution : Savoir bidouiller, comme un hacker, ou trouver un bon samaritain qui a le temps (surtout le temps), pour exécuter le projet. L’autre solution est d’appeler un professionnel et payer pour le travail qu’il fait.

      Malheureusement ma situation ne me donnent pas ce temps.

      Personnellement mes sites web (journal, blog etc..) sont en réseaux fermés, non référencés, contenus sur une clé USB avec un serveur inclus, et quelques logiciel « d’hacktivistes », qui me permet de diffuser et mettre en ligne de partout dans le monde. Vous comprenez pourquoi.

      DG

      Répondre
  • Ping : » Avancez en arrière! «  | Les 7 du Québec

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *