La poubelle

Poubelle-classique

DANIEL DUCHARME   À l’arrière de ma maison il y a une poubelle qui ne sert plus à rien depuis longtemps. Une poubelle cylindrique faite de lanières de tôle grise avec un couvercle tout bosselé qui, en raison de son état, s’ajuste mal aux rebords. Une poubelle au design classique, quoi. Du genre qui ne se fait plus, le plastique ayant largement remplacé la tôle en ce monde. D’ailleurs, cela ne manque pas de m’étonner en cette ère où la protection de l’environnement est devenue un enjeu de société… Ceci dit il est trop vrai que la tôle rend tellement un son désuet et altère tellement les contours de ces vieux objets devenus hors sujet et qu’on élimine en douce, justement au nom d’un environnement sain, renouvelé, rafraîchi, modernisé. Les vieilles poubelles toutes cabossées de ce type sont bonnes pour les vidanges, si vous me passez le mot. C’est du moins ce que je croyais jusqu’à ce que survienne cette histoire de poubelle…

Cette poubelle tout en rondeurs, donc, de facture classique, a fait son temps et je souhaite m’en départir, Voilà qui est tout à fait légitime compte tenu de son état de délabrement. Il est clair que le fardeau de cet objet ordinaire m’épargne par le fait même le fardeau de la démonstration. C’est dit : elle doit partir. Pour ce faire, en prévision du ramassage hebdomadaire par les éboueurs de la ville, je l’ai mise sur le bord du trottoir la veille au soir, en même temps que le sac vert foncé contenant les déchets domestiques de la maisonnée. En cela, je me conforme au règlement municipal de l’arrondissement qui exige que les déchets soient placés dehors après vingt heures, et non avant sinon l’amende pourrait s’avérer salée. Parlez-en à mon voisin grincheux qui estime que ce règlement municipal l’empêche de se coucher tôt ou de se lever tard, c’est selon. Sauf que, malgré ma stricte observance du règlement, le lundi en question, les éboueurs ont ramassé le sac vert, mais pas la poubelle qui a été jetée sans ménagement sur le terrain devant de la maison.

« Ils croient sans doute qu’il s’agit d’une vraie poubelle », me dit mon voisin, le soir même quand je l’ai croisé en rentrant chez moi après une journée exécrable au bureau. Plus tôt dans la semaine, je lui avais confié mon intention de me départir de cet objet devenu inutile.

« Sans doute », lui répondis-je sans conviction en ramassant ma vieille poubelle, encore plus cabossée que la veille.

Les éboueurs ne passant plus qu’une fois par semaine, le lundi suivant, exactement à la même heure, j’ai répété l’opération en prévision du ramassage hebdomadaire. Je mis  alors la poubelle de tôle cabossée sur le bord du trottoir, toujours accompagnée d’un sac vert rempli de déchets. Il importe de comprendre que la poubelle est intégralement vide et que cela, du moins tel est mon souhait, accentue son statut intrinsèque de déchet. Le message, non exempt d’ambivalence je dois le reconnaître, passera-t-il, cette fois-ci? Pour en avoir le cœur net, le lundi matin, je décidai de différer mon départ au bureau afin d’observer de ma fenêtre les éboueurs à l’œuvre. Vers sept heures quarante-cinq, avant même le passage du camion, je vis deux hommes préparer le terrain en regroupant les sacs verts en paquets de trois ou quatre, histoire d’accélérer les opérations du ramassage des ordures. Lorsqu’ils arrivèrent devant chez moi, je les vis mettre le sac vert dans la fausse poubelle et déplacer celle-ci jusque dans la rue, à deux mètres du trottoir environ.

Le voisin a raison, me suis-je dit avec étonnement : ils croient vraiment qu’il s’agit d’une vraie poubelle.

Ne me laissant pas décourager pour autant, le lundi suivant, comme les fois dernières, je mis la poubelle à côté de mon sac vert. Cette fois-ci, toutefois, inspiré en cela par le peintre Magritte, j’apposai sur le devant de la poubelle, en lettres capitales de couleur rouge, l’inscription suivante :

CECI N’EST PAS UNE POUBELLE

Tout devenait on ne peut plus clair, maintenant. Même pour un éboueur affairé et habituellement peu soucieux de s’encombrer à cogiter des phénomènes défiant une méthodologie concrète, routinière et bien configurée. Mais le soir même, en rentrant du boulot, quelle ne fût pas ma stupéfaction de retrouver la poubelle, encore une fois, couchée de tout son long sur mon terrain. Merde alors, me dis-je, ces éboueurs ne comprennent donc rien à rien dans le jeu nuancé de la logique des mondes possibles. Et là, je commençai à m’énerver.

Le lundi suivant, je répétai le manège pour une quatrième semaine consécutive…. Je mis derechef ma poubelle de tôle froissée, toujours décorée de son inscription paradoxale, sur le bord du trottoir, mais sans le sac vert que je laissai volontairement dans le driveway. En agissant ainsi, je souhaitais confronter les éboueurs au dépouillement méthodique de mon approche de la question. Voyant une poubelle vide esseulée, ils comprendraient peut-être que cette poubelle, tout en ayant l’apparence d’une poubelle, n’en était pas une. En d’autres termes, ils assimileraient l’idée que cette poubelle n’était plus un contenant, mais un contenu, c’est-à-dire un déchet qu’il fallait ramasser comme tout autre déchet.

Le lendemain, j’observai la scène de ma fenêtre. À l’approche du camion, je vis les deux mêmes éboueurs se saisir de la poubelle. Après avoir constaté sa légèreté, l’un d’entre eux jeta un regard à l’intérieur de la chose pour, bien entendu, s’apercevoir qu’elle était tout ce qu’il y avait de plus vide. Malgré cette évidence, il secoua la poubelle de tôle contre la paroi amovible de l’arrière du camion, comme s’il espérait en sortir quelque chose. Cela fit une sorte de bruit de percussion, un genre de bang prolongé comme dans un écho. Puis, l’air perplexe, l’éboueur lança la poubelle et son couvercle sur mon terrain, juste devant la maison et s’en alla rejoindre son collègue sans demander son reste.

C’est alors que mon sang ne fit qu’un tour. Je sortis, courus derrière le camion et, en deux temps trois mouvements, me retrouvai derrière les employés municipaux auxquels je criai :

« Messieurs, ma poubelle ! Nom de Dieu, pourquoi vous ne la ramassez pas ? »

L’un des deux, celui qui avait rejeté ma poubelle d’un air perplexe, me dit :

« On ramasse les vidanges, nous autres, pas les poubelles. »

Alors, d’une voix d’où le désespoir suintait à grosses gouttes, je lui répondis :

« Mais ce n’est pas une poubelle ! »

En remontant sur le marchepied du camion, il lança un cri au chauffeur :

« On y va ! »

Ce n’était pas « On y va ! »  chercher la poubelle du monsieur mais bien « On y va ! »  comme dans « On s’en va ! ». Il pointa même son index  sur sa tempe en le faisant tournoyer dans un sens et dans l’autre pour finalement s’adresser à son collègue auquel il dit : « Un hostie d’malade, ce gars-là… »

J’arpentai lentement le trottoir jusqu’à chez moi, animé par le douloureux sentiment d’avoir échoué dans ma mission communicative car, malgré tous mes efforts, je n’avais pas réussi à convaincre un honnête citoyen qu’une chose, quelle que soit sa nature, ne s’avère pas toujours conforme à son apparence.

Et une question demeurait suspendue dans mon esprit chagriné… Que vais-je donc faire de cette « poubelle » maintenant ?

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

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