Laicisme; nouvelle religion (4)

 

YAN BARCELO:

Toute la question de fond, qui fait s’affronter laïcisme et foi religieuse, s’est maintenant déplacée. Il ne s’agit plus de simplement séparer les pouvoirs de l’Église et de l’État. Il est maintenant impératif d’enlever du domaine politique le moindre signe religieux, qu’il s’agisse du crucifix de l’Assemblée nationale ou, tout particulièrement, de la prière du maire Tremblay. Déjà, la pensée laïque occupe la position dominante et établit la base du débat : si on conserve le crucifix à l’assemblée, c’est en tant « qu’objet du patrimoine historique », certainement pas à titre de « signe religieux ». Vouloir le conserver à titre de signe religieux le condamnerait irrémédiablement aux oubliettes.

Or, que le maire Tremblay récite ou non une prière en début de séance de son conseil me semble guère un sujet de controverse. Qu’il en fasse une me laisse, en fait, plutôt indifférent. Mais retournons la situation : si le maire d’un village se mêlait, au début de chaque conseil, de faire une profession de foi athée, n’y aurait-il pas lieu de s’inquiéter?

Pour ma part, je le serais. Pourquoi? Parce que je craindrais que ce politicien soit animé de façon suspecte par un programme dont les fondements ne conviendraient pas nécessairement à une conscience religieuse. Et c’est là, je crois, le fond du problème : cette prière du maire Tremblay inquiète des gens qui récusent tout agenda politique qui soit d’inspiration religieuse, chrétienne ou autre.

Tout ce théâtre des « offenses » et des « signes » est peut intéressant en soi, sauf dans la mesure où il recouvre des préoccupations plus profondes. Il s’agit de savoir si les décisions politiques du maire seront inspirées par des valeurs de foi chrétienne ou par des valeurs de non-foi athée. Ces deux sphères sont-elles incompatibles? Pas nécessairement. Il y a un vaste territoire d’humanisme où elles peuvent se rejoindre. Toutefois, il y a des sujets limites où elles s’affrontent: l’euthanasie, l’avortement, les contenus pédagogiques des écoles, les subventions aux événements culturels.

On dira que le maire de Saguenay n’a pas grand-chose à voir avec l’euthanasie et l’avortement. Pas de façon directe dans les grands débats législatifs, il va de soi. Mais il peut approuver ou interdire l’octroi d’un permis pour une clinique d’avortement sur son territoire pour toutes sortes de raisons…  Ou il peut approuver une subvention en préférant un concert de musique sacrée plutôt qu’un « jam heavy metal ».

Or, je prévois que c’est sur ce terrain des enjeux politiques que l’offensive laïque va porter de plus en plus. Il ne s’agira plus seulement d’aseptiser l’espace public en y retirant tout « signe » religieux. Il s’agira de plus en plus d’extirper de la pensée étatique toute inspiration, toute notion, plus encore, tout relent qui soit de l’ordre de la croyance religieuse et de la foi. Et je ne parle pas ici de la foi dans sa saveur chrétienne (le petit Jésus, la Vierge Marie, etc.). Je parle de la foi dans sa dimension existentielle et cosmique commune à toute religion et à toute spiritualité. Comme je l’ai démontré dans mon essai, il s’adonne que notre « saveur » de foi, en Occident, est profondément et radicalement chrétienne. Et cet enracinement a donné tout le « miracle » de civilisation qu’est l’Occident. En tentant d’arracher cet enracinement, on risque de faire flétrir cette civilisation elle-même.

Or, si le laïcisme, qui est essentiellement une variante de l’athéisme, est lui aussi une religion, il y a tout lieu de le traiter comme tel, comme une religion parmi d’autres. Et ses demandes d’oblitération des signes religieux ne doit pas porter plus de poids que la demande d’une musulmane pour porter le voile.

Tout ce débat autour de la foi et du laïcisme peut sembler fort abstrait et déconnecté de toute réalité concrète. Un débat stérile entre les intellectuels citadins du laïcisme et le « quétaine » de Saguenay. Pas du tout. Je vais tenter de montrer dans ma prochaine chronique comment ce discours de la foi, ou plutôt son absence croissante, agit très concrètement dans notre société. Dans la même édition de La Presse du 17 février où on attaquait le maire de Saguenay pour sa prière publique, dans la page voisine A20, un exemple éloquent nous était fourni des conséquences très concrètes, et malheureuses, d’un monde de plus en plus dominé par la foi laïciste. Et je tenterai de le « déchiffrer ».

Yan Barcelo

Repris de son article du 12 mars 2011

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