L’assassinat du petit poisson/chaperon rouge au fond du bois

par MÉMOIRE DU TEMPS

« Il était une fois une petite fille qui s’en allait dans les bois ; elle se rendait chez sa mère-grand… »

C’est ainsi que la jeune Pénélope commença son roman d’adolescente. Elle le rédigea d’abord en anglais, sa langue natale. Chaque nuit venue, turlupinée par un mot peut-être mal orthographié ou une expression un peu bancale, elle se relevait, se relisait, déchirait tout et jetait les débris dans la cheminée s’il y avait encore des braises, ne laissant aucune trace de ses errances littéraires ; au bord des larmes, elle se recouchait déçue de son récit banal.

Dès qu’elle trouvait un moment matinal, elle s’y remettait, cela depuis très longtemps. Comme elle maîtrisait de mieux en mieux le français, elle se résolut à écrire les premières phrases dans cette langue, qu’elle espérait plus facile. Jamais elle n’avait parlé à quiconque de sa passion ; pas même, au fil des années, à son mari, ses enfants, ses amis. Jamais non plus elle n’avait dépassé quelques pages qui terminaient toutes en confettis ou en cendres. Rien ne la décourageait pourtant, elle ne doutait pas qu’un jour arrivassent l’inspiration et le style convenant à son désir d’être lue, publiée, reconnue comme romancière.

Des années plus tard, on lui proposa un emploi d’attachée, mais elle se rendit vite compte qu’en réalité on ne lui demandait rien à part répondre parfois au téléphone et prendre un message. Au début elle n’osait pas trop utiliser cette inactivité pour elle et s’ennuyait car peu de sonneries retentissaient dans son petit bureau. Elle disposait d’un ordinateur pour noter les rares informations importantes et les transmettre par courriel à la personne concernée ; un lundi, la perspective de vivre encore une semaine d’ennui la décida : elle se lança et saisit au clavier une nouvelle version de son livre, le cœur battant, craignant qu’on la surprenne et surtout qu’on lise ce qu’elle écrivait ; mais non ! Elle rentra chez elle soulagée. Elle ne réussit pas à s’endormir, se leva et prétextant l’oubli de son portable sur son lieu de travail, elle y retourna. Le gardien du bâtiment grogna pour lui rouvrir l’étage. Elle se relut, ce n’était pas bon, elle effaça le fichier et rentra plus sereine chez elle.

Le lendemain, dès qu’elle disposa d’un moment, en réalité tout de suite, elle alluma sa machine, prête à taper une histoire X.0… Le fichier effacé la veille était à nouveau affiché avec un petit mot d’un informaticien : « J’ai constaté que le fichier « Red_Hot_Riding_Hood.doc » avait été effacé par erreur cette nuit, je vous l’ai donc restauré. ». Les questions emplirent sa tête : l’avait-il lu ? Si oui, avait-il apprécié ? Sinon, allait-il la dénoncer ? Elle serait licenciée ; personne dans son entourage ne comprendrait qu’à son âge, elle perde son temps à écrire des niaiseries. Elle fut tentée de supprimer à nouveau la preuve de son inconduite, mais une inspiration soudaine la saisit et elle continua son texte. Elle avança plus que toutes les autres fois, puis entama le chapitre II, et en fin de journée, elle le terminait presque. Elle n’osa pas se relire et repartit chez elle heureuse d’avoir franchi une étape fondamentale de son ambition littéraire.

Elle consacra à cette tâche les deux mois qui suivirent et put enfin inscrire le mot « Fin ». Jamais elle n’avait imaginé réussir. Ce travail lui avait paru moins difficile qu’elle ne le craignait, il lui avait suffi de laisser libre cours à ses idées, d’effectuer quelques recherches, de vérifier que c’était sans faute et assez bien conçu. Elle s’inquiétait quand même d’avoir choisi un idiome moins familier que sa langue maternelle qu’elle ne parlait presque jamais mais lisait toujours avec plaisir. Elle demanderait à une amie de bêta-lire le tapuscrit.

Elle dut attendre plusieurs semaines avant d’en avoir un retour. Pour patienter, elle entama un deuxième ouvrage, une histoire d’amour dans l’Angleterre victorienne. Enfin, elle reçut le compte-rendu de sa lectrice. Elle ouvrit le message le cœur battant.

« J’ai lu ton roman. Il n’y a pas de fautes grammaticales ni stylistiques, c’est un bon point. Ton récit semble destiné aux enfants mais pas les enfants actuels, plutôt des jeunes d’il y a cinquante ans bien plus naïfs que de nos jours. Il est trop candide aussi pour avoir la duplicité de certains contes ou écrits traditionnels, ceux qui ont plu de tout temps aux gamins. Il trouvera peut-être son public au sein de notre génération curieuse de redécouvrir ses émotions enfantines. Je suis désolée d’être un peu dure mais tu as souhaité un avis sincère et compétent, je ne veux pas te donner d’illusions. Ton amie Valérie. »

Elle s’en doutait, une Française de souche ne pouvait ressentir les mêmes émois qu’une Galloise élevée dans les traditions du pays. Elle aurait dû l’écrire en anglais, bêtasse qu’elle était !

Elle partit à la recherche d’un éditeur car elle espérait être publiée au plus vite, son mari avait prévu bientôt une grande réception au manoir et elle ferait une surprise à tous en offrant son livre. Elle dénicha une société qui proposait l’édition à la demande en quelques jours. Il suffisait de se rendre au 3ter Rue des Chaperons Rouges dans une petite ville pas loin de Paris.

Elle trouva facilement C-est-Publié, au quatrième face. Sur la porte était indiqué « Entrez »… Personne, seulement une machine ressemblant à une grande imprimante. Un mode d’emploi succinct proposait de déposer son document dans le bac du haut avec une première page comportant son nom et son adresse, puis d’appuyer sur le bouton rouge START. Elle mit les feuilles et poussa le bouton. Le tas disparut très vite à l’intérieur de l’objet. Un papier s’imprima dix minutes plus tard.

« Félicitations Pénélope !

Le comité de lecture de C-est-Publié a lu avec attention votre œuvre. Il est enthousiaste et pense que vous avez un grand avenir comme écrivain. Nous vous proposons de le tirer à de nombreux exemplaires. Regardez sur le côté droit de l’appareil, il y a une fente pour la carte bleue et vous pouvez commander dès maintenant autant de livres que vous souhaitez. Ils seront livrés chez vous sans doute jeudi, au plus tard vendredi.

Nous sommes très heureux de vous accueillir parmi nos auteurs et souhaitons une longue collaboration avec vous.

Le gérant de C-est-Publié. »

Elle lut la petite affiche collée à côté du terminal de paiement, qui précisait la somme due selon le nombre d’exemplaires désiré. Elle hésita entre 500 et 1000, se décida pour le millier. Le montant était considérable, 23 000 euros, pour un roman qui ne comportait que cent vingt pages, mais sa livraison arriverait à temps et elle pourrait donner son roman à chaque invité. Les autres bouquins, elle était sûre qu’ils partiraient facilement en dédicaçant ici ou là et aussi en les envoyant à des critiques littéraires.

Effectivement, trois jours plus tard, on sonna à la porte du manoir.

— Bonjour, c’est bien ici les mille enveloppes à livrer en provenance de C-est-Publié ?

— Oui, ce n’est pas dans des cartons ?

— Non, des pochettes matelassées en grand nombre.

Les deux employés de la Poste déchargèrent du camion chaque pile de vingt exemplaires et les déposèrent en tas sur le sol de l’entrée.

Elle les remercia même si elle ne s’attendait pas du tout à ce genre d’expédition à l’unité. Elle ouvrit une enveloppe au hasard. Le titre indiquait Le grand chaperon rouge. avec son nom et une image de couverture dessinée montrant un loup en train de dévorer une adolescente dans une ambiance gore.

Elle lut l’incipit :

« C’était une petite fille qui s’en allait une fois dans les bois, elle se rendait chez sa grand-mère… »

FIN

Illustration de Sabine Rogard.

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