LE DÉVELOPPEMENT DES ÉTATS AFRICAINS, APPROCHE PARADIGMATIQUE?

Par : KOUAMÉ Django. Le 9.06.2018. Sur http://www.les7duquebec.com

 

Les États africains sont confrontés à la problématique du développement qui se traduit par des crises économiques et politiques. Si les États africains sont en crise, c’est parce qu’ils sont contraints d’assurer les exigences de l’économie et de la politique moderne. Ces crises trouvent leur source à l’origine même de la formation des États africains et dans l’actualité: la colonisation et la suprématie économique des États occidentaux. Si  cette thèse est pertinente à plus d’un titre, elle demeure importante pour rendre compte, de façon satisfaisante, le maintien du sous-développement des États africains. Toutefois si elle explique le maintien du sous-développement, elle ne nous donne pas un modèle d’action pour en sortir. C’est pourquoi il faut éviter l’erreur des différentes thèses sur le développement des États africains qui ne prennent pas en compte les questions de l’intégration africaine et de l’éducation, déterminations qui sont des caractéristiques des États développés.

Mots clefs : Afrique, Colonisation, Crise, Développement, Économie, Éducation, État, Intégration, Politique


Introduction

Les États africains sont confrontés à la problématique du développement qui se traduit par des crises économiques et politiques. L’une et l’autre conjuguent leurs effets pour donner au continent un visage douloureux, lacéré, expression d’une tragédie sans nom. Les manifestations les plus connues de ces crises sont : la famine, la pauvreté, le déficit budgétaire, la surveillance des économies africaines par les institutions financières internationales. Selon Braillard et Djalili (1984), «dans un système économique mondial dont les leviers de commande échappent aux pays du Tiers-monde, ces derniers ne peuvent exercer une véritable souveraineté économique et, sans cette dernière, la souveraineté politique qu’ils ont conquise demeure en bonne partie un leurre ».

L’assertion de ces auteurs montre la nature de cette double crise: une dépendance vis-à-vis de l’Occident. Elle montre aussi, et surtout, le lien unissant la dépendance économique et la dépendance politique des États africains. Si l’une est source des difficultés matérielles, l’autre se traduit par des tensions politiques, des guerres civiles et tribales.

 

L’asservissement économique et politique constitue le problème majeur des sociétés africaines auquel les États doivent nécessairement trouver une solution. L’exigence d’une libération économique et politique simultanée des États africains se trouve formulée dans le processus historique qui les a portés à l’existence. Ce dernier définit, en réalité, leur identité et les problèmes auxquels ils se heurtent. «Les États de l’hémisphère du Sud, écrit à juste titre Châtelet (1981), malgré leur diversité socio-géographique, ont en commun la situation historique qui les a portés à l’existence: celles de peuples et de nations qui ont subi, durant de longues périodes, le joug colonial classique et les conséquences psychologiques, sociales et matérielles que celui-ci a engendrées le sous- développement économique, la destruction des structures de la société, l’étouffement de la culture nationale.» Cette situation historique précise, spontanément, la finalité du pouvoir politique dans les États africains : « pour la plupart d’entre eux, ajoute naturellement Châtelet il s’agit de faire exister l’État comme un État moderne, avec en commun, cette obligation de lutter d’une part, contre les séquelles du passé colonial et de l’autre, de combattre l’actuelle domination économique, qui tend de multiples manières à limiter leur souveraineté.»

 

Si l’Afrique est en crise, c’est parce qu’elle est contrainte d’assurer les exigences de l’économie et de la politique moderne. Ce passage de Châtelet est très instructif car il montre que les crises actuelles de l’Afrique trouve leur source à l’origine même de la formation des États africains et dans l’actualité: la colonisation et la suprématie économique des États occidentaux. Elle est, la conséquence de la non-résolution du problème tout à la fois économique et politique ayant défini leur finalité au moment de leur émergence : la mise en place et la croissance des États modernes et, simultanément, le développement.

Le dilemme dont il est question, n’est-il pas la contradiction apparemment insurmontable des États africains de poursuivre le projet de développement et, en même temps, d’obtenir la reconnaissance des diverses communautés africaines que ce projet vise à détruire ?

À proprement  parler, les États africains ont-ils en conscience cette contradiction ? Sinon ils ne la reconnaissent-ils que pour la nier aussitôt à cause de leur détermination à accorder la priorité à la mise en place des institutions dans des conditions conformes au développement de l’univers africain ? Pour eux, le problème n’est-il pas clair dès le début ? Ne s’agit-il pas, dans tous les cas et par toutes les volontés de créer un développement identique à celui sur lequel se fonde les États européens ?

Notre article a pour but de montrer que la colonisation est à l’origine des problèmes du sous-développement des États africains. Elle est la destruction transformatrice de la nature initiale des communautés africaines  et, donc, elle est la création d’êtres nouveaux, dépendants d’elle pour exister. La seconde articulation de ce travail détermine les conditions d’instauration du paradigme de développement.


 

I – Le fait colonial, cause du maintien du sous-développement

Le développement après lequel court les États africains, se manifeste, concrètement, dans le développement des forces productives: c’est l’économie capitaliste, dans laquelle le primat est accordé à la marchandise (Marx, 1969). Cette dernière varie avec chaque modification de la force productive du travail qui de son côté dépend de circonstances diverses, des combinaisons sociales de la production, de l‘étendue,  de l’efficacité des moyens de produire et des conditions naturelles. Ce qui conduit à l’intensification des échanges et à l’amélioration progressive des conditions matérielles d’existence des hommes. Il se produit de nouveaux rapports et des conflits sociaux inconnus jusqu’alors. Parallèlement à l’émergence de ces rapports socio-économiques liés au développement du système capitaliste, prend forme l’exigence d’une réorganisation de la société et de la relation politique. Autrement dit, le développement, depuis toujours, va ensemble avec une organisation politique qui permet de gouverner le monde qui surgit de l’emprise progressive des sociétés.

Pour tous, la solution politique de l’indépendance des États africains devait être le début du développement total de l’homme africain dont la dernière chaîne à rompre serait celle de l’économie. C’est pourquoi, partout, « la bataille pour le développement a pris le relais de la bataille pour l’indépendance » (Schwarz, 1980). Or, si l’on se réfère à la réalité politique des sociétés africaines après les indépendances, force est d’admettre que les problèmes politiques et économiques continuent d’assaillir les communautés. Comment expliquer l’échec des indépendances? L’expérience africaine ne montre-t-elle pas la nécessité et l’importance d’un État fort dans la recherche d’une solution aux problèmes d’inégalités économiques et de l’asservissement politique tels qu’ils se posent dans les sociétés modernes de l’Afrique? Quelle est la cause principale des difficultés que rencontrent les États africains dans leur volonté indéniable de triompher des crises économiques et politiques qui les secouent?

L’imposition de l’État aux communautés africaines est l’étape ultime de la
destruction de leur organisation socio-politique basée sur le sacré et, simultanément, de l’édification de la société coloniale fondée sur le libéralisme, à l’instar de celle d’Europe. Or, de toute  évidence, la rationalité africaine est radicalement opposée à la rationalité européenne, fondée sur le pouvoir de domination de l’homme et dont l’une des conséquences est la production de l’État comme forme d’organisation du pouvoir politique. L’importation de l’État, qui devient alors État colonial et État africain, est concrètement porteuse d’un antagonisme des systèmes politiques. La conséquence ultime d’un tel fait est, sur le plan politique, l’impossible développement dont souffrent les États africains, refusé dans leur principe. Il convient de remonter à l’État pour comprendre que le sous-développement est congénital à l’Afrique. Quelle est la caractéristique de l’État ?

Ce qui caractérise l’État, et le distingue des autres formes historiques du pouvoir politique, c’est, d’une part, qu’il existe en se pensant dans la forme de la loi, caractérisée elle-même par son universalité formelle : «elle est, comme le dit Éric Weil (1956), loi pour tous les citoyens, et tous les citoyens sont égaux devant la loi.» Et que, d’autre part, pour l’exécution, le gouvernement s’appuie sur l’administration qui est l’organe politique qui, bien qu’obéissant au gouvernement, reste un État fort, un État constitutionnel. Formellement, les États africains ne réunissent pas les conditions, qui déterminent un État de droit ou un État constitutionnel. Or, «constitutionnaliser le pouvoir, c’est le soumettre à des règles précises et, plus particulièrement, mettre au point des mécanismes de représentation politiques, établir auprès des gouvernements des censeurs qui seront qualifiés pour dialoguer avec ceux-là. »

Qu’on compare les institutions africaines aux institutions européennes afin de chercher les éléments de divergence et de juger la cause du sous-développement des États africains sera une bonne démarche. Il y a bien des différences entre les institutions politiques africaines et européennes. Du point de vue de leur organisation formelle, de leur rôle et de leur finalité, les États africains sont dissemblables des États européens. Dans les États européens, on constate la sauvegarde et l’autonomie de la personne, cette manière de faire est garantie par l’universalité de la loi contre l’arbitraire des volontés particulières et des privilèges héréditaires. Il existe une volonté réelle de démocratie qui se traduit dans la participation de tous les citoyens aux décisions engageant la collectivité.

Cette situation se vit différemment en Afrique où la division des clivages tribaux, de castes, ne fait qu’aggraver les conflits entre les groupes et intensifie la frustration des individus. Les intérêts entre les groupes se politisent et donnent naissance aux tensions, aux affrontements, aux violences. Les différends entre groupes et associations politiques prennent la forme de conflits entre castes, entre tribus, entre culture ou entre classes qui se manifestent par des mouvements divers : manifestations pacifiques, non corporation, émeutes, guerres. De la même façon, les querelles et les conflits qui résultent des disparités régionales et des déséquilibres économiques à l’intérieur d’un État, d’une région peuvent devenir des foyers de vives tensions[1]. À cela, il faut ajouter l’absence d’une culture politique. La politique attire les arrivistes, c’est-à-dire des individus s’intéressent à la politique pour mieux vivre. On milite dans un parti par intérêt. Quel Africain pourrait accepter les résultats des urnes si son parti perdait même logiquement les élections ? Quel Africain peut accepter la déchéance de son leader?

C’est pourquoi, en réalité, ce qui sépare les États africains des États européens tient aussi bien à la forme qu’à la spécificité historique. En clair, si les États européens sont le résultat d’une mutation progressive des diverses sociétés contenues dans leur territoire, les États africains sont des entités “étrangères” dont la finalité est de détruire et d’unifier ensuite les diverses communautés tribales et l’ancien territoire colonial afin de lui donner une meilleure assise. Les États africains ont la nature particulière des relations qu’ils doivent entretenir avec les communautés tribales. Par conséquent, ils sont affaiblis par les mécanismes hérités de la colonisation. C’est dire que les indépendances ne peuvent apporter de transformations structurelles, mais seulement «le remplacement des Européens par des élites autochtones occidentalisées celles qui ont maîtrisé le savoir européen donnant accès au pouvoir.»

Les États africains s’organisent, dans les territoires africains, sur le modèle des États européens. Dans les États africains où il existe une structure socio-économique et politique moins développée, la stratification des clivages organiquement figés se formatent dans des logiques déterminées pour créer des conditions propices à l’émergence et à la perpétuation d’une élite compradore[2], dont l’orientation vient de l’extérieur et sa fonction objectivement parasite. L’existence même de l’élite dirigeante est due au fait qu’elle constitue un lien, ou un intermédiaire, entre la société, les classes dominantes et le centre métropolitain. En outre, la classe comprador reproduit les valeurs, les normes et les attentes de la bourgeoisie. Elle est en relation de condominium avec les métropoles. Elle garde le contrôle de l’économie, la production de l’idéologie, les médias et la position dirigeante au sein de la société. Mieux, elle conserve la fonction de liaison grâce au contrôle du commerce avec la métropole. «S’il est vrai que nous avons rejeté le colonisateur, il est tout aussi vrai que nous avons repris pour notre compte ses différentes initiatives sur le plan politique, économique, culturel, religieux L’État qu’il a fondé, nous l’avons conservé dans ses frontières, dans sa population.» (Elungu, 1984)

De là, toute la question est alors de savoir pourquoi les États africains se sont maintenus dans les anciens territoires coloniaux alors qu’il s’agissait précisément de les détruire ? D’abord, les puissances européennes inaugurent un système colonial dans un espace fini, dont les contours sont précisément ceux de l’Afrique. Ce déploiement pourrait être qualifié la « fin de l’espace vide » africain. Cependant, ce vide étant en réalité « rempli », habité par des populations autochtones africaines, on peut aussi y voir la manifestation d’un mouvement plus général de la part des Européens à organiser la vie des peuples africains à l’échelle de la planète entière. La volonté de borner l’espace africain s’exprime aussi dans les grandes expéditions. Par conséquent, les conquêtes coloniales européennes connaissent une phase d’expansion radicale, en quelque sorte ultime, poussant la domination territoriale jusque dans les dernières limites du continent africain. Ce système colonial devait inclure tous les peuples africains. C’est pourquoi l’Afrique fut découpée, bornée en unités territoriales dessinées en fonction d’un principe de frontières devenu général.

Ensuite, il  faut comprendre que le fait colonial est le produit de l’emprise de l’homme européen sur la nature de la communauté tribale par le biais de sa puissance. Cette emprise signifie, d’une part, la destruction de l’ordre ancien, et d’autre part, la re-disposition de cette communauté. Par conséquent, les fins visées par l’homme européen sont tournées à son profit. C’est dans cette quête de profit que prend forme la distance de l’autonomie dont le processus échappe alors à la communauté tribale insérée dans un “milieu” possédant sa propre loi : l’efficacité. Mais cette destruction est toujours complète et la transformation irréversible, car la communauté n’a d’essence que lorsqu’elle est rattachée à son passé historique et non à une quelconque forme d’existence étrangère qui la détruit.

Dans ce cas, le fait colonial devient rejet des communautés tribales de leur environnement naturel, comme si ces communautés elles-mêmes faisaient partie des ressources naturelles à exploiter. On assiste à un type de rapport dont l’instauration appelle à des rapports de domination des sociétés européennes au détriment des sociétés africaines. Cette relation entraîne la destruction et la transformation complète des communautés tribales africaines au bénéfice des sociétés européennes. Concrètement, les sociétés tribales sont détruites dans leur mode d’existence de façon suffisante, et transformées de la même manière car ce processus est organisé non pas pour elles, mais pour les sociétés occidentales. Toutefois, il se créé un nouveau “milieu social” différent à la fois de l’organisation sociale tribale et de l’organisation sociale européenne, et soumis radicalement au processus de désintégration.

Enfin, dans les États africains, les forces productives sont homogènes. Cette homogénéité émane de la coexistence des secteurs qui tient compte des instruments de production dépassés qui sont caractérisés par une faible productivité. Les structures de production sont spécialisées dans les exportations qui se limitent à un petit nombre de produits primaires non transformés et qui crée une forte proportion de la demande intérieure de produits manufacturés. Les États africains sont des États pourvoyeurs de matières premières. Dès lors, ces États se sont mis à produire et l’on voit dans cette production comme la caractéristique de la création d’une chaîne hiérarchisée de relations d’exportation dans laquelle les États européens s’approprient toutes les matières premières. Ce type d’économie centrifuge coloniale et néocoloniale par la suite se caractérise par une grande vulnérabilité des cycles de décroissance accélérée. L’économie des États africains n’a de lignes structurelles endogènes qui vont à la rencontre d’une industrialisation indépendante et orientée vers la satisfaction des besoins. C’est une économie exogène du fait qu’elle est une économie d’exportation non modernisée.

N’est-ce pas ainsi que se déroule le processus d’asservissement économique et politique des sociétés africaines? Les comptoirs commerciaux des débuts de la colonisation se sont transformés en colonies de production et enfin en colonies d’administration.  Ainsi l’exportation des matières premières des États africains tendent à renforcer le sous-développement axé non sur la substitution à l’importation car elle ne permet pas de briser le cycle d’appropriation imposé par la colonisation. C’est donc l’intégration des États africains dans le système capitaliste qui sape toute alternative de développement[3]. En conséquence, l’apport des États africains, en tant que grenier de matières premières est à la base de leur retard au développement.

La thèse de l’hégémonie occidentale comme la conséquence du sous-développement de l’Afrique est judicieuse lorsqu’elle présente la nature spécifique des États africains comme des États émanant de la colonisation. Cette thèse montre, fort à propos, les différentes formes politiques en compétition comme des formes héritées de la colonisation. Mais à ne s’en tenir là, on a l’impression que la modification de la volonté des États de l’hémisphère Nord, ou la disparition des legs coloniaux et ses effets négatifs suffiraient à mettre fin au sous-développement en Afrique. Cette thèse matérialiste analyse avec justesse les conditions matérielles et fait du fait colonial un facteur déterminant de l’avènement des États africains, conduit à croire que 1’État est une finalité produite par l’expansion du capitalisme et de la bourgeoisie, une fatalité devenant, du même coup, une évidence.  Cette thèse nous indique clairement pourquoi s’est perpétuée l’hégémonie des États occidentaux sur les territoires coloniaux, pourquoi naît, dans ceux-ci, une bourgeoisie locale et, surtout, pourquoi l’organisation tribale ne succède-t-elle pas à l’État colonial. Autant de réponses qui  montrent clairement l’importance des explications avancées.

Il convient de dire que si cette thèse est pertinente à plus d’un titre, elle demeure importante pour rendre compte, de façon satisfaisante, le maintien du sous-développement des États africains. Toutefois si elle explique le maintien du sous-développement, elle ne nous donne pas un modèle d’action pour en sortir. C’est pourquoi il faut éviter l’erreur des différentes thèses sur le développement des États africains qui ne prennent pas en compte les questions de l’intégration africaine et de l’éducation, déterminations qui sont des caractéristiques des États développés.


 

II- L’intégration et l’éducation, indicateurs du développement

Le développement est aujourd’hui perçu comme un phénomène essentiellement économique. Un État est considéré comme sous-développé si son réseau moyen par tête est inférieur à un certain niveau. L’examen de son taux de croissance, annuel ou décennal, doit permettre d’évaluer son progrès. Ce qui conduit à croire que le développement se conçoit dans l’analyse de paramètres purement économiques, taux d’investissement, richesse en matières premières et évolution de leurs prix mondiaux.  Dans bien des cas seulement, le développement se manifeste par un accroissement de la richesse matérielle, par la production des biens industriels.

Dans un monde où les rapports de forces économiques évoluent à une allure vertigineuse, il est remarquable que le fossé entre les États moteurs de l’économie mondiale et les États africains semblent se creuser davantage. Au cours de ces dernières décennies, nous avons assisté à des progrès impressionnants. Des progrès qui ont conduit le monde à un ‘‘village planétaire’’ du fait que les distances géographiques se sont virtuellement réduites. À travers ce phénomène qu’on qualifie de mondialisation, les biens et les services tendent à s’intégrer. Les économies étant devenues plus ouvertes. Dans ce contexte, la concurrence est devenue rude et mondiale avec le risque que les États et les régions où les industries les moins compétitives deviennent des laissés pour compte, avec leur cortège de chômage et de misère. Les conséquences sont dramatiques pour les populations pauvres moins connectées aux nouvelles technologies.

La mondialisation, en s’accompagnant d’une augmentation sans précédent des échanges et des biens et des services conduit à un flux des capitaux dont le volume, la vitesse et la sophistication  deviennent si importants qu’ils produisent des risques qui sont sources d’instabilité avec des conséquences néfastes sur les économies les plus vulnérables, les économies africaines. À cet effet, au-delà de leurs spécificités culturelles et humaines et des disparités dans la dotation en ressources naturelles, les États africains restent marginalisés dans les échanges commerciaux. Plusieurs années après les indépendances, ils ont pris un retard et apparaissent malheureusement comme des États de guerres fratricides, du déni des droits humains, de la pauvreté galopante, des inégalités criardes et du constat tragique des besoins de santé, d’alimentation, d’accès à l’eau, à l’électricité et à l’emploi.

Malgré les risques, la mondialisation peut contribuer à une expansion remarquable de l’économie africaine. Elle offre des opportunités et un potentiel considérable pour l’intégration  africaine, ainsi une chance pour la réduction des écarts dans la distribution des revenus. En effet, en plus de l’accroissement des débouchés extérieurs, la mondialisation offre des possibilités inouïes, entre autres, la diversification géographique vers les points de production à moindre coût, le transfert des technologies, l’accès à l’épargne mondiale et une utilisation plus rationnelle des ressources, notamment grâce à une concurrence plus accrue. Cependant, les avantages de la mondialisation ne peut se réaliser que si un certain nombre de règles sont respectées, notamment la surveillance des marchés, la suppression des subventions agricoles, la levée des barrières non tarifaires et ainsi que l’ouverture des marchés, et surtout, une intégration réussie.

Tout ce qui conduit à dire que l’Afrique a intérêt à aller à l’intégration car seule l’intégration pourra permettre d’amorcer son développement. Si l’Afrique veut devenir compétitive, la réalisation de son intégration est un impératif catégorique. Dans un contexte de déséquilibre économique et de fragilité sociale, de détresse et de frustrations multiples, de séquelles encore vives d’un passé déchiré, l’Afrique a besoin de se constituer en un seul État afin de définir sa vision propre et la porter d’une seule voix. Telle doit être la priorité de l’Afrique confrontée au problème récurrent du sous-développement.

L’Afrique doit se rendre compte que seule l’intégration pourra jouer un rôle utile face à l’évolution du monde. Les actions isolées des États ne portent pas de fruit car la balkanisation a pour but d’affaiblir le continent africain afin de mieux l’exploiter. L’intégration permettra à l’Afrique de se faire entendre d’une seule voix, de minimiser le tribalisme qui la nuit et ralentit toute capacité de développement.

Pour que l’Afrique puisse amorcer son développement, elle doit retrouver son unité cohérente. Le projet de développement de l’Afrique est d’intégrer tous les États africains. L’intégration est le produit direct de l’intensité de l’interaction des individus. Elle est aussi l’effet de l’acceptation et de la production des valeurs et des pratiques communes de la formulation d’un but commun qui dépasse les intérêts immédiat des individus. Les grandes commotions avivent les sentiments collectifs, stimulent la foi politique en concentrant les activités vers un but qui détermine une intégration plus forte.

Ce n’est pas la crise qu’est due la salutaire influence de l’intégration mais aux luttes dont cette crise est la cause. Le sous-développement oblige les Africains à se rapprocher pour faire face au danger commun. On comprend dès lors que l’intégration ne puisse pas être momentanée mais qu’elle survive aux causes qui l’ont immédiatement suscitée. La question de l’intégration formule l’interrogation souvent inquiète que n’a cessé d’observer les Africains depuis la partition coloniale de l’Afrique, partition qui remet en question la légitimité de la tradition cause du sous-développement actuel.

Comment dès lors entretenir ou restaurer les liens sociaux dans les sociétés africaines où la tradition ne relie plus les hommes mais sauf la citoyenneté abstraite née de l’héritage colonial constitue le principe de légitimité politique en même temps que la source du lien social ? Comment rétablir les liens d’interdépendance dans les États africains où la partition coloniale menace les échanges qui unissaient les Africains ?

L’intégration favorisera à une accession à l’éducation de masse qui est la condition d’une évolution car l’éducation met à portée du peuple les concepts idéologiques du développement. Le développement des États européens est d’avoir pu empiriquement associer le phénomène du développement tel qu’ils le concevaient, l’industrialisation avec l’éducation de la population. L’éducation de la population ouvre la voie au développement. Elle est une activation idéologique de la population qui prend dans chaque lieu un contenu spécifique. L’éducation est un phénomène fondamental qui permet d’associer rigoureusement développement et État démocratique. L’éducation met à la portée de la majorité les rudiments nécessaires pour faire face aux dérives autoritaires de l’État. Dans les communautés tribales, la population est analphabète. Cet analphabétisme tend à définir une structure théocratique du pouvoir social. Les souverains africains exerçaient une autorité morale et religieuse. Et la communauté tribale était enfermée dans une culture orale limitée et manipulée par ces souverains qui eux apparaissaient comme possesseurs d’un savoir mystérieux.

L’éducation de la population est, en un sens, la démocratie, l’égalité politique. Le développement des sociétés peut être résumé dans l’éducation qui sur le plan politico-économique représente l’état d’efficience qui à lui seul définit la véritable structure de la société. La démocratie, la forme du régime la plus améliorée ne peut exister que si les États africains rompent de façon violente avec des pratiques obsolètes des sociétés analphabètes. Le développement est un processus à deux dimensions, l’une est commune à l’accroissement du niveau de l’éducation. Cette dimension suppose l’autre qui est spécifique à l’idéologie contenue dans cette même éducation.

C’est pourquoi le développement ne doit pas être seulement matériel, mais immatériel, c’est-à-dire culturel qui prenne compte la forme d’une évolution des mentalités. Il doit se manifester dans le relèvement du niveau de l’éducation, c’est-à-dire par une diffusion sociale de cette technique intellectuelle fondamentale généralement associée à la capacité de compter et de mesurer qu’est la maîtrise de la lecture. Ce qui permet à l’homme de prendre le contrôle de son environnement  biologique immédiat.

La modernisation mentale n’est pas un effet simple de la richesse matérielle ou d’amélioration des conditions d’existence. Elle est un simple effet de la vitesse de progression de l’éducation. L’examen exhaustif des mutations culturelles en cours, à l’échelle africaine montre bien que ces mutations se produisent indépendamment du niveau de vie initiale des États africains. L’évolution n’est certes pas la même dans tous les États africains, mais la logique  du processus  ne correspond à aucun paramètre usuel connu. L’écart entre génération est ici l’expression d’une véritable révolution culturelle, largement amorcée.  L’essor culturel des États africains où l’évolution de l’éducation est massive.

Dans bien des cas, il est possible de croire que le développement culturel en cours dans les États africains est masqué par une dégradation transitoire du niveau de vie, par une chute de la consommation alimentaire dû à, l’augmentation massive de la population.


 

Conclusion

La réflexion sur les conditions actuelles de l’Afrique nous fournit les outils conceptuels pour comprendre le sous-développement. Elle fait de la colonisation, la cause du sous-développement. La colonisation procède partout à la recomposition de l’espace humain selon ses finalités. Le facteur de la désagrégation et de la réorganisation des communautés africaines conduit à la division et à la dispersion spatiale des populations tribales par rapport à leur territoire d’origine.

En effet, chaque population tribale donnée est façonnée selon la volonté de l’État européen qui l’a soumise à son joug et selon la forme que celui-ci confère à la colonisation. Dès lors, des différences s’établissent entre les diverses parties de la population tribale qui ne manquent pas de détruire l’identité véritable de la tribu. Comme conséquence, l’identité et l’unité de chacune des tribus souffrent. Cette fois-ci, c’est l’unité de la tribu qui s’effrite. Chaque partie se retrouve en conflit avec les autres. La flambée de violence qui consume les communautés africaines en témoigne: guerres civiles, rebellions, pandémies, épidémies, famine, États effondrés, populations réfugiées et déplacées, coups d’État militaires, conférences nationales avortées, emprisonnement des opposants, extrémisme des oppositions, tribalisme détournement de fonds, dilapidation, surfacturation, etc. Tout se passe comme si l’élan vers le développement a allumé tous les foyers de tension.

Cependant, si le fait colonial nous suggère qu’il est la cause du sous-développement, il ne nous donne pas de modèle adéquat pouvant nous permettre d’en sortir. C’est l’intégration et l’éducation de masse qui peuvent nous donner des instruments performants. Au moment où les cloches sonnent appelant les hommes de tous les continents à la mondialisation, Le problème de l’Afrique reste encore entier, panser les plaies encore béantes de la colonisation. Mais ce pansement passe par la reconquête de toute l’Afrique par l’intégration pour s’approprier tous les États.

Il s’agit de s’intégrer en un État fédérateur pour mieux maîtriser le développement afin de participer, en position privilégiée, au concert des nations. L’intégration  demeure la véritable solution aux nombreux problèmes qui assaillent aujourd’hui l’Afrique. L’Afrique doit s’intégrer pour faire face aux défis actuels, entre autres, l’éducation. D’emblée, celle-ci a pour tâche de renforcer, chez l’homme africain, le caractère naturel de son être et sa culture, et ce faisant, d’en accepter la destruction et la transformation; d’une part, de le prédisposer de telle sorte qu’il devienne un instrument et un médiateur du développement.

  

 


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[1]Bien parfois, il y une absence d’État et de société civile. Il existe plutôt des réseaux dont le principe de fonctionnement repose sans doute davantage sur les principes énoncés par Marcel Mauss dans l’Essai sur le don (1924) que sur des traités de science politique occidentale. Que l’on songe à la République démocratique du Congo, où le pouvoir central de Kinshasa n’exerce pas sa souveraineté sur la totalité du territoire, à la Somalie, au nord du Nigéria et du Cameroun, à la Centrafrique et à bien d’autres régions du continent.

[2]Le terme « comprador » est dérivé du portugais « comprador », qui signifie « acheteur ». Il est originairement utilisé pour désigner les représentants locaux des entreprises portugaises dans des endroits tels que Goa, Macao. Dans le langage marxiste contemporain, il renvoie à la « bourgeoisie nationale ».

 

[3] Cette idée est contraire à la prévision de Marx, qui tout en condamnant les méthodes brutales et l’hypocrisie du colonialisme, pensait qu’il était un facteur de développement dans la mesure où le colonialisme, tout en détruisant les structures précapitalistes, était une étape nécessaire au développement des sociétés attardées et qu’il reproduirait son dynamisme et sa capacité d’expansion. Voir Marx-Engels, Discours sur le colonialisme, Moscou, Édition du Progrès, 1977

 

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Robert Bibeau

Robert Bibeau est journaliste, spécialiste en économie politique marxiste et militant prolétarien depuis 40 ans. http://www.les7duquebec.com

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