«Le message invisible» et ses légendes (Projet expérimenté)

par Ilie Gyurcsik

À mes amis

“Jusque dans les illustrations scientifiques, c’est la légende qui détermine la vérité de l’image.”
E.M. Gombrich

“Quoi qu’elle donne à voir et quelle que soit sa manière, une photo est toujours invisible: ce n’est pas elle qu’on voit.”
Roland Barthes

“…les images ne sont pas des reproductions des choses, mais des représentations soumises à une série de choix qui détermine un mode de visibilisation.”
Jean-François Devillers

Le titre. Mon texte essaie de rendre visible (cf. supra, la citation de Roland Barthes), par le biais d’une sorte de “méta légende” que j’imagine, une photo que j’ai spécialement confectionnée à cette occasion. Vu que je reproduis et/ou évoque d’autres photos encore, les légendes seront elles aussi plus nombreuses.

La dédicace. J’ai toujours eu la vocation de l’amitié. Les amis m’ont déterminé à me surpasser continuellement et m’ont accepté alors même que je ne m’acceptais plus. A la fin des années 50 du siècle dernier, à Bucarest, durant la pause de la réunion où j’avais été accusé d’être complice d’un ennemi de l’Etat uniquement parce que j’avais pris la défense d’un ami, je regardais, désespéré, mes collègues que j’avais considérés être mes amis, passer près de moi en évitant de m’adresser la parole. J’ai été d’autant plus heureux lorsque d’autres collègues, inconnus jusque là, étaient venus me serrer la main. Les accusations portées contre moi étaient des opinions dont j’avais fait part antérieurement à un ami. Quand je lui ai reproché de m’avoir trahi, il m’a répliqué: “Je ne pouvais pas mentir si le Parti m’avait demandé de relater notre discussion!” J’ai apprécié la sincérité de sa réponse et je n’ai pas cessé de le considérer mon ami. Pourtant ce qui s’était passé à l’automne 1958 m’avait poussé à penser sérieusement au suicide. Mais d’autres amis sont venus de ma ville natale à Bucarest pour m’aider de sortir de la dépression et rentrer chez moi, à Timisoara. Il se vérifiait ainsi deux aphorismes simultanément contradictoires: “Amicus Plato sed magis amica veritas” (Ammonius Saccas, paraphrase d’une sentence d’Aristote) et „Amicus certus in re incerta cernitur” (Cicéron).

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Les mises en exergue. Contextes plus larges et objectifs.

Les trois citations reflètent, partiellement et vaguement, l’évolution et la diversité des conceptions sur l’art photographique auxquelles je fais par endroit de modestes allusions polémiques. Voici les citations plus amples d’où j’ai extrait les mises en exergue:

 Les logiciens nous disent – et il n’est pas facile de le contredire – que les termes “vrai” et “faux” peuvent s’appliquer uniquement aux relations; aux affirmations. Une peinture n’est jamais une relation en ce sens du terme, indifféremment de l’usage commun du langage critique. Elle ne peut être vraie ou fausse que dans la mesure où une affirmation peut être verte ou bleue. D’avoir ignoré ce fait simple a produit beaucoup de confusion dans l’esthétique. C’est une confusion explicable puisque dans notre culture les peintures sont généralement  pourvues d’un titre, tandis que les étiquettes ou les titres sont censés être envisagée comme des relations abrégées. Quand on dit “l’appareil photo ne peut pas mentir”, cette confusion est évidente. (…) Jusque dans les illustrations scientifiques, c’est la légende qui détermine la vérité de l’image. (E.H. Gombrich, Art et illusion ([1956], notre traduction)

 Quoi qu’elle donne à voir et quelle que soit sa manière, une photo est toujours invisible: ce n’est pas elle qu’on voit (…) J’observai qu’une photo peut être l’objet de trois pratiques (ou de trois émotions, ou de trois intentions): faire, subir, regarder. L’Operator, c’est le Photographe. Le Spectator, c’est nous tous qui compulsons, dans les journaux, les livres, les albums, les archives, des collections de photos. Et celui ou cela qui est photographié, c’est la cible, le référent, Sorte de petit simulacre, d’eidôlon émis par l’objet, que j’appellerais volontiers le Spectrum de la Photographie, parce que ce mot garde à travers sa racine un rapport au « spectacle » et y ajoute cette chose un peu terrible qu’il y a dans toute photographie : le retour du mort.( Roland Barthes, La chambre claire. Note sur la photographie, [1980], p. 18, 22/23 édition online https://monoskop.org/images/f/f3/Barthes_Roland_La_chambre_claire_Note_sur_la_photographie.pdf  consulté  le 1 août 2016)

 …les images ne sont pas des reproductions des choses, mais des représentations soumises à une série de choix qui détermine un mode de visibilisation. Dans ces conditions, la véracité ou le mensonge de la représentation photographique repose sur la cohérence ou l’incohérence qui existe entre la manière de concevoir le partage interne au visible entre le réellement réel et le faussement réel et les moyens éthiques, techniques et esthétiques qu’on choisit d’utiliser pour représenter quelque chose. (Jean-François  Devillers, Propos sur la photographie, https://theoriedesimages.wordpress.com/?blogsub=confirming consulté le 15 août 2016)

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Les principales hypothèses que je vais vérifier sont les suivantes:

  • Les légendes (cf. E. M. Gombrich) ou ce que nous savons ou pouvons apprendre sur “l’objet” de la photographie (le studium selon Barthes) déterminent obligatoirement toute interprétation;
  • En fait, ce que nous voyons, ce n’est pas la photographie, mais seulement son référent tel qu’il aura été (cf. R. Barthes);
  • L’interprétation peut dépendre de la révélation des conditions (y compris éthiques) ayant déterminé aussi bien la production que la réception de la photographie (cf. J.-F. Devillers).

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La photographie. Elle est le résultat de la combinaison de trois éléments distincts dans un projet visuel unitaire:

1 – l’image partielle d’une sculpture urbaine de Montréal, notamment la création de Pierre-Yves Angers, “Le Malheureux Magnifique” (1972), vue par l’auteur de la statue (et par certains commentateurs) comme une “réplique”, pastiche ou parodie du “Penseur” de Rodin ;

2 – l’image d’une personne (peut-être moi-même, peut-être tout autre homme âgé, assis aux pieds de la statue, en juillet 2016, dans une position qu’on pourrait dire théâtrale) qui redouble, pastiche ou parodie la position du personnage sculpté, tout en détournant la signification attribuée initialement ;

3 – le fragment d’un poème récent de Ana Pop Sîrbu que j’utilise comme “légende” de la composition des images antérieures.

Chacune des trois composantes a sa propre sémantique, transformée en l’occurrence par la photographie qui la “retextualise”, en proposant de nouvelles “cohérences interprétatives” (cf. J.-P. Devillers). Je crois toutefois que les significations initiales peuvent et doivent être reconstituées de manière analytique, afin d’apprécier le “surcroît de sens” obtenu par la combinaison de signes/textes différents de point de vue culturel-éthique et esthétique.

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Les prémices du „projet”

J’ai été trois fois à Montréal les cinq dernières années. Je vois cette agglomération urbaine comme une immense exposition permanente en plein air qui contient de centaines d’oeuvres d’art, la plupart modernes, réalisées par des artistes plus ou moins connus, venus des quatre coins du monde. Ces création font en permanence l’objet de nombreux articles et de photos dont j’ai vu et archivé attentivement un grand nombre. Je les ai longuement admirées avant de les photographier moi-même, en essayant de comprendre ce que je sentais en leur présence, car la photo n’est que le moyen de prolonger – comme l’affirmait V.Chklovski à propos du langage artistique – la vue de l’objet, en espérant de mémoriser la vision que cette vue aura déclanchée. Or la vue première n’est nullement innocente et elle n’est pas spectrale non plus, comme le croyait Roland Barthes, quoiqu’elle suppose un certain niveau de connaissance préalable (ce que nous savons déjà ou pouvons savoir, le studium dont parle Barthes) et l’appréhension de ce qui, dans la photo, nous touche ou nous lèse (le punctum, selon Barthes). La photo qui nous intéresse ici (cf. supra) prolonge un contact ayant existé dans le passé, mais enrichi de nouveaux arguments de studium et, éventuellement, de punctum (les nouvelles informations sont censées nous conduire vers des visions nouvelles sur l’objet photographié, donc vers un nouvel impact psycho-physique ou punctum avec la nouvelle photographie). J’ai observé que ce n’est qu’à ce moment-là que les objets photographiés deviennent en quelque sorte leur propres spectres, car il ne leur correspond plus quelque chose „qui a été” de manière certaine (= détermination ontologique ferme – selon Roland Barthes – de toute photographie). Ce qui devient maintenant spectral (à savoir „invisible”) c’est le monde et non plus sa photographie.

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Les légendes du „Malheureux Magnifique”

Les légendes officielles et la dédicace auctorielle

En 2011, lors de ma première rencontre avec la sculpture de Pierre-Yves Angers (cf. l’image infra), j’ai lu l’inscription qui l’accompagnait à cette époque-là (entre temps la plaque, probablement détériorée, n’apparaît plus après les réparations de 2013).

Je reproduis un fragment de la légende de 2011:

(Le texte existe sous cette forme sur le Net, depuis novembre 2014, à l’adresse : http://enhancedwiki.altervista.org/fr.php?title=Fichier:Le_malheureux_magnifique_04.jpg. )

La nouvelle légende (datant vraisemblablement de 2013), conçue par le Bureau d’Art Public de la ville de Montréal – et qui existe à présent sur le Net – ne reprend de l’ancienne légende que la description succincte du personnage sculptural et la dédicace de l’auteur, tout en proposant une interprétation plus ample et plus correcte du point de vue esthétique, sans qu’elle soit pourtant différente en principe

(cf. http://artpublic.ville.montreal.qc.ca/oeuvre/le-malheureux-magnifique/) :

Recroquevillée, la figure schématique est, depuis des années, l’objet d’interprétations diverses. L’homme, dont la tête repose sur les genoux et les mains couvrent la nuque, traduit en effet l’univers psychologique de cet être qui devient le personnage d’une fiction à construire. L’unité dans le matériau, dans la texture et dans la couleur de cette œuvre sert autant à interpeler le spectateur qu’à mettre en évidence la dimension sensible de la forme et de ce qu’elle évoque. Libre alors au spectateur de l’imaginer victime de réclusion sociale, triste ou simplement méditatif.

La phrase choisie par l’artiste pour accompagner la sculpture, quant à elle, tend à détourner l’attention de ce personnage fictif vers le spectateur et sa propre condition psychologique : «À ceux qui regardent à l’intérieur d’eux-mêmes et franchissent ainsi les frontières du visible. »

Inspirée du Penseur de Rodin, comme d’autres de ses œuvres, cette sculpture reste à ce jour l’une des plus marquantes de la carrière d’Angers.

 En termes de jargon à la mode, la différence entre les légendes tient de „l’expertise”. Tandis que dans la première légende le personnage est personnifié de manière naïve par l’attribution d’un „monde intérieur”, le nouveau texte nous rappelle qu’on a affaire à une oeuvre d’art qui peut agir sur l’imagination, vu que l’être sculpté est en fait un „personnage” dans une fiction en train de se constituer sous le regard du spectatateur, le seul capable d’avoir (ou de ne pas avoir) un „monde intérieur”. Les deux légendes suggèrent une appréciation de la posture du personnage comme étant celle d’un rêveur/penseur. Quoique la nouvelle légende, plus complexe, considère qu’il y a plusieurs postures possibles (réclusion, tristesse, méditation), la dédicace, de même que le renoi à la source possible de la sculpture, notamment Le Penseur de Rodin, renferment une option plus ferme en faveur de la posture qui correspond au célèbre modèle, telle qu’elle est figée dans le stéréotype culturel. En réalité, on sait que la silhouette connue plus tard comme „Le Penseur” avait été nommée initialement „Le Poète” et devait figurer Dante. Il s’agissait d’une statuette en quelque sorte autonome, comme Les Trois ombres placées au-dessus du projet-maquette d’un ensemble nommé „La Porte de l’Enfer”. Les autres personnages qui y figurent ne sont que de bas-reliefs.

Linteau masqué de la Porte de l’Enfer (Musée Rodin, Paris)

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La Porte (avec le linteau incorporé), couronnée par le groupe de statuettes nommé Les Trois ombres :

(cf. http://www.musee-rodin.fr/fr/collections/sculptures/la-porte-de-lenfer )

Chez Rodin, celui qui “pense” (mais qui en réalité “imagine/crée”) est lui aussi une “ombre”, de même que les trois statuettes situées en dessus comme pour nous avertir: “Laissez tout espoir, vous qui entrez!” Le fait que cette porte appartenait au projet d’un musée d’arts décoratifs jamais construit, donc resté fantomatique lui-même, ajoute à la signification une note ironique, voire humoristique.

La position du personnage de “l’allégorie de la porte” – nommé initialement Le Poète  – est orientée vers l’extérieur, ce qui la distingue de celle du Malheureux Magnifique “replié sur lui-même”. Les deux orientations opposées témoignent de deux conceptions différentes concernant la pensée, la création, le monde. La variante plus naïve de la légende rappelle une incursion dans un monde intérieur unique – motif romantique et postromantique par excellence. Le modèle le plus célèbre nous semble être celui du poète russe F. Tyutchev et de son poème Silentium datant de 1828 (et commenté plus d’une fois de manière élogieuse par le philosophe N. Berdiaev, entre autres) :

 Tais-toi et garde en toi / Tes sentiments et tes rêves. / Dans les profondeurs de ton âme, / Qu’ils s’élèvent et déclinent / En silence, comme les étoiles dans la nuit./ Sache les contempler et te taire. // Le cœur – saurait-il s’exprimer ? / Un autre – saurait-il te comprendre? /Peut-il entrer dans ta raison de vivre ? / Toute pensée qui s’exprime est mensonge. / En les faisant éclater, tu troubleras tes sources. / Sache  // Apprendre à ne vivre qu’en toi-même! / Dans ton âme est tout un monde / De pensées magiques et mystérieuses. / Le bruit du dehors les assourdira / Les rayons du jour les dissiperont. / Sache écouler leur chant et te taire.

Traduit en français par E. Rais , J. Robert, dans Anthologie de la poésie russe, Bordas, 1947

Cf. http://lexiconangel.blogspot.ro/2012/01/silentium.html

Ce poème est tellement connu que « Мысль изреченная есть ложь » (« Toute pensée exprimée est mensonge ») a le statut de proverbe !

Osip Mandelstam, grand admirateur de Tyutchev à son tour, a écrit une poésie homonyme (Silentium, 1910) dont voici la première strophe:

 Cet être n’est pas encore né, je le sais./ Il est musique et mot qui t’appelle/ Et te convie d’entendre la vérité:/ Cet être lie tout ce qui est vivant. (notre traduction).

Le poème est interprété comme un hymne au silence primordial en tant que condition de “tout ce qui est vivant”, autrement dit conformément à une hypothèse poétique moins romantique. Mais selon moi la posture du Malheureux Magnifique n’a rien à voir ni avec la pensée ni avec les silences du monde intérieur, quoiqu’elle puisse évoquer, paradoxalement, des “silences primordiaux” (cf. infra, les références à Stanislav Grof et aux “états holotropiques de la conscience”).

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La légende poétique de la statue

Elle appartient au poète canadien Ysemgrinus (pseudonyme du professeur Paul Laurendeau de l’Université York de Toronto, spécialiste réputé de la théorie et philosophie du langage, auteur de publications dans de nombreux domaines). En 2013 il a posté sur son blog plusieurs photos du Malheureux Magnifique accompagnées d’un “poème concret” dédié à la statue. De ce poème, extrait par l’auteur de son volume L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète (ELP éditeur, Québec, 2013) j’extrais à mon tour quelques notes de légende:

Le Malheureux Magnifique s’accroupit devant l’édifice Alcide-Chaussée.
Il est cyclopéen mais il est tout recroquevillé.
Il est façonné, d’un bloc,
Dans une sorte de composite
Plastique
Qui ne se gène pas, oh non, pour faire un petit peu toc
Et qui ne demande à personne la permission
D’être matériau de composition.
(…)
C’est lui, le bébé oublié de Priam et d’Hécube.
Il est la force vive du désespoir fou.
Il n’a pas de traits, pas de barbe, pas de tifs
Et pourtant, il a un de ces airs mutins, furtifs.

Il est si paumé mais il est si fier.
Aléatoire et fatal,
Doucereux et brutal,
Il est de dégaine cardinale.
Il est si plein d’amour que c’en est pas normal.
Son trait évasé, incisif,
Est formidablement allusif.
Et pourtant il est là, tout là.
N’en doutez surtout pas.
Sa facture est compacte,
Sa force est concentrique.
Ne minimisons pas le très étrange impact
Sur notre devenir, du Malheureux Magnifique.

https://ysengrimus.wordpress.com/2013/08/01/le-malheureux-magnifique/.

Le mot TOC, abréviation de trouble obsessionnel-compulsif, renvoie à une maladie/un comportement qui “se caractérise par des états d’âme récurrents, désagréables, involontaires et persistants qui interfèrent de manière défavorables avec les activités quotidiennes et se déploient sur le fond d’une lucidité et d’une tendance à l’autocontrôle prononcées Le doute, l’incertitude et l’indécision accompagnent la symptomatologie.” (Mircea Lăzărescu, Lucian Ilie, Tulburarea obsesiv-compulsivă. Circumscriere, modele și intervenții [Le trouble obsessionnel-compulsif. Définition, modèles et interventions] , Ed. Polirom, 2009, p. 7; notre traduction)

J’ai considéré que la référence au toc dans le poème est tout à fait remarquable. J’ai eu moi-même des intuitions similaires à l’époque où paraissait le poème d’Ysemgrinus. Je vais revenir sur cet aspect de la légende qui correspond à l’interprétation que je propose moi-même du personnage humain de la photo. Je me limite à noter pour l’instant à noter que l’interprétation contredit aussi bien les significations romantiques attribuées à la statue que la référence à la filiation culturelle directe d’Auguste Rodin.

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Ma propre légende

Dès que je l’ai vue pour la première fois, la posture du personnage de Pierre-Yves Angers m’avait évoqué non pas le repli sur soi romantique et d’autant moins la silhouette spécifique du penseur, mais plutôt la silhouette nommée fœtale qui évoque la disposition du fœtus dans le liquide amniotique. Il s’agit de la position recommandée aux adultes, entre autres à l’occasion des instructions données au commencement d’un voyage en avion, vu qu’elle signifie la posture (relative) de sûreté. Elle est recommandée également dans d’autres situations dangereuses: tremblements de terre, attentats, etc. Le cube énorme de la statue m’apparaissait dorénavant comme un dé produit/jeté à la suite d’un accident cosmique (qui se serait passé peut-être au commencement du voyage, dans la proximité de la Voie Lactée ou à sa fin, près de la planète Terre) par de hautes températures et des glaciations inimaginables à cet endroit précis, à savoir au croisement du plus long boulevard montréalais (Sherbrooke, 31 km.) et d’un autre boulevard, axe commercial et culturel important de la grande agglomération urbaine montréalaise (le boulevard Saint-Denis), pour figurer le destin malheureux des géants que des forces qu’ils sont incapables de contrôler obligent à se recroqueviller. En effet, le Fœtus Magnifique semble venir d’un monde autre que la Terre: les doigts de ses pieds sont rectangulaires, aux dimensions exagérées et à peine séparé l’un de l’autre, ce qui permet à la statue d’en faire son piédestal. Qui plus est, les mains ont quatre doigts, les deux pouces opposables manquent, comme si dans les autres mondes la différence droite/gauche n’avait pas d’importance. Cela apparente ces mains à celles qu’on sculpte aujourd’hui encore dans les théâtres de marionnettes du monde entier, pour les personnages appartenant à la catégorie des monstres. La liaison entre la position fœtale et les dimensions cosmiques a été commentée par le savant et philosophe spiritualiste Stanislav Grof dans beaucoup de ses livres. Parmi ceux qui ont fait connaître le savant tchèque dès les années 80 du siècle dernier on retrouve Carl Sagan, savant lui-même et auteur d’une expression bien célèbre, “poussière d’étoile”, qui se rapporte à l’origine de l’homme. L’expression est devenue entre temps une catachrèse très répandue, voire une métaphore usée, telle qu’on la retrouve, à côté d’autres “emprunts”, dans L’Alchimiste de Paulo Coelho, et pas seulement. Les hypothèses les plus intéressantes proposées par Stanislav Grof et qui avaient suscité les commentaires de Carl Sagan sont dues à son expérience dans l’étude des effets des substances psychotropes sur ses nombreux patients. Il paraît que, sous l’influence des drogues, les patients de Grof avaient des représentations presque identiques, indifféremment de leur endroit d’origine et leurs croyances religieuses. L’hypothèse de Grof postulait comme origine de cette remarquable coïncidence les expériences périnatales propres à tous les hommes, expériences que le savant tchèque formalisait par la succession des trois “matrices périnatales” qui auraient engendré des représentations culturelles largement répandues concernant le paradis, l’enfer, le passage des ténèbres à la lumière, autrement dit la naissance proprement dite dans un autres monde. Stanislav Grof a quitté progressivement le domaine de la science pour proposer des hypothèses métapsychologiques (qu’il a nommées “états holotropiques”), transculturelles et métaphysiques  (cf. Stanislav Grof, Le Jeu cosmique. Exploration des frontières de la connaissance humaine, 1998). Voici comment la légende cosmique rencontre la légende fœtale pour articuler la signification du Malheureux Magnifique.

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La légende de la personne qui tient son visage entre ses mains

C’est précisément pour ce personnage qu’a été conçu le “projet” de la photo. Grâce au talent du photographe, le cliché ne garde qu’une partie de la silhouette du Magnifique et réoriente, de ce fait, sa sémantique originaire. Il ne s’agit plus en l’occurrence d’un “Malheureux” mais plutôt d’un “Protecteur Magnifique” abritant dans la niche de ses jambes le personnage du vieillard qui se couvre le visage de ses mains, assis tel un “hôte” sur la grande rosette des ongles de l’énorme plante des pieds du protecteur qui l’abrite. Le personnage humain peut ressembler à un petit atlante qui soutient temporairement de son dos la construction du colosse blanc. La position inclinée, les coudes appuyés sur les genoux et le visage entre les mains voudraient suggérer quelque chose entre une grande fatigue, l’isolement du monde extérieur et le repli sur soi, peut- être même un rituel TOC d’un quelconque état récurrent de crise. Il y a quelque chose de spectaculaire dans tout rituel, y compris dans celui dont le but consiste à retrouver l’équilibre, à diminuer une souffrance ou un grand inconfort et de reconquérir, fût-ce temporairement, la normalité. J’en connais plusieurs dont la principale propriété réside en cela qu’ils ne peuvent pas être expliqués, voire interrogés, étant plutôt des actes réflexes, extrêmement intrusifs, déclenchés périodiquement dans certaines conditions et qui, par conséquent, échappent au contrôle de leurs sujets-victimes. Les tentatives d’autrui de les résoudre provoque généralement le rire, parce qu’elles sont fondées sur des interrogations ahurissantes, comme par exemple “Pourquoi le personnage auctorial de l’œuvre de Cioran ne s’est-il pas suicidé?, ”Pourquoi dans les livres de tel auteur le personnage narrateur persiste à vouloir se repentir?”, etc. Quant à moi (ici en tant qu’auteur-personnage de ma photo), je ne produis pas d’effets comiques parce que mon spectacle toc est privé, caché obstinément aux autres. Donc la question “Pourquoi tu ne suicides pas?” ne peut pas m’être posée, même si on m’entend souvent dire que je voulais mourir, ce qui avait poussé beaucoup de gens à me demander pourquoi on me voyait souvent un air maussade et mécontent. C’est que les rituels TOC sont découplés du monde car ils représentent un one man show à l’intention de leur seul auteur-acteur-spectateur. Relatés/démontrés aux autres, ils deviennent une sorte de méta-méta-show pour les réactions (d’aide? d’augmentation des doses curatives?) attendues, péniblement, de la part d’un public plus nombreux ou tout simplement pour des raisons purement esthétiques. Par  conséquent, le visage caché dans les mains peut-être une compulsion, son sujet-patient se repliant sur soi pour vivre – toujours dans un isolement voulu et recherché – sa vieille dépression-châtiment, ici sous la protection d’un Magnifique…

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La légende en vers

Immédiatement après avoir réalisé la photo conformément à la mise en scène relatée ci-dessus, j’ai découvert une nouvelle poésie de Ana Pop Sîrbu, Exercices, postée sur Facebook en tant que légende à un paysage marin découpé par une fenêtre entrouverte. J’ai décidé de faire d’une partie de ces vers la légende roumaine de ma scène montréalaise:

La vue est inerte./Avec des gestes tacites,/Quelqu’un émiette l’écharpe./Maquille l’amnésie./Le vent de dimanche/Devient plus fort./Tu exerces l’ajournement./Etends le masque./Paupières fatiguées./Mets ta tête entre tes mains./Ecoutes le son de la Voie Lactée.

Le texte décrit à peu près exactement la photo visualisée déjà: “l’inertie” de la vue, la “mise en scène” soignée, le caractère recherchée de la position du personnage humain, la mise en évidence de la posture (masque, fatigue), l’imagination des sons écoutés/entendus. Le titre semble spécialement conçu pour illustrer ce que j’avais nommé le “Projet”. L’expression le maquillage de l’amnésie renvoie elle aussi, de manière plastique, aux significations possibles, oubliées ou seulement vagues de cette “pose”. Des épithètes claires, une économie stylistique remarquable, une transparence que je nommerais “classique” – le tout articulé musicalement par des silences-intervalles pointillistes.

Par cette légende, le Protecteur Magnifique et son hôte-passager retrouvent leurs origines cosmiques, en transformant les spectateurs en témoins privilégiés.

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En deçà/au-delà de la légende ou le témoignage de l’acteur/auteur

Délivré de tout rituel TOC, assis commodément dans les bras d’un Protecteur Magnifique, photographié par des êtres chers, j’entendais le pouls vital estompé d’une grande ville accueillante.

Ilie Gyurcsik

 

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