Le Plan « B » de l’Occident pour une Syrie exsangue

 

UN ŒIL SUR LE MONDE MUSULMAN

Nahed Hattar

Une éternelle vigilance est l’impossible prix de la liberté (Guerre aux invisibles / Erik Frank Russell). Impossible ? Restons vigilants ! (NdT). L’ex vice-président du Conseil des ministres syrien pour les affaires économiques, M. Abdallah al-Dardari, se prépare à rejouer un rôle politique de premier plan dans « la Syrie de l’après guerre » ! M. Al-Dardari a tourné la page du soutien tacite aux groupes armés, et s’est porté volontaire pour coordonner un projet de financement (de plus de vingt milliards de dollars) pour la reconstruction de la Syrie après la guerre ; projet présenté comme le « Plan Marshall pour la Syrie » en référence au plan, du même nom, ayant aidé à la reconstruction de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale

). C’est en tant que fonctionnaire international que M. Al-Dardari a rencontré le président Bachar al-Assad ; lequel, d’après des témoignages de personnalités jordaniennes, n’aurait prêté aucune attention particulière à l’idée même du projet et l’aurait carrément rejetée lorsqu’il a été directement interrogé sur ce sujet. Des sources de presse ont rapporté que la réplique de certains milieux diplomatiques occidentaux a consisté à déclarer que « M. Al-Assad n’avait pas de droit de veto sur un gouvernement dirigé par M. Al-Dardari, dans le cadre d’un règlement interne ! ».

L’important ici, n’est pas la personne de M. Al-Dardari. L’important est le projet qu’il annonce et qui commence à prendre forme dans les milieux occidentaux des affaires et des finances, milieux probablement en étroite collusion avec leurs homologues arabes et syriens. Un projet ou « plan B » concocté suite à l’inéluctable défaite politique et militaire du plan précédent (

3) destiné à renverser le gouvernement syrien. Sa mise en application ne fait que commencer et son schéma directeur se résume à profiter de l’épuisement infligé au gouvernement syrien en exploitant son nécessaire besoin de réconciliation interne et de reconstruction accélérée ; ce qui permettrait aussi bien à l’Occident qu’aux États du Golfe et à la Turquie de « renverser économiquement la Syrie » ! Un renversement censé aboutir au contrôle de ses ressources et richesses par l’imposition d’un « système néolibéral » sur tout son territoire et dans tous les domaines : privatisations à grande échelle, libéralisation du marché et de la circulation des capitaux, concentration des investissements étrangers dans les secteurs les plus rentables tels ceux de l’infrastructure, de l’immobilier, du tourisme et de la finance.

Les conséquences notoirement connues d’une telle approche sont l’endettement, les déficits budgétaires, la destruction des institutions industrielles et artisanales, le démantèlement de la production rurale et, par conséquent, la transformation de la Syrie d’un État national en plein développement en un « État comprador » ayant perdu son indépendance économique relative, avec tout ce que cela implique comme totale soumission aux forces du néolibéralisme et tout ce que cela engendre comme réseaux de corruption qui vont avec !

Dès lors, sa dépendance économique saperait nécessairement son indépendance politique. Et c’est tout naturellement qu’une telle dynamique, nourrie par le capitalisme mondial et ses acolytes des Pays du Golfe, mènerait vers « la désintégration » des constantes politiques syriennes ; celles du financement et de l’équipement de son Armée nationale, de sa résistance politique et militaire à l’occupation du Golan, de son soutien à la Résistance libanaise et palestinienne… Bref, la politique syrienne se désintègrerait d’elle-même ! Finalement, c’est par le biais économique que le plan Marshall devrait imposer à Damas ce qu’il n’a pu lui imposer par la force des armes et des sanctions.

Il a cependant le mérite de souligner le seul point positif de cette approche de « la Syrie d’après la guerre », celui de reconnaître tacitement que l’option guerrière est caduque et qu’il est désormais inévitable de traiter avec le gouvernement du Président Bachar al-Assad… en usant de tentations séductrices ! Ici, j’appelle les dirigeants syriens à se rappeler ce qui suit : Tout d’abord, l’application partielle des politiques de privatisation et d’ouverture économique vers l’Occident, les États du Golfe et la Turquie – dont M. Al-Dardari fut le principal artisan lorsque, de par ses fonctions, il exerçait son contrôle sur les orientations et décisions économiques de la Syrie d’après 2005 – a été la principale raison ayant privé le gouvernement syrien de sa base sociale traditionnelle. Les paysans, artisans et ouvriers ont durement souffert du « choc néolibéral » au cours de la deuxième moitié de la dernière décennie.

C’est en effet à partir de 2005 que sont apparues les pires manifestations de la pauvreté, du chômage et de la marginalisation. C’est sur cette frange de la société syrienne que se sont appuyés les forces réactionnaires hostiles à la Syrie. C’est à partir de ceux-là qu’ils ont recruté les combattants ayant rejoint les groupes terroristes, après l’endoctrinement sectaire de milliers d’entre eux. Par conséquent, que pouvons-nous attendre si une politique néolibérale était appliquée pleinement et sans conditions ?

Deuxièmement, les forces qui ont versé leur sang et ont défendu la République arabe syrienne et son gouvernement légitime sont principalement : (1) Les officiers et soldats de l’armée arabe syrienne issus des classes laborieuses. (2) Les groupes de jeunes patriotes progressistes. (3) Les militants des courants gauchistes et nationalistes qui espéraient que la guerre, bien que douloureuse, puisse justement ramener la trajectoire socio-économique syrienne vers le développement national et la démocratie sociale. (4) Les forces de la bourgeoisie patriote et les industriels syriens qui ont suffisamment pâtis de l’ouverture vers la Turquie.

Ce sont là les quatre forces qui seront les plus touchées si la Syrie était acculée à devenir un « état comprador » menant inéluctablement à la réduction des dépenses militaires, à l’aggravation du chômage pour les classes populaires et moyennes, à la dégradation de la qualité de vie des jeunes de la classe moyenne, à la destruction des projets industriels… Le gouvernement syrien ne peut donc céder à une telle tentation, au risque de se retrouver devant un consensus national déjà prêt à s’y opposer. La Syrie d’après la guerre, ne sera que pour ceux qui se sont battus pour sa défense ; pour ses jeunes, ses travailleurs et ses paysans ; pour ses industriels patriotes qui n’ont pas dévié de la ligne de l’indépendance, du développement et de la résistance. C’est ce que nous aimerions entendre, mais cette fois-ci « en public », de son Président !

Nahed Hattar

avatar

Un oeil sur le monde musulman

Je médite l’Islam parce que ce phénomène historique, intellectuel et émotionnel durable, influençant plus d’un milliard d’humains, compte. Je le fais en athée et en philosophe matérialiste mais avec toute la déférence requise. Je ne suis pas un iconoclaste. Je ne suis pas un hagiographe non plus mais je m’intéresse à cette vision du monde pour ce qu’elle dit de l’humain et de son contexte culturel. Salut, solidarité et respect, dans la différence. – Paul Laurendeau (Ysengrimus)

2 pensées sur “Le Plan « B » de l’Occident pour une Syrie exsangue

  • avatar
    10 juin 2013 à 8 08 06 06066
    Permalink

    « ISLAMIE » ? Connais pas… Le vocable, en effet, n’est pas au dictionnaire. Du moins pas encore. Mais vous savez très bien de quoi il s’agit. Pas l »Islam », ni l’Oumma, car ce n’est pas y croire ni vouloir en être qui est ici déterminant, mais la réalité bien tangible d’y habiter et cohabiter avec près de 2 milliards de personne qui ont le Coran au centre de leur vie ou de celle de leurs voisins.

    l’Islamie, c’est toute cette partie du monde qui va en gros de Istanbul à Djkarta et de Maputo au Sinkiang. Un vaste losange où il s’en passe des choses… C’est de ces choses dans ce territoire que nous parlerons ici, au moins une fois chaque semaine. C’est bien peu, mais le Monde est grand et on y bouge beaucoup. Nous sommes peu nombreux à en parler et notre cerveau n’est pas vraiment plus gros que celui des cro-magnons qui nous ont précédés. On va faire pour le mieux.

    Aujourd’ui, la Syrie. l’Islamie souffrante, comme on disait jadis l’Arabie Heureuse. Ce qui me rappelle cette réplique célèbre de la Parisienne ,en 1941, à l’officier allemand qui se plaignait que Paris ne fut pas la ville enjouée dont on lui avait parlé.

     » Ah, Monsieur, vous auriez dû y être quand vous m »y étiez pas… !  »

    Votre éditeur

    Répondre
  • avatar
    10 juin 2013 à 8 08 09 06096
    Permalink

    « ISLAMIE » ? Connais pas… Le vocable, en effet, n’est pas au dictionnaire. Du moins pas encore. Mais vous savez très bien de quoi il s’agit. Pas l »Islam », ni l’Oumma, car ce n’est pas y croire ni vouloir en être qui est ici déterminant, mais la réalité bien tangible d’y habiter et cohabiter avec près de 2 milliards de personne qui ont le Coran au centre de leur vie ou de celle de leurs voisins.

    l’Islamie, c’est toute cette partie du monde qui va en gros de Istanbul à Djkarta et de Maputo au Sinkiang. Un vaste losange où il s’en passe des choses… C’est de ces choses dans ce territoire que nous parlerons ici, au moins une fois chaque semaine. C’est bien peu, mais le Monde est grand et on y bouge beaucoup. Nous sommes peu nombreux à en parler et notre cerveau n’est pas vraiment plus gros que celui des cro-magnons qui nous ont précédés. On va faire pour le mieux.

    Aujourd’ui, la Syrie. l’Islamie souffrante, comme on disait jadis l’Arabie Heureuse. Ce qui me rappelle cette réplique célèbre de la Parisienne, en 1941, à l’officier allemand qui se plaignait que Paris ne fut pas a ville enjouée dont on lui avait parlé:  » Ah, Monsieur, vous auriez dû y être quand vous n’y étiez pas… !  »

    Votre éditeur

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *