Les enfants du cœlacanthe

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DANIEL DUCHARME   Le mythe du premier homme a la vie dure. Pourtant, il n’est guère raisonnable de penser que, tous autant que nous sommes, nous descendons d’un seul individu que le recours à la généalogie nous permettrait de découvrir, d’identifier. Dans la religion chrétienne, ce premier homme a pour nom Adam. Dans d’autres religions, il a pour noms Yma, Gayamart, Kingou, Parusha, Projâpati, etc.

Les mythes regorgent de premiers hommes, fondateurs de communautés. Pour Jacques Lacarrière (1), ce sont des usurpateurs: l’espèce humaine ne peut avoir pour ancêtre commun un homme appartenant à une seule ethnie, à un seul peuple, à une seule religion et, surtout, à une seule race. « Le racisme, écrit-il, commence par le premier homme où chaque ethnie et chaque religion y projetèrent leur propre couleur ». Alors, qui est-il, ce premier homme? Est-ce un blanc, un noir, un asiatique? En fait, chaque religion construit son premier homme à l’image des hommes et des femmes de sa communauté, de son territoire. Comme le chante Gérard Manset, on prend la religion qui passe dans la région…. Aucune universalité là-dedans, donc, mais plutôt une culture de l’ethnie qui confine à l’exclusion, voire au racisme.

Ce mythe du premier homme découle de la théorie selon laquelle le monde aurait été créé par un être supérieur au début de son histoire, théorie fort répandue aux États-Unis qui, dans certains États, doit être enseignée telle quelle dans les écoles sous peine de sanction (2). Le créationnisme – c’est ainsi qu’elle se nomme – est une théorie aussi absurde qu’improbable. Ça, on le sait depuis Darwin. Au créationnisme s’oppose l’évolutionnisme qui enseigne que l’homme est le résultat d’un lent processus évolutif. L’homme descend du singe, avons-nous coutume d’énoncer depuis la petite école. Et ça aussi, on le tient de Darwin.

Or, l’espèce humaine remonte bien au-delà des races, bien au-delà de l’homme, voire du primate. Charles Darwin – toujours lui – a montré que nous sommes l’œuvre de la mer, de cette mer primitive qui a longtemps recouvert la presque totalité de la terre avant de laisser les continents émerger peu à peu. Mais, s’il en est ainsi, quelle forme pouvait-il avoir à l’origine, l’être vivant dont nous descendons tous? Certainement pas celle d’un chimpanzé. Alors, celle d’un poisson? Oui, pourquoi pas…

Jacques Lacarrière (1) avance l’idée qu’il faut rechercher notre premier ancêtre dans les profondeurs insondables de la mer primitive. Or, il se trouve que ce premier ancêtre, un poisson de l’ordre des crossoptérygiens, vit toujours dans les fausses marines de l’archipel des Comores, à l’entrée du canal de Mozambique. Il a pour nom le cœlacanthe et possède, outre des ouïes et des écailles, des nageoires pédonculées à cinq cartilages qui sont à l’origine des pattes des futurs animaux terrestres. Selon Wikipédia (3), le cœlacanthe n’a que peu évolué depuis 350 millions d’années et ressemble aux ancêtres aquatiques des vertébrés terrestres. Il possède d’ailleurs une poche d’air qui pourrait être le vestige d’un poumon ancestral, ce qui l’a souvent vu élevé au rang de fossile vivant ou de chaînon manquant.

Pour Lacarrière, il ne fait pas de doute que nous sommes les enfants du cœlacanthe, ce qui relègue tout racisme ancestral au magasin des accessoires. « Nés ou plutôt pressentis dans l’obscurité des grands fonds, nous devons d’être sur cette terre à cette émancipation cambrienne. De sorte que le portrait de l’ancêtre commun, le portrait du cœlacanthe, avec ses nageoires délicatement frangées et ses moignons magnifiquement pédonculées, devrait figurer dans tous les foyers de ce monde » (1).

En tapant « cœlacanthe » dans le moteur de recherche de votre choix, vous trouverez une foule d’informations sur ce poisson, fossile vivant qui semble avoir échappé au temps. Le but de cette idée, de cette réflexion, n’est pas d’ordre zoologique; elle ne vise pas à accroitre vos connaissances en ce domaine du savoir universel. Non, beaucoup plus simplement, elle ne cherche qu’à rappeler, aux dilettantes que nous sommes, la modestie de nos origines. Nul dieu, donc, nous a conçu, nous autres, fœtus qui portons encore sur nous « les nageoires frangées du cœlacanthe et qui avons, il y a seulement quelques millions d’années, émergé de la grande nuit abyssale » (1).

Jacques Lacarrière. Un jardin pour mémoire. Paris, Nil éditions, 1999, p. 177-178, p. 191.
« Créationnisme: les États-Unis déchirés ». La science d’ici et d’ailleurs, octobre 2005.
Wikipédia. « Cœlacanthe ».

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site
elpediteur.com

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