Les souliers d’beu (2)

 

Charles Michel de Langlade à la défaite de Braddock

LARTISTE :

Au matin, le soleil n’était pas encore levé que Michel faisait une petite attisée dans le poêle en fonte, fabriqué aux forges du St-Maurice, pour casser l’humidité.

On était le 19 Mai et il ne savait pas encore combien de temps il pourrait rester avec sa famille.  Lévis avait avertit tout le monde qu’on partirait bientôt du Fort Jacques Cartier.

Déjà debout, garçon ?

 -Bonjour le père.  J’ai dormit en masse.  Est-ce que vous avez du café dans la maison ?

 -Ouais , Bin sûr !  Tu sais que ta mère ne peut pas se passer de son café le matin. Regarde dans la dépense.  Tu vas en trouver.  Tu vas rester combien temps icitte ?

-J’sais pas.  Pas plus qu’une couple de jours j’pense.  Il faut qu’on monte à Montréal au plus vite.  Pis on va peut-être s’arrêter à l’île aux noix pour voir comment ça se passe là-bas.

-J’ai ouï-dire que Bougainville était avec vous ?

Parles-moi pas de celui-là.  Ça, c’en est un qui pète plus haut que l’trou.  Il n’était pas à son poste quand Wolf a attaqué Québec.  Il est arrivé aux Plaines trois quart d’heure après la fin des combats.  Il paraît que même Montcalm se demandait ce qu’il foutait avec ses hommes.  Et c’était probablement le cas, il a dû préférer la compagnie de sa maîtresse, l’iroquoise Céluta, au lieu de garder son poste.

       Il a raconté qu’il était arrivé quand l’armée était en pleine déroute et que les Anglais se sont tous rués sur lui.  Cela l’avait obligé de retraiter lentement pour couvrir les survivants qui fuyaient le champ de bataille.  Après ça, lui, il était rendu à Pointe aux Trembles, pendant que nous autres ont était icitte, au Fort Jacques Cartier.  Il avait retraité « lentement » pas mal loin, tu trouves pas ?  C’est aujourd’hui la seule fois qu’il vient icitte, au Fort.  J’ai pas confiance en lui pantoute.  C’est pas un combattant, c’est un beau-parleur.

-Qui t’a raconté ça ?  Tu n’étais pas à Québec lors de cette bataille.

-C’est Langlade qui m’a tout conté.  Il est avec nous au fort.  Si tu veux le rencontrer je peux te le présenter.

-Est-il avec sa bande de « sauvages » ?

-Bin sûr.  Ils le prennent pour un esprit indestructible.  Tu sais que c’est lui qui a battu Wolfe à Beauport en 59 ?  Si Lévis nous avait envoyé l’aider, comme Charles le demandait, Wolf n’aurait pas prit Québec.  Encore une décision Française dû à leur « art de la guerre ».

Ouais !  Wolf s’est vengé en incendiant toutes les fermes au bord du St-Laurent.  J’ai pas tellement le goût de me retrouver au milieu de cette bande d’énergumènes. Qu’est-ce qu’il t’a raconté Charles de Langlade ?

-Il avait séparé sa bande de Shawnees de chaque côté de l’armée de Montcalm.  Ses hommes tiraient sur les soldats anglais, mais Montcalm a décidé de charger avant qu’il ait pu faire beaucoup de dommage.  En plus, les Français ont vidé leur arme en tirant de trop loin.  Les balles rebondissaient presque sur les uniformes Anglais sans les blesser.  Lorsque Wolf a donné l’ordre de tirer, les français étaient plus près, mais la plupart, avec des fusils vides.  La bataille a duré quinze minutes tout au plus et les soldats français viraient de bord.  C’est là que les canons anglais ont commencé à tirer à la mitraille. 

          Les rangs des soldats français ont été complètement déroutés.   Langlade,  accoutumé à reculer à la manière des « sauvages » et réattaquer ensuite,  parvint à faire reculer certains groupes de soldats Anglais. Mais quand Murray, qui a remplacé Wolf blessé, a cessé de poursuivre ceux qui se réfugiaient dans la ville et qu’il est revenu pour attaquer les Canayens et les sauvages à l’affût dans les fourrés. Langlade s’est replié sous le nombre. Il n’y avait plus rien à faire pour lui.       

         Le combat entre les Anglais et les Canayens avec leurs « sauvages » a duré au moins une heure et demi. Dumas, lui aussi,  avec ses Canayens, se battaient comme des enragés. Vaudreuil est bien arrivé avec quelques hommes, croyant être suivit par le major-général Montreuil et sa troupe, mais celui-ci avait donné l’ordre de s’arrêter au passage du pont de la St-Charles, et personne d’autre n’est arrivé. Les Canayens ont été finalement repoussés. 

          Mais j’ai vu Langlade se battre à Ste-Foy.  C’est un autre brave comme Luc de la Corne.  Il ne fait pas dans la dentelle; comme diraient nos bons Messieurs de France.  Je te l’jure.  Tu sais que c’est lui qui a battu Braddock à la rivièreMonongahela .  Au fait notre meurtrier Washington était là, lui aussi, à cette bataille-là.  C’est ce tueur qui a organisé « héroïquement » la retraite éperdue, mais « en bon ordre  », des britanniques. Braddock est mort quatre jours après.  Comme tu peux voir, leurs « héros » ne ressemblent pas aux nôtres.  Il paraît que Langlade à participé à son premier combat, au côté des « sauvages », à l’âge de dix ans.  Crois-le ou pas, il m’a dit qu’il n’avait jamais été battu depuis ce temps-là.

-Il me semblait qu’il était à Québec l’année passé ???  Le sourire en coin de son père fit monter l’humeur de Michel un tout petit peu.  Qui c’est qui est avec vous autres, au fort ?  Je veux dire les bons Canayens.

– Tous les Canayens qui sont là sont des bons hommes.  Je vais faire le café. T’en veux ?

-Oui; et prépare une tasse pour ta mère, elle va se lever ben vite pour faire à déjeuner.

Dans l’après-midi, les Lefebvre, père et fils, marchaient dans le champ de blé, l’un des rares qui restaient à être cultivés.  Il pouvait l’être puisque le père de Michel restait à la maison pour servir dans la milice du village. C’est ce qui lui permettait de cultiver sa terre malgré la guerre.

Ils parlaient de chose et d’autres quand ils virent sortir du bois, un « sauvage » avec un fusil dans une main et deux lièvres dans l’autre.  Le père Jean Baptiste ramassa tranquillement son fusil et le plaça sur son avant-bras.  Michel fixait le « sauvage » et le regardait approcher.

Tout à coup le « sauvage » leva la main tenant les deux lièvres et cria :

-Salut Lefebvre !  Si t’as du petun, je te donne un lièvre.

– Charles ??  Mais qu’est-ce que tu fais par icitte ?  Le père, c’est Langlade.  On parlait d’lui à matin.

– J’espère qu’il est tout seul.  Il est habillé comme un « sauvage ». Ce disant, Jean Baptiste reposa la crosse de son fusil par terre.

-Je suis venu te chercher.  Lévis nous demande.  Mais, il attendra un peu.  On va prendre le temps de fumer une pipe.  T’as du pétun ?  Ma blague est vide.  Tiens; donne ceci à ta mère de ma part. Il lui tendit les deux lièvres. Les deux têtes des lièvres étaient fracassées par une balle de fusil.

-Merci-bin-gros, Langlade.  Je te présente mon père Jean Baptiste Lefebvre maître de cette terre et l’homme le plus honnête de la région.  Le père, voici Charles Michel de Langlade; Seigneur de la Baie des puants, et le père du Wisconsin.

– Jean Baptiste Lefebvre! Père de Jean Baptiste et de Michel Lefebvre !  C’est un honneur de te rencontrer, Père.  Ta sagesse te précède par ma connaissance de ton fils aîné.

-Tu connais mon fils Jean Baptiste ?

-Bin sûr.  Il traite autour des grands lacs.  Je le rencontre  de temps en temps.  C’est un brave.  Il n’est pas porté vers les scalps, mais tout le monde n’est pas parfait. Et Langlade éclata de rire.

Il faut que j’ajoute que c’est un homme de très bon conseil et un traiteur honnête en plus.  C’est rare de ces temps-icitte.

-Viens à la maison Langlade, dit le père, on va fumer cette pipe.

Les trois hommes se dirigèrent vers la maison et le Père de Michel semblait avoir été conquis par le rire de Langlade.

Après la séance de fumage, accompagnée d’un pichet de bière d’épinette; Michel se leva, alla saluer sa mère, serra la main de son père en disant; je vais revenir, quoi qu’il arrive à Montréal; c’est promis.

Langlade l’attendait près du chemin.  Le père Jean Baptiste regardait s’éloigner son fils  en se demandant s’il le reverrait.

Bon !  Bin.  Moi aussi je vais m’éloigner; mais ne vous en faites pas,  je reviens dans « pas long ».

À bientôt.

Elie l’Artiste

(Publié le  )