Les souliers d’beu(10) Grouillez-vous, on arrive!

 Grouillez-vous, on arrive!

Le 24 novembre nos amis sont à l’embouchure du lac Érié et on avironne hardiment pour désankyloser les muscles qui sont douloureux du lever de ce matin. On veut arriver au plus tôt au Fort Pontchartrain du Détroit que l’on savait encore occupé par les français.

-J’espère que Picoté de Bellestre va être content de nous voir arriver, dit Simon FrenetOn va pouvoir se battre pour lui.

-Tu veux encore te battre Simon? Demanda Michel. Tu pourras rester à Détroit, si tu veux. Moi je n’ai plus l’intention de me battre contre les Anglais. Ils ont gagné la guerre point final. Je m’en vais à la Baie des Puants. Ensuite je verrai bien ce qui se présentera.

-Y m’semblait que tu voulais t’installer à Détroit?

-C’est bien c’que j’ai dis, mais pas c’t’hiver. Je vais rejoindre Langlade pour commencer. Ensuite je vais faire la traite un bout de temps tout en prenant soin de visiter les endroits intéressants et évaluer les desseins qu’envisagent les Anglais dans l’ouest. Pas question que je devienne un de leurs larbins.

-Tu peux compter sur moi, dit Morissette.

           LaPlume, LaMouette et Lapointe  prirent la même décision et Simon  ajouta :

-J’ai pas de problème avec ça, moé non plus. Du moment qu’on fait la traite je suis du groupe. On devra bin se défendre de temps en temps, c’est bin cartain. C’est pas obligatoire que je me batte contre des Anglais. C’qui m’importe c’est de gagner assez d’écus pour…

-Ouais, Ouais! On l’sait, coupa Morissette «… pour me marier et rester au chaud avec ma belle tite femme ». Arrête de nous casser les oreilles avec tes futurs péchés.

-C’est pas péché quand t’es marié. Reprit Frenet en avironnant de plus belle.

         On suivait la berge nord du lac ou l’eau était plus calme. De plus, les terrains élevés de ce côté du lac protège les canotiers d’un petit vent froid qui souffle du nord. Une fois de plus, le climat leur est favorable.

Au soir du 24 novembre, nos aventuriers arrivent à mi-chemin entre Niagara et Détroit. On monte le camp en retrait dans le bois, près d’un rocher et on mange le reste du Wapiti dont la viande commence à être assez « attendrie » par son vieillissement. En fait, une journée plus « attendrie » et ils la laisseraient aux coyotes. Tous les membres de l’expédition sont plutôt étonnés de ne pas avoir encore fait une seule rencontre, ni d’indiens, ni de soldats anglais.

-Veux-tu bin m’dire où y sont les Anglais? On n’en a pas vu un seul depuis un mois qu’on est parti. S’exclama Morissette.

– C’t’une chance. Dit Michel.  Y vaut mieux ne pas les croiser tant qu’à moé.

– Ça veut peut-être dire que si on en aperçoit, on peut être sûr qu’y vont tous être là en même temps. Y doivent être concentrés à des endroits précis. AjoutaLapointe.

– C’est possible. Renchérit LaPlume. Mais y faut pas oublier qu’y sont pas forts pour se promener dans les forêts de l’Ouest.; et que, si on en rencontre, y vont être pas mal plus nombreux que six, comme nous.

– Si on continue d’avironner comme on le fait depuis quatre jours, on va être au fort Pontchartrain demain soir. Après ça, aucune chance de voir des Anglais. De toutes façon, pas question de chasser pour l’instant; on laissera traîner une ligne derrière le canot demain matin, pour pogner un ou deux poissons.

Un bruit suspect venant du lac les fit taire subitement. Chacun ramassa ses fusils et partit silencieusement se dissimuler derrière les arbres; sauf Michel qui resta assis près du feu en fumant sa pipe, agissant comme s’il était seul.

Trois indiens apparaissent tout à coup dans la zone éclairée par le feu. Ils venaient des rives du lac. Michel les considére et leur fait signe, ensuite, de s’approcher. Ceux-ci viennent s’accroupir près du feu sans dire un mot. Michel fouille dans sa besace, en sort une carotte de tabac qu’il tend au « sauvage » le plus près de lui. Celui-ci saisit la carotte sort son couteau en coupe un morceau et tend le reste au sauvage suivant. Les trois sortent leur pipe et s’allument avec un tison. La carotte disparut dans les mains du dernier sauvage.  Celui qui était le plus grand, accroupi en face de Michel lui dit :

– T’es canayens?

– Oui. répondit Michel en tirant sur sa pipe.

-Tu peux dire à tes amis de sortir du bois et revenir au camp. J’ai soixante guerriers autour de nous; mais on n’attaque pas les Canayens.

Les coureurs de bois revinrent vers le feu et reprirent leur place sans échanger une seule parole.

– Vous allez au Fort? Demanda l’indien.

– Oui; on arrive du grand fleuve et on se rend à la Baie des Puants, rejoindre Langlade.

– Y faudra faire vite, si vous voulez pas tomber aux mains des « rangers » qui viennent pour prendre le fort Pontchartrain. Mes éclaireurs disent qu’ils sont à deux jours d’ici.

– On devrait être au Fort demain soir. On va arriver avant eux. Ajoute Michel. Les français ont capitulé et la guerre est finie. Les Anglais ont gagné.

– Comment se fait-il qu’Onontio n’a pas gagné cette guerre? Il a promis de protéger ses enfants des Anglais?

– Le roi, notre père, combat les Anglais de l’autre côté de la grande eau. Il n’a pas pu envoyer assez de soldats.

L’indien devient songeur, continue de fumer sa pipe. Un silence assez inquiétant enveloppe le groupe. Michel observe toujours l’indien qui avait pris la parole et tente de percer ses pensées. L’indien lève son regard et fixe celui de  Michel. Ils se scrutent ainsi pendant un bon moment, sans que, ni l’un, ni l’autre, ne baisse les yeux.

– T’es un brave, le Canayens. Tu veux me dire ton nom? Demanda l’indien.

– Je m’appelle Michel Lefebvre et je suis de cap Santé,  sur le grand Fleuve.

– Lefebvre. T’as-tu des frères qui font le commerce par icitte?

– Oui; j’en ai trois. Jean Baptiste, Joseph et Nicolas.

– Je les connais bien. Ton frère Nicolas est au Fort Pontchartrain. Je lui ai parlé y a pas deux jours. Déclare l’indien pointant derrière lui avec le long tuyau de sa pipe.

-Est-ce que toi, tu veux me dire ton nom? Demanda Michel, à son tour.

– Je suis Obwandiyag. J’vais tuer les rangers qui veulent attaquer le fort. Veux-tu venir avec moi?

– C’est comme j’te le disais, les Anglais ont gagné la guerre.  Ça t’servira à rien d’abattre les rangers. Les forts, établis d’icitte au grand fleuve, sont tous entre les mains des Anglais. Même si tu tues tous les rangers, d’autres soldats vont venir. Je laisse ta sagesse décider de ce qu’il y a de mieux à faire pour mes frères sauvages. Mais sache qu’les Canayens du grand fleuve pensent qu’les Anglais vont mieux organiser le commerce qu’les Français et qu’les profits seront meilleurs.

-Tu veux pas tuer des Anglais et prendre leurs scalps? S’enquiert l’indien surprit

– J’prends jamais de scalps. Et j’tuerai des Anglais quand Onontio pourra envoyer des armées pour les combattre. Ce sera plus sage et plus profitable pour tous. Pour l’instant  j’pense qu’y vaut mieux préserver nos droits en négociant avec les Anglais.

Obwandiyag retourna son regard sur le feu et paru réfléchir intensément. La fumée sortait de sa bouche et entrait dans ses narines. Il fumait de la même manière que Michel. Tout le monde, indiens et canayens, regardaient les deux hommes fumer en silence. Personne n’osait dire un mot.  Le chef indien se lève, regarde Michel et lui dit :

-Viens avec moi.

Il se retourna et partit vers le lac. Michel laissant son fusils à Simon Frenet près de lui, se dresse et suit Obwandiyag.

Le chef sauvage debout, planté au bord du lac, continuait de fumer en regardant au large. Michel vint se tenir près de lui et pris la même pose. Au bout d’un bon moment, l’indien brisa le silence.

– Comme ça, tu crois qu’y est mieux pour l’indien de ne pas s’battre contre les Anglais? Formula le chef.

– Pour le moment c’est ça que j’crois oui. Ça sert à rien, à mes frères sauvages, de se faire tuer. Mieux vaut tirer le maximum du commerce avec les Anglais. De toute façon, y’ont peur de s’aventurer dans vos forêts. Y vont sûrement rester cantonnés dans les forts et aux postes de commerce. Lorsque mes frères indiens sauront ce que les Anglais veulent faire au Canada, y sera toujours temps de les combattre. Si tu me le permettais, je dirais au chef Pondiac d’attendre à l’année prochaine ou dans deux ans avant de décider de faire la guerre. Pour l’instant, c’est de s’aventurer devant l’inconnu. Plus tard le chefObwandiyag pourra se faire une idée plus précise des Anglais et sera en position de prendre une décision sage.  

– Hugh !  Tu connais mon nom chez les indiens et mon nom chez les blancs. Tes frères t’ont bien enseigné.

         Ce que j’vais faire, Lefebvre, c’est d’aller rencontrer les rangers amicalement et les retarder pour que tu puisses te rendre sans obstruction au fort Pontchartrain. Tu diras à Bellestre que je vais voir s’il est mieux de me battre ou d’attendre à l’an prochain. Je suis content de t’avoir rencontré. Tu m’as donné beaucoup à réfléchir. Retournons au feu. Je vais repartir tout de suite avec mes guerriers. J’espère qu’on se reverra bientôt.

        Pondiac vida sa pipe, tourna les talons et remonta vers le bivouac. Michel le suivait. Arrivé au feu, Obwandiyag fait un signe. Les indiens le suivent et disparaissent dans la forêt. Tout ce déplacement se fait dans le plus grand silence. Deux minutes après leur départ, tout est redevenu calme dans le campement. La tension de la dernière heure s’est dissipée.  Les coureurs de bois pourraient jurer qu’ils avaient rêvé cette rencontre avec les sauvages. Michel retourne s’asseoir près du feu. Il se met à réfléchir à ce qu’il vient de vivre.

–  Bin cou-donc, s’exclame MorissetteVas-tu nous dire ce qui se passe ?

– Y s’passe rien. Pondiac va retarder les rangers pour qu’on ait le temps de se rendre au fort demain. J’pense qu’il ne se battra pas avec les Anglais pour le moment, mais j’suis pas certain que ça va durer bin longtemps.

 

-Pondiac? C’est lui Pondiac, le grand chef des Odawas ? S’exclame Lapointe.  J’aurais dû y penser. Il est grand pour un sauvage. C’est un ami des canayens depuis toujours. Il était avec Langlade contre Braddock. On est plutôt chanceux dans nos rencontres, hein ?

 

-En tous cas, On sait maintenant que ton frère Nicolas est au fort. On va être prit avec deux Lefebvre, nous autres. Ça s’ra pas un cadeau. Remarque Simon Frenet en riant.

– Y’est pas cartain que Nicolas va venir avec nous autres. Dit MichelPour l’instant on va dormir. On a besoin de nos bras demain à bonne heure. Lapointe et LaMouette, vous êtes de la première garde. Réveillez-moi dans deux heures. Bonne nuit les gars.

            Tout le monde sort sa peau d’ours et s’emmitoufle. Cinq minutes plus tard, de petits ronflements s’élèvent du bivouac.

            Le lendemain, juste un peu avant Midi, le groupe arrive au Fort de Pontchartrain. La rencontre de Michel avec François Picoté de Belestre fut quelque peu mouvementée. Celui-ci, à l’annonce de la reddition du Canada, sort de ses gongs et laisse libre cour à sa colère. Il dépêche tout de suite 400 hommes sur la rivière pour empêcher le Capitaine Rogers d’approcher du fort. Michel lui délivre le message de Pondiac et le quitte pour rejoindre son frère Nicolas qui l’attend avec le reste de ses amis.

Nicolas les amène avec lui à son campement et l’après-midi se passe dans les réjouissances et la bonne chère.

À suivre

Élie l’Artiste

(Reprise de l’article publié le  par )

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