Les souliers d’beu(12) En route pour la Baie des Puants !

LARTISTE :

En route pour la baie des puants.

Un changement drastique du climat se produit le surlendemain de l’arrivée des groupes Lefebvre à Makinac.  La température chute d’un seul coup, autour de 15 degré sous zéro.  La nature se fige soudainement.  Il est maintenant impossible de voyager en canot.  La glace encore mince déchirerait leur écorce.  Au fort de Michilimakinac, le drapeau français est porté en berne, Langlade ne veut pas qu’on l’enlève.  Il flottera sur ce fort jusqu’à sa remise aux Anglais, vraisemblablement au printemps.  Une semaine et demie suivant l’arrivée de nos voyageurs, les glaces épaississent et deviennent suffisamment solides pour pouvoir traverser les rivières à pieds sans risque qu’elle défonce sous la charge.

Quelques couvertures de laine sont converties en manteaux d’hiver, mais la plupart des coureurs de bois préfèrent des capots de poils; soit d’orignal ou d’ours.  Ils se sont fabriqué des grands mocassins qui montent aux genoux et plusieurs chaussent en plus des « bas de lièvres » gardant ainsi leurs pieds bien au chaud.

Le tressage de raquettes occupe les chasseurs pendant quelques jours, et chacun fabrique la paire du modèle qu’il préfère.  Voici les modèles qui sont confectionnés habituellement :

Tiré du livre de Paul Provencher, le dernier des coureurs de bois.

Les raquettes préférées des voyageurs de la région sont les « pattes d’ours » à cause de leur maniabilité sur terrains plats.  Ils fabriquent également quelques « traînes sauvages » en écorce de bouleau, qui serviront au transport de bagages.

Langlade, la veille du départ, envoya un groupe d’indien, pour « battre la piste » dans près de deux pieds de neige tombé quelques jours auparavant.  Déjà nos trappeurs avaient capturé plusieurs castors.  Les peaux sont grattées et tendues sur des cerceaux pour le séchage.

Ensuite, elles sont réunies en « ballots » et se retrouvent maintenant bien ficelées sur les traînes sauvages.  La récolte est assez bonne durant les premières semaines.  Ils démolissent plusieurs « cabanes de castors » en prenant soin de toujours en laisser au moins une ou deux intactes sur chaque site, pour assurer la reproduction.  Une fois une cabane démolie, il devient facile aux chasseurs d’occire les castors et de récupérer la fourrure.  On ne manquait pas de prélever également les « tondreux » et les « huileux ».  Deux glandes du castor qui servent à appâter les pièges.  On rafle aussi les queues de castor, un met apprécié chez les hommes des bois.

            L’équipement du coureur de bois est assez rudimentaire.  Les mieux pourvus portent un attirail un peu semblable à ce qu’on voit sur la photo ci-contre.  Les « chefs de groupes » tiennent, en plus, un livre de compte, quand ils savent lire et écrire.

Le voyage vers le poste de la Baie des Puants s’effectue en deux jours. Langlade, qui les accompagne pour revenir chez lui, invite Michel et Nicolas à y résider.  Ces derniers rencontrent Charlotte Bourassa, son épouse depuis le 12 août 1754.  Il est notoire dans la région que, durant plusieurs années, Charlotte avait une peur bleue des sauvages.  Un jour que Langlade recevait des indiens dans sa résidence;Charlotte, sortant de sa chambre, prend panique en les apercevant.  Tous les sauvages se retrouvaient assis autour de la table, sauf un, debout, près de la porte de la chambre.  Saisissant un couteau, elle agrippe l’indien à la gorge et s’écrie : – Toé, t’es mort !  Et elle tente de le poignarder.  Les autres indiens éclatent de rire et Langlade dit calmement: « -Qu’est-ce que tu fais-là, ma femme ?  Retourne un peu dans ta chambre pendant que je reçois ces messieurs. »

            Ça lui prit plusieurs années pour s’habituer à la présence des sauvages.  À l’époque dont nous parlons, ses peurs sont maîtrisées et elle vit heureuse avec son mari, parmi les indiens qu’il côtoie constamment.

Fin février, les groupes de Michel et de Nicolas ont accumulé soixante ballots de fourrures.  Michel prévoit descendre à New York, au printemps, pour vendre sa marchandise et rapporter le nécessaire au troc avec les indiens.  Il est évidemment plus facile de faire du troc que de trapper les fourrures soi-même.

En face de chez Langlade, l’autre bord de la rivière, les gars ont terminé la construction d’une grande bicoque en bois rond sur l’ancien site du fort abandonné qui leur sert maintenant de logis.  Ils ont emprunté du matériel sur les vestiges de l’ancien poste de traite pour la construire.  Ils ont maçonné un âtre assez imposant pour en assurer le confort à l’intérieur de l’habitation.  Les deux Lefebvre logent maintenant avec leurs hommes.

Le jeune Simon Frenet devient un coureur de bois accompli, en se faisant ami avec quelques indiens. Ils lui enseignent toutes leurs astuces de survie en forêt.  La plupart du temps, LaMouette trappe avec Simon et ses indiens.  Lapointe, Morissette et LaPlume travaillent avec Michel, tandis que Nicolas chasse avec ses hommes à lui.

Tout ce beau monde mette le cœur à l’ouvrage et la réserve de peaux s’accroît constamment.  C’est grâce à Langlade si nos trappeurs se font concéder un territoire de trappe par les indiens.  Il leur aurait été dangereux de trapper n’importe où, car chacun des sauvages avait sa « ligne de trappe » et son territoire propre. Ce qui est plus sécuritaire de respecter, on le comprend facilement.

Durant l’hiver, ils entreprennent aussi la fabrication de deux nouveaux canots pour faire le voyage vers New York. À la fin mars, tout est paré pour le départ.  Ils ont 130 ballots de fourrures à transporter.  Ils font leurs adieux à Langlade et aux autres trappeurs de la région, leur promettant de revenir l’année prochaine… ou la suivante.

La troupe de onze voyageurs se lancent sur la Baie des Puants le 4 avril 1761 au lever du jour.  Ils parviennent à la rivière Oswego, à l’autre bout du lac Ontario, sans problèmes.  Les soldats anglais laissent voyager les trappeurs sans les embêter.  Nos compères remontent, alors, la rivière Oswego jusqu’au lac Oneida.  Ensuite ils marchent plusieurs portages qui les conduisent à la rivière Mohawk. Celle-ci les mène jusqu’au fleuve Hudson où sont installés les comptoirs d’Albany.  Michel vend la moitié des ballots de fourrures sur place.  Il distribue ensuite les parts dues à ceux qui veulent retourner tout de suite aux Grands Lacs.  Les autres, incluant Michel et Nicolas, descendent jusqu’à New York où ils marchandent le reste de la cargaison.

Chacun des coureurs de bois est réjoui par l’argent qu’il a en poche.  Simon Frenetse fait reconnaître comme un homme prudent et économe (on ne répètera pas pourquoi, ici, encore une fois), car après avoir acheté le nécessaire pour la trappe de l’année suivante, on ne parvint pas à lui faire dépenser un écu de plus.  Michel se procure plusieurs pièges en métal et quelques outils qui lui semblent indispensables. Il économise l’excédent, suivant l’exemple de Frenet.  Nicolas, lui, ne parvient à conserver que deux écus à la fin de son périple à New York.  On doit avouer qu’il y mène grande vie pendant quelque temps.  Il parade en habits neufs, et se procure, entre autre, deux pistolets à crosse de nacre, encore plus beaux que ceux de Langlade, à crosse d’argent.  Il comptait bien éveiller des jalousies chez les trappeurs avec ses deux pistolets.

        Michel visite également, le Capitaine Dubois où il rencontre Marie Louise, la sœur du militaire, portant le même nom qu’une première fille de la famille, morte en bas âge. Honoré Dubois de la Miltière avait été fait prisonnier en 1759 par des indiens Agniers, amené à New York où, par la suite, il choisit de demeurer.  Michel et Nicolas furent très bien reçus.  Marie Louise se montra très intéressée par le jeune Lefebvre.

Au mois de juin, tout le groupe suit Michel qui veut visiter les territoires du fleuve Susquehanna.

La Susquehanna

Les premiers colons de la région étaient des Suédois arrivés en 1627.  Ils achetèrent du territoire aux indiens Delawares pour s’implanter.   Les Hollandais veulent ensuite s’en approprier en y faisant des massacres. Les Anglais prennent finalement possession du territoire vers 1681. Ce qui, par la suite, fait développer le commerce rapidement.

Michel est charmé par la région très accueillante, mais son groupe insiste pour retourner aux grands lacs, le plus vite possible.  Nicolas lui-même, commence à en avoir raz le bol des voyages « touristiques » de son frère.  Michel parvient, après d’intenses débats, à les convaincre de repasser par New York; pour ensuite revenir à la Susquehanna et remonter son cour jusqu’à la région des Grands Lacs.  À la fin, on lui concéda ce  caprice.  Car on savait très bien pourquoi Michel voulait repasser par New York avant de  monter à la Baie verte.  Michel ne manqua donc pas d’aller saluer leCapitaine Dubois; et surtout Marie Louise, à qui il promit de revenir à la première occasion, l’année suivante.

Le grand départ s’amorce en début juillet.  On revient sur la Susquehanna, pour repartir à la découverte de nouveaux territoires.  La rivière n’est pas profonde et plutôt boueuse.  Par contre, il y a heureusement moins de portages que sur l’itinéraire qu’on avait parcouru pour descendre à New York.  La troupe rencontre plusieurs tribus sauvages, en majorité des Lenapes, qui se désignent eux-mêmes: les Loups, la Tortue et le Dindon.  Groupes avec qui ils parviennent à faire de la traite pour l’unique raison qu’ils sont « Canayens » et non Anglais ou Hollandais.

À la fin juillet, nos aventuriers sont à la source de la Susquehanna.  Ils entreprennent le portage jusqu’au lac Ontario qu’ils atteignent le 22 septembre.  Les frères Lefebvre décident d’y prendre quelques jours de repos.  Ils aménagent un campement plus élaboré et plus confortable que d’habitude.  Ils y passent quatre jours à reprendre des forces.

      La Mouette et Simon Frenet se changent les idées en allant chasser.  Ils rapportent beaucoup de venaison que l’on fait tout de suite « boucaner » pour la conserver.  Le deuxième jour, Lapointe parvient, quant à lui, à abattre un ours noir.  On s’empresse alors de se servir de la graisse pour « cuisiner » une bonne quantité de pemmican assaisonné de bleuets, abondants à cette période de l’année.  Une fois que les « pains » de pemmican sont séchés, ils sont enveloppés dans de grandes feuilles pour en former des paquets transportables.

Le 26 septembre, ils longent le bord du lac Ontario pour se rendre jusqu’à la rivière Niagara.  Le lendemain midi le portage des chutes Niagara est en vue.  Le groupe de trappeurs arrivent face à face avec une unité de soldats anglais en train de lever le camp et de s’engager dans le portage.

Impossible de reculer, ils accostent près des soldats. Le commandant les attend sur la rive.  Michel se présente.  Le commandant Georges Etherington l’informe qu’il se rend au fort Michilimakinac pour en prendre possession.  Michel lui dévoile que Charles Michel de Langlade l’attend là-bas et qu’il n’y a aucun problème à prévoir de la part des trappeurs « Canayens » de la région.  L’appréhension de tous est apaisée et Michel est soulagé par les échanges bienveillantes entre le commandant, sa troupe de soldats et les trappeurs.  Il est surtout rassuré que son nom n’a produit aucune réaction négative de la part du Capitaine.  Le général Haviland n’a probablement pas insisté sur l’identité de ceux qui s’étaient moqués de lui à l’île aux noix.

Ayant tout portagé leur équipement, ce qui exigea plusieurs allers-retours, nos voyageurs se joignent au convoi de soldats vers leur destination commune.

À suivre

Elie l’Artiste

(5 décembre 2010)

2 pensées sur “Les souliers d’beu(12) En route pour la Baie des Puants !

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    17 mai 2014 à 18 06 19 05195
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    Merci pour ce récit palpitant. J’admire chez nos ancêtres leur persévérance à survivre et à mériter ce qu’ils gagnaient ou obtenaient. La quête de la nourriture reste une priorité et j’imagine qu’ils devaient déguster leurs queues de castor dans la quiétude avec le sentiment d’avoir bien mérité sa croûte.

    C’étaient des gens de courage.

    Carolle Anne Dessureault

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    17 mai 2014 à 23 11 04 05045
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    Oui; et c’était bien nos ancêtres!

    Amicalement

    André Lefebvre

    Répondre

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