L’homme dans le TGV

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DANIEL DUCHARME   Dans le train qui m’emmenait de Paris à Valence, un monsieur à lunettes avec, dans la main, un roman d’Irène Frain, un gros livre à couverture bleue dont je n’ai pu identifier le titre en raison de la distance à laquelle je me trouvais, ce monsieur, donc, prit place à côté d’une dame frêle. L’homme portait un short cargo et une chemise à carreaux jaunes, des vêtements qui témoignaient, à mon avis, d’un mauvais goût évident. Au poignet, il arborait une montre numérique surdimensionnée qui émettait un son strident toutes les trente minutes, ce qui agaçait ses voisins immédiats, en particulier la dame frêle qui, à chaque fois, fronçait les sourcils.

Mais si ce n’était que ça… L’homme, qui était bien dans l’air du temps avec son allure sportive en dépit de ses cheveux grisonnants, ne cessa de remuer tout au long du trajet, dérangeant constamment la dame frêle – d’apparence plutôt classique – qui tentait en vain de dormir et ce, dès les premières minutes du départ du TGV. Mais comment voulez-vous dormir à côté d’un homme qui se lève de son siège toutes les cinq minutes, tantôt pour aller aux toilettes, tantôt pour aller se chercher un Coca, tantôt pour farfouiller dans un sac à dos qu’il avait rangé au-dessus de lui dans l’espace prévu à cet effet. Et quand l’agité ne se levait pas, il bougeait sur place, sortant un sandwich de son sac, buvant son soda, étirant son cou pour jeter un œil à l’extérieur (alors qu’il était « assis » du côté du couloir).

J’observais la scène depuis la banquette que j’occupais avec mon fils. Ce qui avait attiré mon attention, c’était le livre… En effet, pour moi, témoin de son manège, c’est la présence de ce livre que je jugeais la plus singulière. Car l’homme, à chaque fois qu’il débutait sa lecture, s’arrêtait sur place pour passer à autre chose. Comme si ce livre n’était qu’un faire-valoir, une couverture en quelque sorte. Pendant un temps, je me suis même demandé s’il savait lire, le gars. Par contre, à défaut de dormir, la dame frêle lisait, elle. Un livre de la collection Bibliothèque de la Pléiade de Gallimard. À la couleur de la couverture en cuir, je devinais qu’il s’agissait d’un classique du 19ème siècle, probablement un roman de Balzac, Stendhal ou Zola. J’aurais parié pour un Stendhal… mais cela n’a aucune importance. Ce qui en avait, en revanche, c’est que la dame ne parvenait pas à se concentrer à cause du monsieur à lunettes en constante agitation. Je sentais qu’elle commençait sérieusement à s’énerver. Le fait qu’elle tournât les pages avec précipitation en levant les yeux au ciel en était une manifestation évidente. Allait-elle finir par craquer ? Je ne l’ai jamais su car je descendis à Valence, gare TGV, alors que le train continuait jusqu’à Montpellier. Tant que la dame frêle tient le coup, me dis-je en quittant la rame, ça devrait aller…

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site
elpediteur.com

2 pensées sur “L’homme dans le TGV

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    19 mars 2015 à 11 11 06 03063
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    Un style remarquable.
    J’aime bien vous lire.

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      19 mars 2015 à 12 12 48 03483
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      Ah, j’appuie à mon tour. J’aime beaucoup l’écriture de M. Ducharme. C’est vraiment subtil et en même temps concret, actuel. On se reconnaît aussi dans nos réactions lorsque nous sommes dans les situations qu’il décrit.

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