L’U de M s’en ira-t-elle à Town of Mount-Royal ?

 

JEAN PIERRE BONHOMME:

Ce matin, à la radio, j’entends que l’Université de Montréal s’apprête à construire « son » campus sur les rails du chemin de fer du Canadien Pacifique, soit sur un grand terrain devenu vague (pour cause de désaffection). Cela m’étonne étant donné qu’il y a déjà trois universités gigantesques dans la ville elle-même, deux anglaises et une française, et une autre, française, en périphérie… Nous faut-il un cinquième campus… et si oui où ça ?

L’Université dite « de Montréal » va donc engager des fonds de l’ordre du milliard $ – au moins – sans qu’un grand débat national ne se fasse à la grandeur du Québec. Cela pourrait s’imaginer si l’Université de Montréal était privée. Mais en ce cas-ci c’est le gouvernement du Québec qui va payer. Celui-ci ne peut entreprendre pareil ouvrage en cachette.

L’Université de Montréal proprement dite se trouvait jadis au cœur de la ville, soit au carrefour des rues Saint-Denis et Sainte-Catherine ; je me souviens de la fière allure qu’avaient ses immeubles de style néo-classique. Lorsque « notre » université estima se trouver à l’étroit, elle déménagea au loin, derrière la montagne, outre le mont, oui à Outremont. Aujourd’hui une autre université « de Montréal » a pris la place, c’est l’UQAM dont l’architecture est, disons… un peu moins Beaux-Arts, pour être poli !

L’installation de l’Université de Montréal, à proximité des maisons bourgeoises d’Outremont, n’a pas eu que des avantages. Elle a surtout eu pour effet d’isoler les étudiants de l’urbanité, d’en faire des banlieusards en quelque sorte et d’extraire « l’élite » de son milieu symbolique principal. Et c’est ainsi que toutes les familles sont parties en banlieue. Sauf celles, naturellement, qui ont les moyens de vivre à Town of Mount Royal, une ville qui a gardé son « indépendance » et qui attire la grande bourgeoisie.

On ne me reprochera pas d’exagérer si je dis que, maintenant, les vraies universités de Montréal sont celles de Concordia, de McGill, et de l’UQAM. Pourquoi ? Parce qu’elles sont EN VILLE. L’autre, « la nôtre », si je peux me permettre, celle qui devrait être la principale, se trouve à Outremont cachée derrière la montagne. Dans toutes les grandes villes du monde, les universités principales ne se trouvent pas en périphérie, elles se trouvent en plein cœur des villes. On forme les étudiants pour bien administrer les villes du reste. Il faut qu’ils soient familiers avec leurs lieux. La Sorbonne a pignon sur rue dans le quartier latin n’est-ce pas ?

La décision récente de créer un nouveau campus sur les terrains qui jouxtent Outremont et Ville Mont-Royal (c’est comme ça qu’on dit chez nous) a été prise par le gouvernement de M. Jean Charet sous l’initiative de M. Raymond Bachand, alors ministre des finances. M. Bachand, descendant de la famille la plus outremontoise qui soit, est toujours député d’Outremont. Il y a beaucoup de libéraux à Outremont !

Quand le gouvernement Charest a été défait, je me suis dit que cette décision de construire un nouveau campus universitaire français encore plus loin du centre de la ville serait renversée. Actuellement, toute la ville centrale est devenue anglaise à cause de la présence des deux universités Concordia et McGill et du Dawson College. Je me disais que M. Lisée, nouveau responsable de la métropole, et qui, à ma connaissance, n’est pas outremontois, nous parlerait de ces choses là. C’est le silence.

Mais c’est notre argent qui est en cause, et notre culture. N’y aurait-il pas moyen, pour le gouvernement du Québec, qui subventionne l’université Concordia largement, laquelle par surcroit reçoit moult dons du groupe Molson, n’y aurait-il pas moyen, dis-je, de s’entendre avec Concordia pour intégrer chez elle une grande partie de la clientèle française ? Peut-être même de l’intégrer au réseau des universités du Québec ? N’oublions pas que Concordia, à l’origine, avait reçu une charte universitaire (du premier ministre Paul Sauvé) pour donner des cours du soir. Aujourd’hui cette institution anglaise accueille principalement une clientèle issue de l’immigration, se paye les meilleurs architectes et ne cesse de se répandre. Les Sœurs Grises viennent de lui donner, avec la permission de l’État, leur grand couvent qui était un patrimoine français gigantesque de première importance !

Lorsque l’Université Laval de la capitale, dont le campus est en périphérie, avait voulu déplacer sa faculté d’architecture en ville, il y avait eu une grande résistance. Les familles des professeurs ne voulaient pas quitter « le confort » du centre commercial de Sainte-Foy ! Le déplacement s’est fait, mais de peine et de misère. En déplaçant la campus de l’UdeM à Ville Mont-Royal, les professeurs, qui sont bien payés maintenant, seront plus près des maisons cossues et du centre commercial Rockland. J’espère que ce n’est pas là un motif caché pour déplacer le campus ! Il y a des motifs beaucoup plus importants pour rapprocher l’UdeM de la Cité ! Notamment celui de maintenir la présence française en Amérique du Nord.

Le bon sens veut que l’existence des grands terrains de la gare de triage du Canadien Pacifique serve à construire des… maisons. Oui des maisons pour la classe moyenne ordinaire, pas pour la classe « moyenne » richement pensionnée. Pour cela il faudrait municipaliser ces sols, comme le proposait le premier ministre René Lévesque, à l’époque, afin de réduire le coût des maisons à l’achat. Sur ces terrains il faudrait construire des demeures pour les familles vraiment ordinaires, avec une architecture novatrice dépassant le style mortifère des bungalows. Sur cette gare de triage, il y a de la place pour loger la moitié de la ville de Laval. Ce serait un lieu urbain offert aux familles qui veulent sortir de la trappe banlieusarde et se libérer de l’enfer des autoroutes. Le métro est du reste à côté.

Tout ceci semble idéaliste. Mais ce ne l’est pas. C’est une manière d’aider la nation à se libérer des contraintes environnementales et à la culture commune de s’épanouir. J’espère que notre gouvernement souverain en la matière, celui de Québec, se dira… je suis bon entendeur et j’agis. Il est encore temps.

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